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	<title>Pierre de Lauzun | Le blog officiel</title>
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		<title>Saint Thomas d'Aquin et l'&#233;conomie</title>
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		<dc:date>2021-03-07T15:05:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Juste prix</dc:subject>
		<dc:subject>Christianisme et &#233;conomie</dc:subject>
		<dc:subject>Condamnation de l'usure</dc:subject>
		<dc:subject>Usure</dc:subject>
		<dc:subject>Saint Thomas d'Aquin</dc:subject>
		<dc:subject>Saint Thomas d'Aquin et l'&#233;conomie</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Je viens de publier dans la Revue thomiste un article fourni sur Saint Thomas et l'&#233;conomie (T. CXX n&#176; IV octobre-d&#233;cembre 2020). Je reprends ici les principaux points sous forme abr&#233;g&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'objet de cet article est de faire le point sur les passages de saint Thomas qui visent des questions que nous voyons de nos jours comme &#233;conomiques, et d'examiner quelles le&#231;ons peuvent en &#234;tre tir&#233;es. Il va de soi que cette cat&#233;gorie n'existait pas comme telle du temps de Thomas. En revanche, comme on le verra, il a apport&#233; sa pierre de fa&#231;on significative dans l'immense effort alors accompli par la scolastique, posant les bases de ce qui sera plus tard l'&#233;conomie politique. Mais en menant cette analyse dans une perspective &#233;thique, celle de la recherche du bien&#8230;. Ce qui s'av&#232;re tout &#224; fait pertinent dans l'&#233;conomie d'aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suite...&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Saint-Thomas-d-Aquin-et-l-economie-197-+.html" rel="tag"&gt;Saint Thomas d'Aquin et l'&#233;conomie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Je viens de publier dans la Revue thomiste un article fourni sur saint Thomas d'Aquin et l'&#233;conomie (T. CXX n&#176; IV octobre-d&#233;cembre 2020). Je reprends ici les principaux points sous forme abr&#233;g&#233;e, sans une partie des d&#233;veloppements et sans r&#233;f&#233;rences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'objet de cet article est de faire le point sur les passages de saint Thomas qui visent des questions que nous voyons de nos jours comme &#233;conomiques, et d'examiner quelles le&#231;ons peuvent en &#234;tre tir&#233;es. Il va de soi que cette cat&#233;gorie n'existait pas comme telle du temps de Thomas. En outre, l'&#233;tat d'avancement de l'&#233;conomie &#233;tait bien s&#251;r &#233;loign&#233; de ce que nous connaissons depuis, ce qui limitait la contribution qu'il lui &#233;tait possible d'apporter. En revanche, comme on le verra, il a apport&#233; sa pierre de fa&#231;on significative dans l'immense effort alors accompli par la scolastique, posant les bases de ce qui sera plus tard l'&#233;conomie politique&#8230;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un point pr&#233;alable. L'&#233;conomie a pour objet ce qu'on appelle des biens, vus sous l'angle des moyens &#224; d&#233;ployer pour les produire ou les obtenir, ce qui suppose qu'on les d&#233;sire d'une fa&#231;on ou d'une autre, en les int&#233;grant &#224; un ordre de fins. Or saint Thomas distingue trois sortes de biens, en relation avec l'homme : le bien honn&#234;te (aim&#233; en lui-m&#234;me et pour lui-m&#234;me, la v&#233;rit&#233; par exemple), le bien d&#233;lectable, et le bien utile. Ce dernier est recherch&#233; en vue d'un autre bien, de fa&#231;on instrumentale ; parmi eux, on trouve notamment les biens n&#233;cessaires &#224; notre vie mat&#233;rielle. Ces biens ne sont que des auxiliaires dans la mesure o&#249; l'abondance mat&#233;rielle ne peut &#234;tre la fin ultime de l'homme. Les biens mat&#233;riels rel&#232;vent de l'analyse &#233;conomique. Si pour chercher Dieu je vais faire une retraite dans un monast&#232;re, donc en vue du bien par excellence, je vais d&#233;ployer des moyens &#233;conomiques : train, frais de s&#233;jour, achat de livres etc. Ce n'est pas le bien vis&#233; qui entre dans le champ de l'&#233;conomie : ce sont les biens utiles qui sont l&#233;gitimement recherch&#233;s pour l'obtenir. Ceci &#233;claire la tentation que l'&#233;conomie peut exercer : la consid&#233;ration exclusive de ces biens utiles, voire surtout la consid&#233;ration de tous les biens comme si c'&#233;taient des biens utiles. On rappellera ici le r&#244;le central de l'utilitarisme dans le champ de l'&#233;conomie...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trois familles de th&#232;mes &#233;conomiques font l'objet d'analyses de saint Thomas : 1) des notions g&#233;n&#233;rales ayant une dimension &#233;conomique (la propri&#233;t&#233;, la justice, le travail), 2) la question de la justice des &#233;changes, 3) la question du taux d'int&#233;r&#234;t ou usure. Ces analyses ont un objectif fondamentalement normatif, mais elles ont le m&#233;rite d'&#233;tudier les faits &#233;conomiques sous-jacents, avant de se prononcer sur le plan moral. La notion de justice est au centre de cette r&#233;flexion.