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	<title>Pierre de Lauzun | Le blog officiel</title>
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		<title>Les trois pouvoirs : le politique, le spirituel, et l'&#233;conomique, et leur r&#233;partition dans le monde de demain</title>
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		<dc:date>2023-02-06T17:03:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Organisation des pouvoirs</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Il y a dans la r&#233;gulation de la vie commune trois grands types de pouvoir : le politique, le spirituel (les valeurs essentielles), et l'&#233;conomique. Autrement dit le pouvoir de commander, les r&#233;f&#233;rences communes directrices, et les richesses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;flexion sur la r&#233;partition de ces pouvoirs dans les soci&#233;t&#233;s connues met en &#233;vidence l'originalit&#233; de la situation actuelle, caract&#233;ris&#233;e par la faiblesse des r&#233;f&#233;rences spirituelles, au profit notamment de l'&#233;conomie. Situation &#233;trange et paradoxale, qui tendrait &#224; faire consid&#233;rer notre &#233;poque comme une p&#233;riode de transition non durable. A laquelle devrait faire suite, par un renversement en profondeur de nos r&#233;f&#233;rences collectives, un retour du moral et du spirituel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suite&#8230;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/-Principes-politiques-.html" rel="directory"&gt;Sociologie et vie commune&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Organisation-des-pouvoirs-+.html" rel="tag"&gt;Organisation des pouvoirs&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Il y a dans la r&#233;gulation de la vie commune trois grands types de pouvoir : le politique, le spirituel (les valeurs essentielles), et l'&#233;conomique. Autrement dit le pouvoir de commander, les r&#233;f&#233;rences communes directrices, et les richesses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;flexion sur la r&#233;partition de ces pouvoirs dans les soci&#233;t&#233;s connues met en &#233;vidence l'originalit&#233; de la situation actuelle, caract&#233;ris&#233;e par la faiblesse des r&#233;f&#233;rences spirituelles, au profit notamment de l'&#233;conomie. Situation &#233;trange et paradoxale, qui tendrait &#224; faire consid&#233;rer notre &#233;poque comme une p&#233;riode de transition non durable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prenons-les d'abord en termes traditionnels, pour voir ensuite le cas de notre soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le sch&#233;ma d'ensemble&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a d'abord la fonction morale ou spirituelle au sens large, qui est normalement une autorit&#233;, sous une forme ou une autre. C'est le pouvoir fondateur de ce qui a valeur collective, donc en un sens du fondement de la souverainet&#233;, mais aussi de la morale collective, puisqu'il dit ce qui doit &#234;tre. Il se r&#233;f&#232;re bien s&#251;r au d&#233;part &#224; tout ce qui d&#233;passe l'humain ou le mat&#233;riel ordinaire, notamment &#224; tout ce qui est surnaturel, religieux, mais aussi &#224; toute valeur jug&#233;e collectivement indiscutable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis on a la fonction ou pouvoir politique et militaire, pouvoir de direction et de coercition, qui est l&#224; soit pour mettre de l'ordre aux divers sens du terme, soit pour contraindre ceux qui ne rentrent pas dans les sch&#233;mas collectifs. Il exerce sur l'homme au minimum un pouvoir interpersonnel, physique (la contrainte), &#233;ventuellement aussi moral (une forme aussi d'autorit&#233;) mais alors il s'appuie sur la premi&#232;re fonction. Dans ce deuxi&#232;me cas, il participe du pouvoir pr&#233;c&#233;dent ; dans le premier il est &#224; dominante mat&#233;rielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, on a la fonction &#233;conomique au sens large, qui produit soit directement ce qui donne une quelconque satisfaction, un plaisir, soit ce qui est instrument ou moyen pour autre chose. Ce n'est pas une autorit&#233; ; elle s'adresse &#224; l'homme en l'attirant par cette perspective de satisfaction, directe ou indirecte, en lui proposant ce qui sera pour lui un objet ma&#238;tris&#233;, qu'il utilisera comme il l'entend. Ce pouvoir est mat&#233;riel et s'exerce en s'appuyant sur le besoin ou le d&#233;sir. Selon le cas, ce qu'on appelle aujourd'hui culturel rel&#232;ve de ce niveau, s'il est objet de consommation ; ou du spirituel au sens large, s'il est porteur d'une ouverture &#224; autre chose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce faisant, on retrouve largement la trilogie indoeurop&#233;enne ch&#232;re &#224; G. Dum&#233;zil. Mais l'approche d&#233;velopp&#233;e ici est purement pratique ; elle ne suppose notamment pas l'existence de repr&#233;sentations ou d'arch&#233;types premiers. Pourquoi alors ces trois fonctions ? Parce qu'au fond il s'agit de faire agir ensemble des &#234;tres libres, mais imparfaits, et vitalement reli&#233;s les uns aux autres. On peut alors les orienter et motiver au moyen de r&#233;f&#233;rences propos&#233;es comme v&#233;rit&#233;s et valeurs, ce qui leur montre le monde et lui donne du sens (fonction 1) ; on peut les contraindre afin qu'ils agissent dans un certain sens reconnu souhaitable, notamment les uns par rapport aux autres (fonction 2) ; et enfin on peut les faire d&#233;ployer leur activit&#233; concr&#232;te sur la base de leurs d&#233;sirs, afin de r&#233;aliser ce qui les attire (fonction 3).