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1)	La justice commutative et les biens&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La justice consiste &#224; rendre &#224; quelqu'un ce qui lui est d&#251;. Thomas reprend la distinction classique entre justice commutative et justice distributive ; mais il d&#233;veloppe moins les aspects &#233;conomiques de la seconde qui est d'ordre plut&#244;t politique. S'agissant de la premi&#232;re, on parle dit-il de justice commutative dans le cas d'une vente, d'un pr&#234;t ou d'un d&#233;p&#244;t &#8211; mais pas d'un don car cela ne rel&#232;ve pas de la justice. Le principe pos&#233; alors est celui de l'&#233;galit&#233;, c'est-&#224;-dire que quelque chose est rendu de fa&#231;on commensurable, notamment au moyen de la monnaie&#8230;. L'&#233;galit&#233; est au fondement de la justice commutative, alors que la distributive est mesur&#233;e par la proportionnalit&#233;. L'explication para&#238;t en &#234;tre que la premi&#232;re met face &#224; face deux personnes, qui sont &#233;gales en tant que sujets ; alors que la distributive confronte la personne &#224; la soci&#233;t&#233; dans leur rapport de la partie au tout, du bien de chacun au bien commun de la soci&#233;t&#233;... Dans le premier cas, toute op&#233;ration faite sur des biens mat&#233;riels visera &#224; pr&#233;server l'&#233;galit&#233; des choses dans les mains de chaque propri&#233;taire. On y reviendra avec le juste prix.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;2)	La propri&#233;t&#233;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;En mati&#232;re &#233;conomique, le d&#251; pr&#233;suppose ce qu'on appelle la propri&#233;t&#233;, puisque c'est par la propri&#233;t&#233; que quelqu'un acquiert un droit particulier sur un objet. Il faut donc que la propri&#233;t&#233; soit fond&#233;e. Notamment contre ceux qui soutiennent que, Dieu &#233;tant l'origine de toutes choses, Il est le seul propri&#233;taire. Pour ce faire, Thomas distingue entre le pouvoir sur la nature des choses qui d&#233;coule de la cr&#233;ation et n'appartient donc qu'&#224; Dieu, et le pouvoir sur l'usage des choses cr&#233;&#233;es. Par sa raison et sa volont&#233; l'homme peut utiliser les choses ext&#233;rieures pour son utilit&#233;, consid&#233;rant qu'elles sont comme faites pour lui, car les r&#233;alit&#233;s moins parfaites sont faites pour celles qui le sont davantage. Sachant qu'il doit reconna&#238;tre qu'elles ne sont pas &#224; lui comme s'il ne les avait pas re&#231;ues de Dieu. Ce faisant Thomas ne donne pas purement et simplement raison aux tenants d'un droit de propri&#233;t&#233; absolu. Car on peut objecter qu'en droit naturel les choses sont communes &#224; tous, et que ce qui est offert &#224; tous ne peut &#234;tre appropri&#233; par quelqu'un. Saint Thomas r&#233;pond en distinguant le pouvoir de g&#233;rer et de r&#233;partir les choses, de l'usage (ultime) de ces choses. Le premier est, dit-il, l&#233;gitimement allou&#233; sp&#233;cifiquement &#224; quelqu'un (c'est la propri&#233;t&#233;) pour trois raisons : d'abord parce que chacun se soucie plus de ce qui lui revient que de ce qui est commun, car alors on pr&#233;f&#232;re laisser le travail correspondant &#224; d'autres. Ensuite parce que cela nous dit de fa&#231;on plus claire et plus ordonn&#233;e &#224; qui le souci doit en incomber, contrairement au cas o&#249; la confusion r&#232;gne &#224; ce sujet. Enfin parce que la paix r&#232;gne si chacun se contente de ce qu'il a en propre. On le voit a contrario, dit-il, par les disputes qui se soul&#232;vent lorsque les choses sont poss&#233;d&#233;es en commun&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans sa mise en &#339;uvre en revanche, la propri&#233;t&#233; ne rel&#232;ve pas du droit naturel mais d'un accord entre les hommes, qui rel&#232;ve du droit positif et qui est une cr&#233;ation de la raison humaine. La norme positive doit en r&#233;guler l'usage mais l'homme ne doit pas poss&#233;der ces choses comme propres mais comme communes, afin de subvenir aux besoins des autres. C'est ce qu'on appellera plus tard le principe de destination universelle des biens, devenue un pilier de la Doctrine sociale de l'Eglise&#8230; A contrario, le vol va contre la justice qui attribue &#224; chacun ce qui lui revient. Mais cela ne s'applique ni &#224; celui qui trouve une chose qui n'appartenait &#224; personne, ni &#224; celui qui s'approprie quelque chose sous l'empire de la n&#233;cessit&#233;. Car en cas de besoin, on en revient au droit naturel, tout est commun pour subvenir aux besoins de tous. Ceux qui ont des biens en surabondance doivent subvenir volontairement aux besoins des pauvres. Toutefois, si le besoin des pauvres est pressant (menace imm&#233;diate pour leur vie) ils peuvent agir prendre ce qui leur est n&#233;cessaire, ce qui n'est pas moralement du vol.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On retrouve apparemment le principe de propri&#233;t&#233; &#224; la base de l'&#233;conomie dite capitaliste ou lib&#233;rale. Avec deux diff&#233;rences majeures : l'une est l'exception qu'on a &#233;voqu&#233;e de l'appropriation en cas de besoin vital ; l'autre, bien plus significative et lourde de cons&#233;quences, est la destination de ces biens. La propri&#233;t&#233; est, pas moins que la destination universelle, de droit naturel. Il faut donc qu'il y ait un ordre entre les deux, que l'on pourrait &#233;noncer ainsi : la destination universelle ne peut se r&#233;aliser que dans la propri&#233;t&#233; ; mais la propri&#233;t&#233; d'un bien mat&#233;riel est finalis&#233;e par l'usage, et l'usage est subordonn&#233; au bien commun. Le propri&#233;taire, et lui seul, d&#233;cide ce qu'il fait de ses biens, y compris les acheter et les vendre. Mais il supporte ce que Jean-Paul II appellera bien plus tard une hypoth&#232;que : la destination universelle des biens. Une grande partie de ce qui sera la Doctrine sociale est en germe dans ces quelques paragraphes.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;3)	Le travail&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;On le voit principalement &#233;voqu&#233;, de fa&#231;on un peu surprenante pour nous dans la Somme de th&#233;ologie, IIa-IIae q. 187, a. 3, sur ce que peuvent et doivent faire les religieux, mais en des termes pertinents aussi pour les la&#239;cs. Au centre est l'affirmation du pr&#233;cepte du travail qui a, dit-il, quatre finalit&#233;s : gagner son pain (m&#234;me si cela n'oblige que celui qui a effectivement besoin de travailler pour vivre) ; &#233;viter l'oisivet&#233; qui est m&#232;re des vices ; pratiquer une forme d'asc&#232;se ; et faire des aum&#244;nes (et plus g&#233;n&#233;ralement faire le bien). Saint Thomas pr&#233;cise que l'expression &#171; travailler de ses mains &#187; recouvre tout travail, m&#234;me intellectuel. Par ailleurs, &#8230;il admet la diversit&#233; des fonctions, d'o&#249; une l&#233;gitime division des t&#226;ches, ainsi que la possibilit&#233; de passer sa vie dans la pr&#233;dication ou d'autres activit&#233;s religieuses, sans travail au sens &#233;troit. Reconnu comme partie essentielle de notre pr&#233;sence dans ce monde, n&#233;cessaire au bien commun, le travail a donc une place bien sup&#233;rieure &#224; celle que lui reconnaissait l'Antiquit&#233;. On reste cependant en de&#231;&#224; des consid&#233;rations ult&#233;rieures que d&#233;veloppera la DSE, notamment en termes de vocation ou de r&#233;alisation de la personne (comme chez Jean-Paul II). Comme dans le cas de la propri&#233;t&#233;, la perspective de ces textes est strictement morale, mettant au centre la pr&#233;occupation d'ordonner efficacement la vie commune ainsi que le progr&#232;s personnel.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;4)	Le juste prix&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;a)	Un juste prix objectif&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'analyse du juste prix a &#233;t&#233; souvent mal comprise. Elle porte sur quatre questions bien distingu&#233;es. En premier lieu se pose la question du prix : peut-on vendre quelque chose plus que cela ne vaut ? Certains invoquaient en ce sens les lois civiles, d'autres la convenance de l'acheteur (s'il est en grand besoin) ou du vendeur (s'il veut faire plaisir). L'argument en sens contraire est que l'Evangile nous dit de ne pas faire &#224; quelqu'un ce que nous ne voudrions pas qu'il nous fasse ; or personne ne veut payer quelque chose plus que cela ne vaut. On doit en tirer les cons&#233;quences morales : il faut acheter et vendre ce que cela vaut, au juste prix. Les lois civiles offrent souvent plus de souplesse car elles doivent &#234;tre tol&#233;rantes, mais elles ne peuvent elles-m&#234;mes admettre d'exc&#232;s manifeste. Il reste que la loi divine est plus stricte, n'admettant que la marge d'impr&#233;cision dans l'&#233;valuation du juste prix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus pr&#233;cis&#233;ment, l'achat et la vente servent l'utilit&#233; commune des parties (l'un a besoin d'une chose qu'a l'autre et inversement) ce qui suppose de ne pas peser sur l'un plus que sur l'autre. En outre la monnaie a &#233;t&#233; invent&#233;e pour mesurer les quantit&#233;s en cause ; si donc on en demande trop ou n'en donne pas assez, il y a rupture de l'&#233;galit&#233; demand&#233;e par la justice. Cela dit, il admet le cas o&#249; le vendeur a grand besoin de la chose. Dans ce cas on peut nuancer, car le juste prix est &#233;tabli en tenant compte non seulement de la chose, mais aussi du dommage que souffre le vendeur. En revanche, dans la situation inverse o&#249; c'est l'acheteur qui est tr&#232;s d&#233;sireux, mais le vendeur sans besoin particulier, ce dernier n'a pas le droit de vendre plus cher. Autrement dit, le crit&#232;re subjectif n'est pas suffisant : le raisonnement suppose qu'il y a un prix objectif (&#224; pr&#233;ciser) et pose que les deux contractants ne doivent pas s'en &#233;carter, sauf s'il s'agit de compenser un vrai dommage (c&#244;t&#233; vendeur) ; mais pas pour jouer sur l'intensit&#233; du d&#233;sir de l'acheteur. Car cette intensit&#233; du d&#233;sir de l'autre n'est pas quelque chose que le vendeur produit ; il n'a donc pas &#224; la facturer&#8230; On notera en outre que Thomas ne pr&#233;voit pas que ce prix objectif soit fix&#233; par la loi, sinon d'une part la question ne se poserait normalement pas et d'autre part sa remarque sur la loi civile n'aurait pas de sens. Le prix existe donc objectivement &#8211; on y reviendra &#8211; ; il est une donn&#233;e pour les parties, mais seule la morale exige de le respecter. Les transactions, elles, sont libres...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;b)	Les d&#233;fauts&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'article 2 est &#233;voqu&#233;e la question des d&#233;fauts et vices des produits &#233;chang&#233;s. La r&#233;ponse est claire s'il y a fraude car on ne doit ni mentir, ni nuire &#224; autrui, ni s'enrichir par ruse. La m&#234;me vaut d'ailleurs pour un acheteur face &#224; un vendeur dans l'erreur&#8230; Faut-il pour autant que le vendeur indique les d&#233;fauts de la chose vendue, m&#234;me si l'acheteur ne para&#238;t pas les voir ? Sa r&#233;ponse est n&#233;gative, car le vendeur est libre et doit prendre ses pr&#233;cautions, et en parlant des d&#233;fauts du produit il pourrait remettre en danger la vente envisag&#233;e. Reste qu'on ne doit pas mettre en danger autrui, ni lui nuire sauf si le vice est manifestement visible, ou le prix manifestement bas. L'acheteur ne peut en outre pas exercer son jugement notamment s'il lui manque une information, comme c'est le cas avec un vice cach&#233;. Le vendeur n'a pas &#224; proclamer ces d&#233;fauts partout et toujours (et encore moins s'ils sont &#233;vidents), mais s'ils ne sont pas manifestes il doit les expliquer &#224; son acheteur pour lui donner tous les &#233;l&#233;ments permettant un choix &#233;clair&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout &#224; fait diff&#233;rent, et directement pertinent pour notre sujet, est le cas d'une diff&#233;rence