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une distinction tripartie diff&#233;rente et innovante a &#233;t&#233; propos&#233;e par Beno&#238;t XVI, du fait de sa d&#233;finition de la soci&#233;t&#233; civile, regroupant associations, famille, Eglise, etc., et fond&#233;e sur le don. Elle constitue pour lui un des trois piliers, les deux autres &#233;tant la sph&#232;re publique, coercitive, et l'ordre marchand, fond&#233; sur l'&#233;change et le calcul d'int&#233;r&#234;t. Trois termes donc, mais pas tout &#224; fait les m&#234;mes que ceux que j'ai utilis&#233;s. C'est ce qu'il appelle soci&#233;t&#233; civile qui diff&#232;re le plus, puisqu'il regroupe ma sph&#232;re des id&#233;es et valeurs fondamentales (pouvoir spirituel au sens large) avec le secteur priv&#233; des associations, familles, l'action caritative etc. C'est que l'objectif n'est pas le m&#234;me : comme je me concentre ici sur la question des pouvoirs, je laisse en dehors le secteur de l'association et du don, qui ne me para&#238;t pas en soi faire intrins&#232;quement l'objet d'un pouvoir. Bien entendu, on peut exercer un pouvoir par le don ; mais pour cela il faut une traduction de ce don ou de cette association dans l'une des fonctions ici examin&#233;es : si je donne et que l'autre se sente oblig&#233;, c'est du fait d'une croyance ; si on s'associe, il y aura un objet (le plaisir d'&#234;tre ensemble, une production ou un service, un impact sur la soci&#233;t&#233;, et bien s&#251;r des croyances communes). Ce qui ne veut bien s&#251;r pas dire que ce domaine de la gratuit&#233; soit sans importance, tout au contraire, notamment pour donner du sens &#224; la soci&#233;t&#233;. Je garde donc ici la classification pr&#233;sent&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Des pouvoirs plus ou moins concentr&#233;s&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une soci&#233;t&#233; donn&#233;e, chacune de ces trois fonctions peut correspondre &#224; un centre de pouvoir ou une organisation sp&#233;cifique, qui peut en outre &#234;tre plus ou moins concentr&#233;. A un extr&#234;me, on a un monopole, au moins relatif : seule une institution dispose du pouvoir en question. On a ensuite, au milieu, le cas d'une organisation plurielle mais oligarchique : plusieurs organes, mais en nombre limit&#233; disposent de ce pouvoir. Enfin, &#224; l'autre extr&#234;me, on a une atomisation : le pouvoir est largement diffus&#233;, m&#234;me si tous ne l'ont pas. Cela peut ressembler aux trois cat&#233;gories de r&#233;gimes politiques d'Aristote (monarchie, aristocratie, et r&#233;publique), mais ce qui est vis&#233; ici est un peu diff&#233;rent : il ne s'agit pas de savoir comment est organis&#233; chaque pouvoir, s'il est d&#233;tenu par une personne, plusieurs, ou un grand nombre, mais si ce pouvoir lui-m&#234;me est concentr&#233; sur une institution, ou sur plusieurs. De fait, chacune de nos trois fonctions, qu'elle soit monopolistique, oligopolistique, ou atomis&#233;e, peut &#234;tre dans chaque cas monarchique, aristocratique ou d&#233;mocratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les r&#233;partitions entre ces fonctions ont chang&#233; de fa&#231;on dramatique dans l'histoire, par exemple entre le Moyen Age et l'&#233;poque moderne. Je l'ai montr&#233; dans mon livre Chr&#233;tient&#233; et D&#233;mocratie : &#171; l'&#233;volution qui a conduit au passage de la soci&#233;t&#233; m&#233;di&#233;vale &#224; la soci&#233;t&#233; actuelle [dans sa forme classique, celle du milieu du XXe si&#232;cle] s'est accompagn&#233;e d'un bouleversement complet de l'organisation de la soci&#233;t&#233;, que l'on peut sch&#233;matiser comme suit, en comparant la situation telle qu'elle &#233;tait pens&#233;e &#224; l'&#233;poque f&#233;odale (au d&#233;but du Moyen Age) et un Etat d&#233;mocratique moderne, au sens du XXe si&#232;cle. Dans le premier cas, m&#233;di&#233;val, le seul pouvoir vraiment organis&#233; &#233;tait le pouvoir spirituel, religieux, avec un chef (&#233;lu par ses pairs), le pape, et une organisation b&#226;tie autour de lui. Dans l'autre, le seul pouvoir comparable est celui du chef d'Etat ou de gouvernement : ce n'est plus un pouvoir religieux, mais la t&#234;te d'une organisation politique stable. Au contraire, dans le premier cas (m&#233;di&#233;val) le pouvoir politique &#233;tait divis&#233;, en comp&#233;tition permanente, de taille tr&#232;s variable, plus ou moins hi&#233;rarchis&#233;, plus ou moins puissant, et instable. Le Moyen Age est fascinant comme paradigme d'une vie collective qui est &#224; l'oppos&#233; du sch&#233;ma moderne, fond&#233; qu'il &#233;tait sur une multiplicit&#233; de libert&#233;s concr&#232;tes et de pouvoirs s'&#233;quilibrant entre eux, et non sur la toute-puissance de l'Etat. L'Etat et le gouvernement sont en effet deux choses diff&#233;rentes ; le premier, s'il est fort, est tendanciellement totalitaire ; le deuxi&#232;me doit &#234;tre fort pour assurer sa mission, qui est limit&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est analogue &#224; la situation du politique dans le monde m&#233;di&#233;val est dans le monde actuel le pouvoir &#233;conomique, les