de prix &#224; deux endroits : par exemple, un marchand de bl&#233; sait que d'autres vendeurs vont venir en nombre l&#224; o&#249; il y a disette et o&#249; il compte vendre. S'il donne publiquement cette information, le prix baissera et il vendra moins cher. Certains arguent que ce probl&#232;me est le m&#234;me que lorsqu'on cache des d&#233;fauts mat&#233;riels de la marchandise. Mais saint Thomas fait ici une distinction majeure : les d&#233;fauts mat&#233;riels en question sont l&#224; d&#232;s maintenant, et donc il faut les expliciter (sauf on l'a vu si ces vices sont &#233;vidents). Alors que dans le cas du diff&#233;rentiel de prix, c'est &#224; l'avenir qu'on s'attend &#224; une baisse de prix, laquelle reste donc al&#233;atoire. Le vendeur qui vend au prix &#171; qu'il trouve &#187; dans l'endroit concern&#233; n'agit donc pas contre la justice s'il ne dit rien concernant cet avenir possible. Et donc il ne p&#232;che pas. M&#234;me si naturellement il e&#251;t &#233;t&#233; plus &#8216;vertueux' de le dire, ou de baisser son prix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce point est capital. Le prix en question appara&#238;t comme un prix d&#233;rivant de conditions locales et fluctuant, notamment en termes modernes selon l'offre et la demande (puisqu'il est suppos&#233; baisser si un arrivage de marchandise se produit, et qu'il d&#233;pend des besoins). C'est donc un prix de march&#233;, celui du march&#233; local. Pour autant, les remarques pr&#233;c&#233;dentes viennent temp&#233;rer la conception que nous avons aujourd'hui du march&#233; puisque le processus d'&#233;tablissement du prix ne doit pas &#234;tre soumis &#224; des pressions, manipulations, sp&#233;culations etc. ; il ne doit pas non plus r&#233;sulter d'un exc&#232;s de besoin chez les acheteurs (cas de famine). C'est un prix qui se d&#233;gage d'un processus commun de confrontation des besoins (indigentia) et des quantit&#233;s, celui du march&#233; s'il fonctionne honn&#234;tement, ce qui en fait une v&#233;ritable estimation commune... Et s'il est bon d'int&#233;grer dans ce prix des faits futurs al&#233;atoires, m&#234;me probables, ce n'est pas une obligation de justice... Il est &#224; noter que la norme de justice prend comme &#233;talon un fait social fluctuant. Ce point est important sur le plan th&#233;orique. Ce fait social est tout simplement celui des relations humaines, si elles sont de bonne foi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;finitive, le juste prix selon la Somme ne s'&#233;tablit ni &#224; partir d'une caract&#233;ristique intrins&#232;que de la chose, ni de la situation personnelle de l'acheteur ou du vendeur, ni de leur relation ; mais des circonstances locales et de la confrontation des besoins humains d'un c&#244;t&#233;, des r&#233;alit&#233;s de fait de l'autre (quantit&#233;s disponibles, priorit&#233;s). C'est le prix tel qu'il s'&#233;tablit dans une r&#233;gion donn&#233;e, en fonction des caract&#233;ristiques locales du march&#233;, qui d&#233;pend de l'offre et de la demande, comme on le voit dans l'exemple du bl&#233;. A condition que la confrontation en question se fasse honn&#234;tement&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;c)	Le cas du commer&#231;ant&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'activit&#233; commerciale vient ensuite. Tout en reconnaissant le risque propre r&#233;sultant du fait que cette activit&#233; utilise de l'argent pour gagner de l'argent, saint Thomas soutient que ce m&#233;tier de marchand peut &#234;tre tout &#224; fait honorable, allant contre Aristote et contre nombre de P&#232;res de l'Eglise (mais en s'autorisant de saint Augustin)&#8230; Il estime que la recherche du gain n'est certes pas en soi noble, mais il la juge en fonction de la finalit&#233; de ce gain. S'il reste mod&#233;r&#233;, rien n'emp&#234;che de le finaliser &#224; quelque n&#233;cessit&#233; ou activit&#233; vertueuse : subvenir &#224; sa famille par exemple, aider les indigents, ou procurer des ressources &#224; son pays (notion int&#233;ressante qui implique la reconnaissance du r&#244;le du commerce au service du bien commun). Rapport&#233; &#224; un autre but que lui-m&#234;me, le gain devient un moyen, et vient r&#233;mun&#233;rer un effort. On notera que de ce fait appara&#238;t une grande diff&#233;rence entre cette conception et le lib&#233;ralisme moderne, diff&#233;rence qui se situe dans la conscience morale du marchand : celui-ci doit viser un but moral, c'est-&#224;-dire un bien r&#233;el apport&#233; &#224; quelqu'un d'autre, ou &#224; la communaut&#233;. Ce qui suppose que l'apport &#224; la communaut&#233; soit v&#233;rifi&#233;&#8230; Par ailleurs, pour vendre plus haut que ce qu'on a achet&#233;, il faut qu'il y ait un mouvement conduisant &#224; un changement de prix. Plusieurs causes de ce changement sont l&#233;gitimes : le fait que le marchand ait attendu, qu'il ait am&#233;lior&#233; la chose, qu'il ait pris des risques et encouru des frais en le transportant etc. Et, directement pertinent pour notre propos, le prix a pu changer parce que le lieu a chang&#233; ou que du temps s'est &#233;coul&#233; (on retrouve le point pr&#233;c&#233;dent)&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;d)	Compl&#233;ment&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On trouve ces d&#233;veloppements dans les commentaires sur l'Ethique d'Aristote&#8230;Cela le conduit &#224; une r&#233;flexion sur le fondement ultime des prix... Une premi&#232;re solution consiste &#224; baser le prix sur le travail. Si dit-il on &#233;change une maison ou de la nourriture contre des chaussures, il n'y aura pas d'&#233;change si le ma&#231;on ou l'agriculteur ne re&#231;oivent pas de quoi couvrir en quoi leur travail et