entreprises jouant [&#8230;] le r&#244;le qu'avaient alors les principaut&#233;s f&#233;odales. En revanche, dans le cas f&#233;odal, le pouvoir &#233;conomique &#233;tait local, tr&#232;s morcel&#233;, d'ordre priv&#233; et subordonn&#233; au politique ou au religieux en dehors de quelques activit&#233;s de grand commerce. Dans le cas de nos soci&#233;t&#233;s, ce qui est analogue &#224; cette derni&#232;re situation, c'est le statut [&#8230;] du pouvoir religieux justement, totalement &#233;clat&#233;, et non reconnu en dehors de la sph&#232;re priv&#233;e. Malgr&#233; les apparences, on peut d'ailleurs presque en dire autant de l'activit&#233; intellectuelle dans son ensemble. Comme on le voit, il y a donc une sorte de mouvement tournant, chaque type de soci&#233;t&#233; donnant &#224; un des pouvoirs un r&#244;le plus ou moins centralis&#233;, d&#233;centralis&#233; ou atomis&#233; selon les cas. Si l'on utilise ce sch&#233;ma comme r&#233;f&#233;rence, on v&#233;rifiera qu'il est in&#233;vitable que les crit&#232;res applicables dans un contexte le soient difficilement dans un autre. Ceci vaut notamment pour la question [&#8230;] de la pluralit&#233; des r&#233;f&#233;rences religieuses. L'Eglise m&#233;di&#233;vale ne tol&#233;rait pas d'organisation rivale dans le monde chr&#233;tien : exactement comme le pouvoir politique moderne, qui a un r&#244;le r&#233;f&#233;rentiel central comparable, ne tol&#232;re pas d'organisation &#233;tatique rivale sur son territoire. Ce qui compte en effet est ce qui constitue par excellence le lien social. C'&#233;tait alors l'appartenance religieuse, c'est au XXe si&#232;cle la nation. Inversement l'id&#233;e de deux pouvoirs politiques se tol&#233;rant l'un l'autre sur le m&#234;me territoire nous appara&#238;t tout &#224; fait impensable. Elle &#233;tait pourtant fr&#233;quente au Moyen Age, puisqu'ils n'&#233;taient pas fondateurs du lien social essentiel. En d'autres termes, le lieu d'exercice du pluralisme &#233;tait diff&#233;rent, parce que le fondement de la soci&#233;t&#233; &#233;tait diff&#233;rent. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Naturellement, il faut bien comprendre que nous parlons ici de dominantes. Par exemple la premi&#232;re fonction que nous d&#233;crivons ici est celle qui donne les principes ultimes auxquels une soci&#233;t&#233; donn&#233;e se r&#233;f&#232;re en derni&#232;re analyse. Cela ne signifie pas que ces principes soient appliqu&#233;s par tous et en tous cas ; ni m&#234;me qu'ils soient bien compris et que toutes les cons&#233;quences en soient logiquement tir&#233;es. Le Moyen Age par exemple, soci&#233;t&#233; chr&#233;tienne dans sa norme centrale, se caract&#233;risait par une extraordinaire bigarrure de valeurs, antiques, f&#233;odales, barbares etc. Cela ne signifie m&#234;me pas que ce soient-l&#224; les seuls principes et valeurs qui animent la soci&#233;t&#233; en question : ce n'est jamais le cas (sauf peut-&#234;tre des soci&#233;t&#233;s tr&#232;s primitives). Ce qui importe ici est la fonction normative, le pouvoir reconnu &#224; un m&#233;canisme social pour qu'il puisse jouer lorsque c'est jug&#233; appropri&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Et plus ou moins normatifs&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, de m&#234;me que ces trois fonctions sont organis&#233;es de fa&#231;on variable, leur r&#244;le relatif et leur importance pour la soci&#233;t&#233; varient. Pour &#234;tre complet, il faudrait donc aussi distinguer trois niveaux d'importance, qu'on pourrait appeler le n&#233;cessaire, le pragmatique, et le non-significatif. Dans le premier, on a un niveau d'exigence important, voire essentiel. Dans le second, on accepte une adaptation empirique aux faits. Dans le troisi&#232;me, on consid&#232;re que la question n'a pas d'importance publique. En d'autres termes, il y a dans toute soci&#233;t&#233; une fonction qui est une r&#233;f&#233;rence centrale (niveau 1) ; une autre qui est reconnue comme r&#233;alit&#233; pratique importante (niveau 2) ; le reste &#233;tant enfin consid&#233;r&#233; secondaire (niveau 3). Cela ne signifie pas que la fonction qui jouit du niveau 1 soit jug&#233;e sup&#233;rieure, mais qu'elle est charg&#233;e de ce qui est estim&#233; s'imposer dans cette soci&#233;t&#233;, et des conditions pratiques dans lesquelles cela peut &#234;tre atteint. De m&#234;me, le second niveau peut &#234;tre dans la pratique prescriptif, mais on le per&#231;oit comme le domaine dans lequel se font les choses, m&#234;me si ce n'est pas de fa&#231;on id&#233;ale : on admet que ses r&#232;gles soient sous contr&#244;le du premier. Le troisi&#232;me niveau comprend ce qui est jug&#233; sans importance ou purement priv&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Naturellement il y a une corr&#233;lation tr&#232;s forte entre ces trois niveaux et les trois fonctions pr&#233;c&#233;dentes : plus une fonction est r&#233;f&#233;rentielle, plus elle tend &#224; avoir un monopole, car de vraies normes r&#233;gulatrices de la vie commune ne peuvent &#234;tre multiples. Et plus elle est insignifiante, plus elle peut se diviser. R&#233;ciproquement, ce qui est unique tend &#224; &#234;tre normatif. Comme on sait, les soci&#233;t&#233;s anciennes donnaient toutes une grande importance au facteur spirituel (la premi&#232;re fonction d&#233;crite pr&#233;c&#233;demment). La soci&#233;t&#233; m&#233;di&#233;vale par exemple concentrait ses exigences normatives sur le religieux. Elle admettait un certain pragmatisme, de niveau 2 donc, dans le champ du politique (compris au sens large, en y incluant toute l'architecture des pouvoirs dans la soci&#233;t&#233; civile). Mais il &#233;tait au moins en th&#233;orie guid&#233; et encadr&#233; par le niveau 1. En revanche elle mettait l'&#233;conomie en niveau 3, utilitaire et m&#233;prisable, peu apte &#224; la th&#233;orisation et moins digne de la consid&#233;ration publique. Il y avait donc une bonne correspondance entre l'organisation des pouvoirs et leur r&#244;le normatif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette relation entre les deux &#233;chelles n'est pas absolument n&#233;cessaire. La soci&#233;t&#233; moderne, &#224; l'&#233;poque de l'Etat-nation classique (XIXe et gros du XXe si&#232;cle), &#233;tait par exemple sur ce plan complexe. Formellement, elle refusait tout r&#244;le ordonnateur &#224; la premi&#232;re fonction, surtout sous sa forme religieuse ; elle la refoulait donc en principe au niveau priv&#233; ; il n'y avait donc pas de pouvoir organis&#233; en la mati&#232;re. En cela elle &#233;tait tr&#232;s sp&#233;cifique dans l'histoire. Pourtant, en fait, elle admettait des r&#233;f&#233;rences collectives, qui &#233;taient m&#234;me tr&#232;s importantes dans la soci&#233;t&#233; concern&#233;e, notamment la d&#233;mocratie et les droits de l'homme, ou le patriotisme. Ces r&#233;f&#233;rences se pr&#233;sentaient comme une mani&#232;re d'organiser le jeu des libert&#233;s et des pouvoirs ; dans cette soci&#233;t&#233; cela n'incombait pas &#224; une organisation particuli&#232;re, un centre de pouvoir identifiable, mais c'&#233;tait diffus. D'o&#249; une situation originale : bien que ne disposant en th&#233;orie pas d'un porte-parole, une telle id&#233;ologie se situait en importance au premier rang dans la hi&#233;rarchie des normes, avec un statut d'exigence. En revanche, le reste de la fonction &#8216;spirituelle' ou morale &#233;tait rel&#233;gu&#233; dans l'insignifiance ; il y a l&#224; co&#239;ncidence entre ce rang inf&#233;rieur et la dispersion de ses supports. En fait, les valeurs consid&#233;r&#233;es ci-dessus, les seules alors significatives, &#233;taient des valeurs politiques, donc reli&#233;es &#224; la deuxi&#232;me fonction. Dans une certaine mesure donc, l'Etat avait absorb&#233; une partie de la premi&#232;re fonction, r&#233;pandant une id&#233;ologie officielle avec un r&#244;le magist&#233;riel, renforc&#233; de l'importance du patriotisme. Configuration dont on a vu d'ailleurs les dangers ; ils restaient limit&#233;s dans le cas lib&#233;ral parce que ce n'&#233;tait qu'une partie de la fonction qui &#233;tait ainsi assum&#233;e, l'autre &#233;tant rel&#233;gu&#233;e, en th&#233;orie au moins, dans l'insignifiance de la vie priv&#233;e. Mais ils sont devenus terrifiants dans les d&#233;rives totalitaires du XXe si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sp&#233;cificit&#233; de la situation actuelle&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce mod&#232;le encore typique dans le courant du XXe si&#232;cle a &#233;volu&#233; fortement depuis 1970. Dans la phase ant&#233;rieure (celle des &#8216;hussards de la R&#233;publique' en France) une morale commune, largement du christianisme la&#239;cis&#233;, &#233;tait admise par tous, et articul&#233;e sur le niveau politique (avec le patriotisme). Depuis on glisse vers une conception relativiste, tant de la morale que des Droits de l'Homme, fond&#233;e sur des r&#232;gles du jeu. L'id&#233;ologie s'&#233;pure donc, et se concentre de plus en plus sur un r&#244;le nettement distinct de la deuxi&#232;me fonction (politique). Par ailleurs, le lien &#233;troit que le patriotisme m&#234;l&#233; &#224; la d&#233;mocratie r&#233;alisait entre l'id&#233;ologie dominante et la fonction politique s'att&#233;nue consid&#233;rablement (surtout en Europe). En outre, cette id&#233;ologie relativiste, d&#233;sormais diffuse, s'impose aussi &#224; l'Etat, qui n'en est plus le propagateur premier &#8211; m&#234;me s'il se met largement &#224; son service. On pourrait s'&#233;tonner qu'une fonction non centralis&#233;e puisse avoir un tel r&#244;le normatif. Mais le fait qu'une norme ne soit pas identifi&#233;e &#224; une autorit&#233; n'implique pas qu'elle ne s'exerce pas comme norme ; son influence peut prendre une autre forme, notamment celle d'une pression collective, ou de r&#232;gles socialement contraignantes, et qui le deviennent parfois juridiquement (les tribunaux jouent aussi souvent ce r&#244;le et notamment le Conseil constitutionnel, la Cour europ&#233;enne de justice etc.). C'est ce qui appara&#238;t avec nos soci&#233;t&#233;s, qui refusent en th&#233;orie tout magist&#232;re, mais acceptent de fait la pression obs&#233;dante d'une forme ou d'une autre de &#8216;politiquement correct'. En d'autres termes, et contrairement &#224; la structure m&#233;di&#233;vale, l'absence de pouvoir spirituel central organis&#233; n'emp&#234;che pas le r&#244;le normatif de l'id&#233;ologie dominante. De son c&#244;t&#233;, l'&#233;crasement du pouvoir spirituel v&#233;ritable (le reste de tout ce qui est moral ou spirituel), dans ses manifestations explicites, reste une r&#233;alit&#233;, notamment ses formes organis&#233;es ; le niveau religieux reste marginalis&#233; dans l'architecture