leurs d&#233;penses d&#233;passent ceux du cordonnier. L'exemple choisi peut para&#238;tre un peu &#233;trange et il est exprim&#233; de fa&#231;on tr&#232;s ramass&#233;e ; il rappelle les conditions de tout &#233;change, qui est une compensation jug&#233;e suffisante entre les deux termes, et il donne une r&#233;f&#233;rence : le travail engag&#233; et les d&#233;penses subies. Mais on aurait tort de voir l&#224; une th&#233;orie de la valeur travail. Tout d'abord il parle &#224; la fois du travail et des d&#233;penses : comment alors mesurer celles-ci, qui ne sont pas du travail ? Ensuite et surtout, le reste de la le&#231;on propose justement un autre crit&#232;re, celui du besoin. En r&#233;alit&#233; ce paragraphe dit simplement que le ma&#231;on ou l'agriculteur doivent recevoir une valeur suffisante en chaussures pour que cela couvre le travail et les d&#233;penses incorpor&#233;s dans leur propre prestation. Sans quoi on n'aura pas d'&#233;change.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Thomas ajoute aussit&#244;t qu'il faut une raison commune &#224; ces mesures, et cela se fait par la monnaie. La monnaie n'est pas un fait de nature mais une convention sociale r&#233;sultant des besoins de l'&#233;change. Ce qui mesure tout selon la v&#233;rit&#233; des choses est dit-il le besoin (indigentia) : tout &#233;change se rapporte au besoin humain ; on n'appr&#233;cie pas les choses selon la dignit&#233; de leur nature, mais selon le besoin des hommes et l'usage qu'ils en font (une souris est situ&#233;e plus haut dans la hi&#233;rarchie des &#234;tres qu'une perle car c'est un &#234;tre anim&#233;, mais &#233;conomiquement elle vaut beaucoup moins)... Thomas indique par ailleurs qu'une des raisons d'&#234;tre de la monnaie est de conserver la valeur, en pr&#233;vision d'un besoin &#224; venir dont il faudra assurer la contrepartie. Il est possible qu'on ne trouve pas toujours l'exacte contrepartie, et que l'argent ne maintienne pas la valeur initiale ; mais il doit &#234;tre institu&#233; pour le faire mieux que tout autre instrument. Il confirme que l'on ne pourrait pas &#233;changer les choses si on les mesurait selon leur v&#233;rit&#233; propre ; mais qu'on parvient &#224; une unicit&#233; de mesure en prenant comme crit&#232;re le besoin (ou d&#233;sir), exprim&#233; par cette convention qu'est la monnaie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;e) La justice dans l'&#233;change : analyse d'ensemble&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les biens mat&#233;riels &#233;tant des biens utiles, ils ont vocation non seulement &#224; &#234;tre &#233;chang&#233;s pour le bien commun, mais aussi &#224; &#234;tre mesur&#233;s par l'utilit&#233; et le besoin. Si donc l'utilit&#233; et le besoin sont la base des &#233;changes et donc des prix, ils sont en ce sens &#8216;subjectifs', et la valeur le sera aussi. Le prix sera mouvant et variable comme les besoins. Certains y voient une difficult&#233;, car on prend comme crit&#232;re du juste quelque chose qui ne r&#233;sulte pas d'un choix clair et lucide, mais d'une confrontation variable de besoins : le relativisme des prix contraste avec l'ordre du monde pris&#233; par ailleurs par les m&#233;di&#233;vaux. Cette objection ne rend toutefois pas compte du niveau auquel se situe s. Thomas. D'abord, il constate des faits sociaux : la soci&#233;t&#233; et son fonctionnement r&#233;el. Il y a un processus de d&#233;termination collectif du prix, d&#233;pendant de la confrontation des besoins, et r&#233;gi par les lois civiles. C'est un fait. Or c'est sur cette r&#233;alit&#233; concr&#232;te que s'exerce le jugement moral. Il prend en r&#233;f&#233;rence le prix pratiqu&#233; en un lieu et &#224; un moment ; par rapport &#224; ce prix, dans la soci&#233;t&#233;, j'ai &#224; me d&#233;terminer ; je ne p&#232;che pas contre la justice si je prends ce prix comme base. Mais cela ne me dispense pas de rechercher la justice par un acte conscient. Et cela n'&#233;rige pas non plus le prix du march&#233; local ainsi obtenu en absolu moral. Tout cela fait justice des id&#233;es h&#233;las r&#233;pandues selon lesquelles la conception thomiste du juste prix n'aurait rien &#224; voir avec un march&#233;, en particulier celles selon lesquelles ce sont les prix d&#233;termin&#233;s par des autorit&#233;s ou des experts qui font le juste prix. La d&#233;termination des prix se fait manifestement sur la base d'une situation locale o&#249; on confronte des besoins, id&#233;alement avec un souci de justice et o&#249; il n'y a de transaction que si chacun s'y retrouve. Cela ne veut pas dire qu'il y a confrontation sauvage de choix arbitraires, car la recherche de la justice est toujours pr&#233;sente en arri&#232;re-plan. Ecartons donc l'id&#233;e fausse d'un juste prix parachut&#233; d'on ne sait quel empyr&#233;e, ou encore celle de la valeur travail prise isol&#233;ment, comme facteur central. Le juste prix r&#233;sulte d'une confrontation qui est en fait celle du march&#233;, si celui-ci fonctionne convenablement. Il est d'ailleurs notable que dans un autre document Thomas parle de &#171; prix trouv&#233; sur le march&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'on constate donc chez saint Thomas est une prise de conscience lucide et raisonn&#233;e de ces r&#233;alit&#233;s que nous appelons &#233;conomiques, vues de fa&#231;on fondamentalement positive, et sur bien des points en rupture avec les conceptions antiques, notamment dans l'appr&#233;ciation morale. Loin d'&#234;tre neutres moralement, ces r&#233;alit&#233;s &#233;conomiques constituent une r&#233;f&#233;rence objective, sur la base de laquelle le jugement moral d'esp&#232;ce (au niveau de la simple justice) peut s'op&#233;rer. La justice est encastr&#233;e dans le jeu social, qui inclut une forme de march&#233;, laissant ouverte la possibilit&#233; d'aller au-del&#224; de la justice tout en r&#233;ordonnant la recherche du gain vers la v&#233;ritable finalit&#233; des &#233;changes.