explicite de la soci&#233;t&#233; (hors Islam). M&#234;me si la situation reste mouvante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;conomique ensuite, longtemps moins significatif, est mont&#233; en puissance et il dispose gr&#226;ce &#224; la mondialisation d'un affranchissement sans pr&#233;c&#233;dent. Il ne r&#233;cup&#232;re pas pour autant le degr&#233; de centralit&#233; qu'avait pr&#233;c&#233;demment le politique, car il n'y a pas un organe de pouvoir &#233;conomique central ; mais il aligne des pouvoirs oligopolistiques consid&#233;rables. Parfois m&#234;me, il tend &#224; rivaliser avec le politique, pour prendre lui aussi un r&#244;le r&#233;f&#233;rentiel et m&#234;me normatif par certains c&#244;t&#233;s (il est vrai limit&#233;s). Ce qui est logique dans une perspective relativiste ; en effet, si on refuse toute norme dictant une conduite ou proposant des buts objectifs, hors les r&#232;gles du jeu relativiste qui sont alors sacr&#233;es, l'effort tend &#224; se situer sur l'utilisation efficace des moyens, donc sur l'&#233;conomique (y compris les droits sociaux). Et comme nous l'avons fait remarquer ailleurs, l'argent fournit une r&#233;f&#233;rence commune commode, en l'absence de toute autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;conomique, qui a &#233;merg&#233; durant la p&#233;riode et est devenu objet conscient de r&#233;flexion et d'action, est moins normatif, plus flexible, plus facile &#224; utiliser comme outil de compromis. Il a plus t&#244;t que le politique radicalis&#233; son acceptation du relativisme. Le mod&#232;le du march&#233; est en effet de loin ce qui permet le plus facilement les choix concrets que le syst&#232;me exige et qu'il ne peut traiter par r&#233;f&#233;rence &#224; une valeur commune. L'argent est disponible pour jouer ce r&#244;le, et c'est l'instrument le plus neutre et le plus flexible de tous. D&#232;s lors, l'&#233;conomie tend de plus en plus &#224; fournir les r&#233;f&#233;rences communes, ou plut&#244;t les moyens de l'arbitrage, puisque les autres niveaux sont d&#233;faillants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui ne veut &#233;videmment pas dire que sa cohabitation avec eux est sans probl&#232;me. On constate par exemple une contradiction tendancielle permanente entre le capitalisme et l'id&#233;ologie d&#233;mocratique, entre le pragmatisme du premier et la volont&#233; de normalisation de la seconde. Plus efficace et plus adapt&#233;, le champ &#233;conomique est en m&#234;me temps le plus frustrant par rapport &#224; la recherche de normes et de valeurs. Or cette recherche m&#234;me refoul&#233;e revient en permanence, car c'est un besoin essentiel de l'homme, puisqu'il ne peut pas ne pas se poser la question de la valeur de ce qu'il fait. R&#233;guli&#232;rement alors, le politique r&#233;appara&#238;t aussi, drap&#233; dans le manteau de la morale. D'o&#249; la volont&#233; au moins affich&#233;e de moraliser la vie &#233;conomique elle-m&#234;me, et pas seulement par le biais de l'intervention de l'Etat : des &#233;thiques en tout genre envahissent l'espace public. La soci&#233;t&#233; ne peut pas fonctionner sans r&#233;f&#233;rence, et les individus cherchent un sens. Mais c'est &#224; travers des actions multiples et h&#233;t&#233;rog&#232;nes, d&#233;sesp&#233;rant de tout grand discours fondateur. Le &#171; capitalisme &#187; (l'&#233;conomie moderne) constitue selon Jean Baechler (dans son livre sur le Capitalisme) une &#233;trange d&#233;viation et m&#234;me un antihumanisme. L'alternative, dit-il, n'est alors pas politique, mais &#233;thique et religieuse. Mais c'est l&#224; que cet auteur, comme la plupart, s'arr&#234;te en chemin, car il pr&#233;cise : &#8216;donc' personnelle et priv&#233;e. Il n'est d&#232;s lors plus &#224; m&#234;me de conclure par un pronostic, et le reconna&#238;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par tous ces c&#244;t&#233;s en tout cas, le r&#244;le du politique est d&#233;sormais menac&#233;. M&#234;me si pour certains il reste le niveau o&#249; l'id&#233;al joue, au moins en th&#233;orie : pour d'autres, nombreux, il est de plus en plus rel&#233;gu&#233; &#224; un niveau pragmatique et non plus normatif. En outre, la mondialisation affaiblit de plus en plus le monopole &#233;tatique : les Etats restent, mais ils ne sont plus au centre exclusif de la soci&#233;t&#233; ; ils basculent sur un positionnement oligopolistique. En d'autres termes, le pouvoir politique se situe de fa&#231;on croissante en niveau 2 (pragmatique), et de monopoliste il devient oligopolistique - m&#234;me s'il garde encore en principe le monopole relatif de la souverainet&#233;. Un instant apparemment vainqueur, du fait qu'il s'&#233;tait octroy&#233; un r&#244;le central comme donneur de normes et souverain d&#233;mocratique ne rendant de compte &#224; personne, il est d&#233;sormais remis en cause. L'affaiblissement d&#233;j&#224; relev&#233; du politique dans les d&#233;mocraties modernes se traduit notamment par le glissement du comportement des politiques vers un r&#244;le verbal et th&#233;&#226;tral, ins&#233;r&#233; dans le flux constant de nouvelles qu'instaure le syst&#232;me m&#233;diatique, et volontiers narcissique. Le tout tr&#232;s &#233;loign&#233; de la dignit&#233; ancienne du politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce sch&#233;ma, on n'a donc actuellement aucun pouvoir en position centrale exclusive ; on a des pouvoirs politiques et &#233;conomiques oligopolistiques, les &#233;conomiques montant en force ; ils sont les uns et les autres faiblement normatifs, essentiellement &#224; un niveau pragmatique ; et on a enfin un pouvoir moral ou spirituel diffus, sauf au niveau de l'id&#233;ologie relativiste qui, elle, est clairement dominante, du moins en Europe : mais elle n'est pas centralis&#233;e et est en partie d&#233;connect&#233;e de la deuxi&#232;me fonction (politique) ; on a aussi une remont&#233;e d'influence du religieux ici ou l&#224; mais qui reste dispers&#233;e et d&#233;sorganis&#233;e. On mesure le changement pour le politique par rapport &#224; la p&#233;riode &#8216;moderne', avant 1970, car il est remis&#233; d&#233;sormais &#224; un niveau interm&#233;diaire ; mais aussi le rel&#232;vement du statut de l'&#233;conomique, et le r&#244;le divis&#233; du normatif (ou id&#233;ologique) : pr&#233;pond&#233;rant au niveau du relativisme qui domine, il reste divis&#233; au niveau des propositions spirituelles ou morales concr&#232;tes. Sauf le consensus id&#233;ologique sur des r&#232;gles du jeu relativistes, et l'effet unifiant du march&#233;, il n'y donc plus de r&#233;f&#233;rence commune. Tout ceci para&#238;t conduire &#224; l'id&#233;e que la p&#233;riode que nous traversons est une p&#233;riode de transition, de recomposition, qui peut &#234;tre radicale. Et l'hypoth&#232;se qui vient naturellement &#224; l'esprit, si on admet que la roue va continuer &#224; tourner, est celle d'une possible remont&#233;e de la premi&#232;re fonction, religieuse ou spirituelle, peut-&#234;tre dans un premier temps sous forme plurielle (oligopolistique).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Autres exemples de soci&#233;t&#233;s&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons constat&#233; des diff&#233;rences radicales entre les points extr&#234;mes que sont la soci&#233;t&#233; m&#233;di&#233;vale et la p&#233;riode actuelle sous ses deux formes, modernit&#233; et postmodernit&#233;. Qu'en est-il des autres grandes civilisations de l'histoire ? La soci&#233;t&#233; chinoise ancienne (l'Empire) &#233;tait construite sur le niveau politique, lequel &#233;tait &#224; la fois centralis&#233; et normatif ; le pouvoir spirituel n'&#233;tait pas unifi&#233; (puisqu'on tol&#233;rait des alternatives comme le bouddhisme ou le tao&#239;sme) ; mais il &#233;tait hi&#233;rarchis&#233;, peu diversifi&#233;, avec une &#233;pine dorsale qui &#233;tait la tradition confuc&#233;enne. Donc, selon notre mod&#232;le, oligopolistique et pragmatique. Etant entendu que le confucianisme &#233;tait assum&#233; par le pouvoir politique et l'administration, qui s'y identifiaient largement et de cette mani&#232;re jouaient un r&#244;le normatif. L'&#233;conomique &#233;tait en bas, divis&#233; et m&#233;pris&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Inde classique distinguait explicitement les trois pouvoirs, selon le mod&#232;le indo-europ&#233;en ; l'&#233;conomique &#233;tait l&#224; aussi tr&#232;s &#233;clat&#233; et plac&#233; en bas (c'est d'ailleurs apparemment le cas de toutes les soci&#233;t&#233;s anciennes) ; les deux autres pouvoirs &#233;taient oligopolistiques (pas de pouvoir central dominant) et relativement pragmatiques (ce qui offre une ressemblance suggestive avec la soci&#233;t&#233; actuelle). Toutefois un corpus souple de croyances religieuses &#233;tait commun &#224; la plupart et donnait son architecture &#224; la soci&#233;t&#233; ; ces convictions communes &#233;taient normatives, mais pas incarn&#233;es dans un pouvoir centralis&#233;. L&#224; aussi, une ressemblance avec la situation actuelle. Mais outre le m&#233;pris de l'&#233;conomique, la diff&#233;rence majeure avec notre soci&#233;t&#233; &#233;tait que ces croyances &#233;taient r&#233;ellement religieuses, donnant donc positivement une morale et une signification au monde et &#224; la soci&#233;t&#233;, et m&#234;me en l'esp&#232;ce un ordre moral et social complet ; alors que dans nos soci&#233;t&#233;s, c'est une id&#233;ologie, ax&#233;e sur les r&#232;gles du jeu, donc de champ limit&#233; et dans sa mise en pratique d&#233;pendante des dimensions politiques et &#233;conomiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De son c&#244;t&#233;, le mod&#232;le musulman classique &#233;tait totalement unifi&#233; sur le plan des r&#233;f&#233;rences religieuses, auxquelles il donnait la premi&#232;re place et un r&#244;le ordonnateur de la soci&#233;t&#233;, beaucoup plus exclusif que celui du christianisme ; mais pas plus que l'Inde il ne le structurait sous un pouvoir unifi&#233;. Une seule norme, supr&#234;me ; mais une r&#233;partition oligopolistique ou m&#234;me atomis&#233;e des autorit&#233;s religieuses elles-m&#234;mes. L'&#233;conomique &#233;tait divis&#233;, assez pragmatique, estim&#233; s'il &#233;tait marchand, m&#233;pris&#233; pour l'agriculture. Le politique en revanche &#233;tait dans une situation sp&#233;cifique par rapport au religieux : &#224; la fois d&#233;connect&#233;, puisqu'il n'y avait pas de l&#233;gitimit&#233; v&#233;ritable donn&#233;e &#224; un pouvoir politique pr&#233;cis (sauf dans une certaine mesure le califat) ; et &#233;troitement reli&#233; puisqu'il devait &#234;tre l'instrument du religieux (et qu'en fait il dominait la soci&#233;t&#233;, sous r&#233;serve de la norme religieuse).