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;5) Le taux d'int&#233;r&#234;t ou usure&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La question de l'usure est plus d&#233;licate et les conclusions de saint Thomas plus &#233;loign&#233;es de notre compr&#233;hension de l'&#233;conomie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;a)	L'usure comme p&#233;ch&#233; dans la Somme th&#233;ologique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je passe ici sur l'analyse des Ecritures (loi mosa&#239;que, ou le c&#233;l&#232;bre texte de Luc VI &#8216;pr&#234;tez sans rien attendre en retour'). On remarquera cependant qu'y manque &#233;trangement toute &#233;vocation des textes pouvant justifier la perception d'int&#233;r&#234;ts, principalement la parabole des talents (ne serait-ce que pour tenter de montrer qu'elle n'est pas pertinente), &#233;vocation qu'on aurait naturellement attendue ici... Cela dit, aucune de ces r&#233;f&#233;rences n'est en soi d&#233;cisive. Le fond de la position thomasienne tourne autour de l'id&#233;e qu'avec l'int&#233;r&#234;t, on vend ce qui n'existe pas (ou on vend deux fois la m&#234;me chose). &#8216;Utiliser' du pain ou du vin et le consommer sont une seule et m&#234;me chose : si on en vend, on ne peut vendre s&#233;par&#233;ment le pain et l'usage du pain. Le cas d'une maison est diff&#233;rent : on peut rester propri&#233;taire et conc&#233;der l'usage de la maison &#224; quelqu'un ; d'o&#249; la possibilit&#233; de distinguer le prix de la maison et son loyer. Mais l'argent, lui, a &#233;t&#233; fait pour faciliter les transactions, et son usage r&#233;side dans sa consommation. Comme pour le pain, on ne peut donc pas facturer s&#233;par&#233;ment l'argent et l'usage de l'argent...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Saint Thomas d&#233;veloppe ces points comme suit. Il y a plusieurs mani&#232;res de consid&#233;rer l'int&#233;r&#234;t, qui semblent en justifier la pratique : une compensation pour la privation que subit le pr&#234;teur ou pour le remercier en esp&#232;ces ; la comparaison avec le gain l&#233;gitime d'un commer&#231;ant, ou avec le produit que peut procurer un gage donn&#233; en garantie du pr&#234;t, ou encore la n&#233;cessit&#233; de tenir compte des fluctuations de prix qui peuvent se produire &#224; l'occasion d'un pr&#234;t. Honn&#234;tement avanc&#233;es, ces diff&#233;rentes objections sont int&#233;ressantes en ce qu'elles soulignent l'acuit&#233; du regard &#233;conomique de saint Thomas : elles r&#233;sultent manifestement d'observations r&#233;elles sur des transactions, ce qui rend par contraste sa r&#233;ponse d'autant plus frappante : un non absolu, qui balaye toutes ces remarques et repose sur l'interdit de l'usure pos&#233; de fa&#231;on g&#233;n&#233;rale. Bien s&#251;r dit-il toute expression de gratitude est admissible, mais du moment que d'une mani&#232;re ou d'une autre un gain p&#233;cuniaire est stipul&#233; dans l'accord de pr&#234;t, il y a usure. On notera en particulier que s. Thomas accepte explicitement qu'il y ait compensation d'un dommage effectif r&#233;sultant du pr&#234;t, mais &#224; condition que ce dommage ne consiste pas dans le seul fait de ne pas gagner de l'argent avec son argent : ceci para&#238;t refuser &#224; l'avance ce qu'on appellera apr&#232;s lui &#8216;lucrum cessans', le manque &#224; gagner du commer&#231;ant qui parce qu'il a pr&#234;t&#233; ne dispose plus de son argent pour gagner sa vie, qu'il faut alors compenser. On a consid&#233;r&#233; apr&#232;s Thomas qu'il &#233;tait licite&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En sens inverse, et le point est tr&#232;s important, il distingue clairement le pr&#234;t (o&#249; il y a transfert de propri&#233;t&#233;) de l'investissement en capital, qu'il consid&#232;re tout &#224; fait licite et qui peut donc &#234;tre r&#233;mun&#233;r&#233;, car il y a dit-il apport de la propri&#233;t&#233; &#224; une soci&#233;t&#233; : on reste propri&#233;taire de la part correspondant &#224; ce qu'on investit&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le&lt;i&gt; De Malo&lt;/i&gt; Thomas &#233;voque &#224; nouveau la question et en revient &#224; l'absolu de la condamnation &#8230;, avec quelques remarques suppl&#233;mentaires. Par exemple, il admet que le droit civil puisse tol&#233;rer l'usure si son interdiction serait source de plus de mal pour la communaut&#233;, de m&#234;me que Dieu admet certains maux en vue d'un bien plus grand. En revanche, il r&#233;fute l'argument de la libert&#233; de l'emprunteur en consid&#233;rant qu'il subit toujours une violence (comme celui qui doit payer un prix abusif), et m&#234;me une contrainte. L'obligation qu'il a contract&#233;e de payer un int&#233;r&#234;t &#233;tant naturellement injuste ne le lie pas. S. Thomas balaye &#233;galement l'argument du d&#233;triment &#233;ventuel subi par le pr&#234;teur en expliquant que m&#234;me si c'est le cas, et sauf retard dans le remboursement, ce n'est pas &#224; l'emprunteur &#224; compenser le pr&#234;teur&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;b)	Analyse &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Passons rapidement sur les donn&#233;es scripturaires, qui sont les m&#234;mes chez Thomas que chez ses contemporains : les textes mosa&#239;ques, avec le probl&#232;me de l'usure autoris&#233;e avec les non-juifs ; et le texte de saint Luc, avec la question de savoir s'il s'agit d'un pr&#233;cepte ou d'un conseil. Mais, outre que pour notre propos on sort alors de l'analyse &#233;conomique, ces bases sont plut&#244;t faibles. Les textes mosa&#239;ques opposent le pr&#234;t &#224; un fr&#232;re isra&#233;lite dans le besoin, qui doit &#234;tre gratuit, au pr&#234;t &#224; int&#233;r&#234;t &#224; un &#233;tranger, licite au moins pour le Deut&#233;ronome, ce qui semble autoriser au moins une certaine tol&#233;rance des pratiques usuraires par les lois positives, et une certaine souplesse dans l'appr&#233;ciation de la gravit&#233; du p&#233;ch&#233; d'usure. Et le texte de Luc remis dans son contexte appara&#238;t non comme un pr&#233;cepte r&#233;gissant la vie &#233;conomique, mais comme une recommandation d'attitude g&#233;n&#233;rale. Le P. Spicq souligne m&#234;me que ce passage de Luc implique en la mati&#232;re qu'on doit accepter m&#234;me de ne pas recevoir la somme pr&#234;t&#233;e ; il tire ensuite la conclusion g&#233;n&#233;rale que dans le raisonnement on ne peut pas se baser sur les seules &#201;critures, d'autant qu'elles ne regardent que le pr&#234;t &#224; la consommation et se situent dans le contexte d'une &#233;conomie primitive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'argumentation de Thomas se base donc essentiellement sur le raisonnement. Ces arguments sont d'ordre moral, mais se font sur la base d'une analyse qui se veut factuelle, en l'esp&#232;ce juridique et &#233;conomique. Notons d'ores et d&#233;j&#224; que sur certains points Thomas n'anticipe pas ou peu les analyses ult&#233;rieures. Par exemple, il utilise peu les arguments li&#233;s au temps, l'id&#233;e qu'avec l'int&#233;r&#234;t on pr&#233;tend vendre du temps, alors m&#234;me que certaines de ses remarques incidentes pourraient montrer une certaine sensibilit&#233; &#224; la valeur du temps. Il ne d&#233;veloppe pas non plus l'id&#233;e populaire &#224; l'&#233;poque m&#233;di&#233;vale que bien utiliser l'argent c'est le faire circuler de fa&#231;on utile ou cr&#233;ative, notamment dans de vrais investissements... De fa&#231;on analogue, on ne trouve chez lui que de fa&#231;on embryonnaire, ou pas du tout, les notions de droit romain reprises ensuite qui ont permis de conceptualiser la l&#233;gitimit&#233; de paiements visant &#224; d&#233;dommager de ce qui aurait pu &#234;tre gagn&#233; ailleurs avec l'argent qui a &#233;t&#233; pr&#234;t&#233; (lucrum cessans, qu'il para&#238;t m&#234;me exclure), ou &#224; donner une indemnit&#233; pour le risque pris (periculum sortis) &#8211; en revanche il mentionne comme motif licite ce qui est perdu par le pr&#234;teur dans le processus (damnum emergens). En d'autres termes sa condamnation comporte peu d'&#233;chappatoires&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant d'aborder le c&#339;ur de son argumentation, rappelons les le&#231;ons que l'on peut tirer de l'&#233;volution ult&#233;rieure. La prise en compte de facteurs comme ceux qu'on vient de citer, et notamment le lucrum cessans, a conduit &#224; multiplier les cas o&#249;, pour un commer&#231;ant pr&#234;teur, on a consid&#233;r&#233; que le fait de soustraire de l'argent de son activit&#233; impliquait un manque &#224; gagner qu'il convenait de compenser. Le point est particuli&#232;rement important du fait que l'Eglise, sans modifier au moins explicitement sa position de principe, a progressivement admis la possibilit&#233; d'un int&#233;r&#234;t raisonnable. Ce que la plupart des commentateurs modernes ont interpr&#233;t&#233; comme une sorte de g&#233;n&#233;ralisation du lucrum cessans : dans notre &#233;conomie, il est possible &#224; tout instant et ais&#233;ment d'investir dans une activit&#233; &#233;conomique et d'&#234;tre r&#233;mun&#233;r&#233;, et donc celui qui pr&#234;te sans r&#233;mun&#233;ration choisit par construction de renoncer &#224; un tel produit&#8230; De telles consid&#233;rations, qui sont dans la ligne de l'&#233;volution de la pens&#233;e scolastique apr&#232;s saint Thomas, ne paraissent pas imm&#233;diatement coh&#233;rentes avec ses textes &#224; lui, puisqu'il se montre r&#233;ticent envers le lucrum cessans. On pourrait toutefois consid&#233;rer que le reproche qu'il lui faisait (l'incertitude sur le gain que l'argent aurait permis de faire) ne s'applique pas &#224; la situation actuelle, puisqu'on peut montrer et de fa&#231;on certaine, au moment de la conclusion du pr&#234;t, le gain possible par un placement alternatif. Situation qui n'a rien &#224; voir avec celle du marchand m&#233;di&#233;val qui expliquait qu'il aurait pu gagner de l'argent par telle ou telle op&#233;ration hypoth&#233;tique, et a priori risqu&#233;e. Cet argument ne manque pas de poids, et pourrait conduire &#224; faire l'hypoth&#232;se que s. Thomas aurait accept&#233; une forme de lucrum cessans dans un environnement comme le n&#244;tre&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le fond, on a vu que le c&#339;ur de l'argumentation de saint Thomas portait sur la nature m&#234;me de l'op&#233;ration de pr&#234;t. Ce raisonnement est valid&#233; par plusieurs commentateurs importants, mais rarement critiqu&#233;, y compris par ceux, pr&#233;dominants aujourd'hui, qui justifient un int&#233;r&#234;t mod&#233;r&#233; par les caract&#233;ristiques de l'&#233;conomie moderne et notamment le lucrum cessans. La question a un int&#233;r&#234;t th&#233;orique consid&#233;rable. Le raisonnement propos&#233; repose au fond sur trois affirmations. La premi&#232;re : dans une op&#233;ration de pr&#234;t il y a transfert de propri&#233;t&#233;, &#224; la suite de quoi l'argent est consomm&#233;, comme du pain. La deuxi&#232;me : lorsqu'un pr&#234;t porte sur un produit ainsi consomm&#233;, on n'est tenu qu'&#224; rendre ce produit tel quel, m&#234;me si du temps s'est &#233;coul&#233;. Corr&#233;lativement, on affirme qu'un pr&#234;t ne comporte pas