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;R&#233;flexions sur la sortie du religieux au profit de l'&#233;conomique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment comprendre la situation actuelle, et notamment le r&#244;le paradoxal du pouvoir normatif ou spirituel ? On ne peut traiter &#233;videmment la question &#224; fond ici, mais quelques indications peuvent donner un &#233;clairage utile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pippa Norris et Ronald Inglehart (Sacred and Secular : Religion and Politics Worldwide Cambridge University Press 2004) ont cherch&#233; &#224; mesurer quelles sont l'importance et l'emprise r&#233;elles de la s&#233;curisation aujourd'hui, et ses cons&#233;quences politiques. Ils montrent la baisse r&#233;guli&#232;re de la participation religieuse dans les soci&#233;t&#233;s avanc&#233;es depuis 40 ans. Ils ne l'expliquent pas par les th&#232;ses de Weber sur la rationalisation du monde sous l'impact de la science, bien au contraire : ils montrent que les soci&#233;t&#233;s croyantes ont statistiquement plus confiance en la science que les autres. Ils ne reviennent pas plus &#224; celles de Durkheim sur le r&#244;le fonctionnel des autorit&#233;s religieuses, qu'&#233;roderait celui croissant de l'Etat, car on constate que dans les soci&#233;t&#233;s avanc&#233;es les attentes diminuent plus vite en mati&#232;re religieuse qu'en mati&#232;re sociale : c'est la religion comme telle qui est attaqu&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Leur th&#232;se centrale est que la d&#233;saffection intervient lorsque les soci&#233;t&#233;s concern&#233;es ont atteint un degr&#233; suffisant de s&#233;curit&#233;, notamment en termes de sant&#233;, d'&#233;ducation ou de survie, gr&#226;ce &#224; l'Etat-providence, et qu'inversement la religion est forte lorsque la survie personnelle est en jeu. Elle serait, notamment dans les couches pauvres, un moyen de supporter des tensions trop fortes, en trouvant une source d'optimisme, en ce monde ou dans l'autre, gr&#226;ce &#224; l'intervention d'une autorit&#233; bienveillante divine. Inversement, lorsque la s&#233;curit&#233; augmente, le besoin de respecter certaines r&#232;gles (notamment de m&#339;urs) diminuerait, la tol&#233;rance augmenterait &#8211; et la natalit&#233; baisserait. En m&#234;me temps, ils notent une cons&#233;quence au d&#233;part surprenante, qui est que malgr&#233; la s&#233;cularisation la proportion de croyants tend &#224; cro&#238;tre sur la plan&#232;te, pour des raisons d&#233;mographiques m&#233;caniques : les croyants font plus d'enfants. Ce qui va d'apr&#232;s eux augmenter au niveau mondial les tensions li&#233;es &#224; la religion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La th&#232;se est plausible et m&#233;rite attention. Notons cependant que ces r&#233;sultats ne sont pas tous indiscutables. Elle met au moins en &#233;vidence une des dimensions in&#233;dites de l'&#233;volution : des soci&#233;t&#233;s relativistes sont apparues, dans lesquelles le r&#244;le tut&#233;laire de la religion devient faible ou n&#233;gligeable - m&#234;me s'il n'est pas d&#233;montr&#233; que cette &#233;volution est in&#233;luctable, et ceci se relie &#224; un sentiment de s&#233;curit&#233;, plus ou moins fond&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais on peut aussi aborder le probl&#232;me sous un angle plus fondamental. Car s'il y a en un sens plus de s&#233;curit&#233;, des questions essentielles restent, que traitait le religieux, et notamment celle de la mort. Christian Asperger (Catholica n&#176; 91) diagnostique justement dans le mouvement qui affecte nos soci&#233;t&#233;s depuis le XVIIIe si&#232;cle, dans l'emprise croissante de la rationalit&#233; &#233;conomique que nous avons vue en premi&#232;re partie, une forme illusoire de n&#233;gation de la mort : il s'agit de &#171; sublimer la finitude v&#233;cue en infinitude imaginaire &#187;. La propri&#233;t&#233; mat&#233;rielle et l'activit&#233; &#233;conomique seraient alors une forme de r&#233;ponse &#224; notre peur de la mort. C'est que l'&#234;tre humain n'a pas la capacit&#233; d'autolimitation des animaux. Sa terreur devant la nature sublim&#233;e se transforme en volont&#233; de ma&#238;trise. Le d&#233;sir est &#224; comprendre comme moyen de remplacer de fa&#231;on illusoire le seul d&#233;sir qui compte (la place vide en lui qui est ouverte pour l'infini et donc pour Dieu, ou si on ne croit pas, autant que possible par le vrai, le beau et le bien) et qui conduit &#224; viser &#224; &#171; vivre dans la joie d'un d&#233;sir non combl&#233; &#187;. Le refus de cette voie conduit &#224; un m&#233;lange de cupidit&#233; et de peur ; l'autre est trait&#233; comme un instrument, et appr&#233;ci&#233; au seul vu de son potentiel de prestation mat&#233;rielle. Ce dont la forme ultime est ce que nous venons de diagnostiquer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est peut-&#234;tre alors la dimension mat&#233;rialiste dominante en Occident qui explique par r&#233;action la tentation actuelle d'une fuite vers l'Orient (bouddhiste ou autre). Quand on regarde le rayon religion de n'importe quelle grande librairie, ce sont les religions orientales qui dominent. Selon un paradoxe apparent on se tourne donc dans la direction oppos&#233;e &#224; l'id&#233;ologie dominante. Car ce qui caract&#233;rise ces religions est un tel m&#233;pris pour la mati&#232;re, qu'il n'est plus besoin de s'en occuper. Mais si de telles conceptions cohabitent en pratique avec le culte actuel de la mati&#232;re, c'est qu'ils se situent sur deux sph&#232;res oppos&#233;es qui ne se rencontrent pas. En pratique, cet orientalisme reste tr&#232;s superficiel ; c'est bien souvent une consommation plus chic parmi d'autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Probl&#233;matique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quoiqu'il en soit, la diversit&#233; des organisations possibles se constate donc exp&#233;rimentalement. Mais cela laisse ouverte la question de l'optimum d'articulation entre les diff&#233;rents niveaux. Et toutes les combinaisons ne sont pas constat&#233;es &#233;galement. Dans les soci&#233;t&#233;s ant&#233;rieures &#224; la n&#244;tre, on l'a vu, la premi&#232;re fonction, alors religieuse, &#233;tait toujours soit r&#233;f&#233;rentielle (parfois de fa&#231;on tr&#232;s forte), soit au minimum de l'ordre du pragmatique, mais m&#234;me alors, un corpus commun de r&#233;f&#233;rences spirituelles &#233;tait admis par tous (et parfois plusieurs corpus). Parall&#232;lement, son organisation allait du centralis&#233; &#224; l'oligopolistique, sans jamais &#234;tre atomis&#233;e. Dans toutes ces soci&#233;t&#233;s, le principe spirituel avait donc un r&#244;le normatif reconnu et g&#233;n&#233;ralement commun &#224; toute la soci&#233;t&#233;, m&#234;me s'il pouvait &#234;tre pragmatique. De ce point de vue, la soci&#233;t&#233; moderne, qui le rel&#232;gue en principe dans l'insignifiance et l'atomisation, est sans pr&#233;c&#233;dent. Cela dit, comme on l'a vu, sous la forme bien sp&#233;cifique de l'id&#233;ologie d&#233;mocratique, maintenant relativiste, ce r&#244;le est plus important que son absence d'organisation et de sp&#233;cificit&#233; affirm&#233;e ne le laisserait supposer. Il y a en r&#233;alit&#233; plus que jamais une id&#233;ologie dominante, assez li&#233;e au politique au moins jusqu'&#224; une p&#233;riode r&#233;cente. Il n'en reste pas moins que son champ, limit&#233; &#224; des r&#232;gles du jeu, et son refus de prendre position positivement sur des valeurs communes subjectives permettant de valoriser ce qui est collectivement et personnellement reconnu bon, fait des soci&#233;t&#233;s ainsi r&#233;gies, les n&#244;tres, un cas unique, effet direct du paradigme de neutralit&#233; moderne que j'ai &#233;voqu&#233; par ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De son c&#244;t&#233;, le politique aussi pouvait &#234;tre tant&#244;t centralis&#233;, tant&#244;t pluriel, mais il n'a jamais &#233;t&#233; atomis&#233; ; il &#233;tait parfois normatif, parfois pragmatique, mais jamais insignifiant. La soci&#233;t&#233; moderne n'est pas diff&#233;rente sur ce plan, sauf que le politique avait r&#233;cup&#233;r&#233; pendant un temps une part du r&#244;le r&#233;f&#233;rentiel que le spirituel avait perdu &#8211; mais il para&#238;t le perdre &#224; nouveau. Quant &#224; l'&#233;conomique, il &#233;tait autrefois presque partout atomis&#233;, rarement oligarchique ; en outre son importance reconnue &#233;tait marginale, tout au plus de l'ordre du pragmatique. Ce n'est que dans les soci&#233;t&#233;s modernes qu'il a acquis un r&#244;le essentiel, allant du pragmatique &#224; un quasi-r&#233;f&#233;rentiel, avec des organisations puissantes m&#234;me si elles sont rarement unitaires. Il y a donc eu dans l'architecture de la soci&#233;t&#233; occidentale moderne une sorte d'inversion de r&#244;les entre le spirituel et l'&#233;conomique. D'o&#249; des questions : y a-t-il un sens &#224; vouloir faire jouer &#224; l'&#233;conomique un r&#244;le central ? Est-ce durable ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;ponse me para&#238;t claire : ce ne peut &#234;tre consid&#233;r&#233; viable que dans une perspective relativiste, qui est conduite d&#232;s lors &#224; magnifier le march&#233; et l'&#233;lection d&#233;mocratique comme seuls moyens de rep&#233;rage collectif du sens. Solution dont rien ne prouve qu'elle soit viable &#224; l'&#233;tat pur et sur la dur&#233;e, d'autant qu'en r&#233;alit&#233; la soci&#233;t&#233; a continu&#233; et continue encore dans une mesure non n&#233;gligeable &#224; vivre sur les ressources spirituelles et morale ant&#233;rieures. Au vu de l'analyse conduite ici, sa perp&#233;tuation ne para&#238;t en tout cas pas cr&#233;dible&lt;i&gt; a priori&lt;/i&gt;. Il appara&#238;t d&#232;s lors qu'une &#233;volution n&#233;cessaire sera pr&#233;cis&#233;ment la remise &#224; l'honneur de la r&#233;flexion sur les r&#233;f&#233;rences morales et spirituelles, sous une forme reconnue socialement, faisant autorit&#233;, &#233;ventuellement de fa&#231;on plurielle, et id&#233;alement avec un corps commun consistant de r&#233;f&#233;rences, formant la base d'un v&#233;ritable droit naturel. Le mouvement tournant, que nous avons observ&#233; au cours des si&#232;cles, peut en effet se poursuivre et fournir l'occasion d'un retournement, comme je l'ai d&#233;crit dans mon livre &lt;i&gt;Pour un grand retournement politique&lt;/i&gt;. M&#234;me si un tel changement de paradigme repr&#233;senterait par d&#233;finition une &#233;volution tr&#232;s profonde, qui est encore tr&#232;s loin de nos perspectives.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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