de dimension de service rendu, qui pourrait &#234;tre factur&#233; s&#233;par&#233;ment. La troisi&#232;me : l'argent ne poss&#232;de aucune forme de dimension productive, justifiant une r&#233;mun&#233;ration. Ces points heurtent directement les perceptions actuelles, ind&#233;pendamment du relativisme de l'&#233;conomie moderne. Voyons-les successivement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier argument affirme que l'argent utilis&#233; (d&#233;pens&#233;) est consomm&#233; comme le pain ou le vin. Mais si je pr&#234;te un pain pour &#234;tre mang&#233;, il dispara&#238;t. Si je pr&#234;te de l'argent, l'emprunteur a l'argent ; et il peut ensuite le th&#233;sauriser, l'investir, ou encore acheter quelque chose, qui peut &#224; son tour &#234;tre consomm&#233; ou &#234;tre conserv&#233; ou utilis&#233; avec profit. L'argent n'est donc pas v&#233;ritablement consomm&#233;. Mesure de toute marchandise ou bien &#233;conomique, il subsiste dans l'op&#233;ration et peut continuer &#224; jouer son r&#244;le. Certes le pr&#234;teur perd la propri&#233;t&#233; de cet argent, mais il ne perd pas toute propri&#233;t&#233; : il obtient en &#233;change une cr&#233;ance sur le d&#233;biteur, cr&#233;ance qui est un actif et d'ailleurs bien souvent consid&#233;r&#233; comme un quasi-&#233;quivalent de l'argent (notre monnaie actuelle est une forme de cr&#233;dit). Par ailleurs si l'argent &#233;tait consomm&#233; dans un pr&#234;t, il le serait aussi dans un investissement, dont saint Thomas et ses successeurs consid&#232;rent la r&#233;mun&#233;ration licite. Dans un investissement comme dans un pr&#234;t, je me dessaisis de l'argent, que l'entreprise ou l'entrepreneur utilise comme il veut, dont il est ensuite pleinement propri&#233;taire, et j'&#233;change cet argent contre un titre, celui d'associ&#233; ou d'actionnaire, ou celui de cr&#233;ancier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En second lieu, on peut contester l'id&#233;e m&#234;me que dans un pr&#234;t on doive rendre la chose ou plut&#244;t son &#233;quivalent, ni plus ni moins. Cela suppose une &#233;quivalence totale entre la possession d'un bien ou d'un capital aujourd'hui ou par exemple dans un an. Mais cela ne va pas de soi : si une banque pr&#234;te &#224; un jeune couple de quoi s'acheter un r&#233;frig&#233;rateur, le jeune couple verra &#233;videmment une diff&#233;rence entre le fait d'avoir l'appareil tout de suite et celui d'attendre d'avoir &#233;pargn&#233; 2 ou 3 ans avant de pouvoir en jouir. Un pr&#234;t est vraiment un service puisqu'il apporte &#224; quelqu'un des ressources rares dont il ne dispose pas et dont il a besoin. On ne voit pas au nom de quoi on ne pourrait pas facturer ce service (en dehors &#233;videmment du cas du n&#233;cessiteux), a fortiori bien s&#251;r dans une soci&#233;t&#233; o&#249; le pr&#234;teur se d&#233;fait d'un argent dont il pourrait avoir un autre usage, au minimum d'investir. Certes dans une perspective de charit&#233; il serait mieux de ne pas le faire ; mais le raisonnement que faisait saint Thomas avec le juste prix para&#238;t pouvoir s'appliquer : ce qui serait plus vertueux n'est pas d&#251; en stricte justice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En troisi&#232;me lieu, s'il est exact que l'argent &#224; lui seul n'est pas productif, et que seul le travail humain au sens large permet de le faire fructifier, il serait pour autant erron&#233; de nier la contribution du capital dans cette production. Un ouvrier sans machine produit massivement moins qu'un ouvrier avec machine. C'est ce que la notion de lucrum cessans prendra en compte : l'argent investi permet une production, une cr&#233;ation de richesse, dont la r&#233;mun&#233;ration est licite. On dit que dans un tel cas cela se fait avec risque. Mais il n'est pas n&#233;cessaire que ce soit un risque d'entreprise, ce peut &#234;tre un risque assez mineur (et en un sens tout cr&#233;ancier prend un risque). Le pr&#234;teur aurait pu aussi utiliser l'argent pour investir dans une part de soci&#233;t&#233; immobili&#232;re et en retirer un loyer (reconnu licite par Thomas), ce qui ne pr&#233;sente pas plus de risque qu'un pr&#234;t d'argent... Il est notable que s. Thomas admet que la loi civile puisse autoriser le pr&#234;t &#224; int&#233;r&#234;t, non seulement au nom des limites intrins&#232;ques de cette loi civile, mais parce que cette autorisation peut &#234;tre source d'un certain bien : mais comment est-ce possible si c'est en soi injuste ?... On pourrait objecter que ceci ne justifie que le pr&#234;t avec int&#233;r&#234;t &#224; une activit&#233; productive. Mais rappelons que le r&#244;le normal de l'&#233;pargne, c'est l'investissement. Si donc je distrais une partie de cette &#233;pargne pour pr&#234;ter &#224; mon jeune couple de quoi s'acheter un r&#233;frig&#233;rateur, je perds ce que l'investissement aurait produit. Nous retrouvons le lucrum cessans, sans parler des arguments pr&#233;c&#233;dents sur le service r&#233;el rendu et le r&#244;le du temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;c)	Le&#231;ons&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle conclusion tirer de ceci ? L'analyse de s. Thomas doit &#234;tre inscrite dans le contexte de son temps : un risque majeur repr&#233;sent&#233; par l'usure, alors un vrai fl&#233;au social, un petit nombre d'investissements productifs, le sentiment que tout emprunteur agit sous la contrainte, etc. Davantage et plus pr&#233;cis&#233;ment le risque repr&#233;sent&#233; par l'argent, qui est justement relev&#233; par les &#201;vangiles : l'argent idol&#226;tr&#233;, de fa&#231;on insatiable. Cette insatiabilit&#233; peut &#234;tre encourag&#233;e par la pratique de la finance puisqu'il n'y a plus de limite naturelle &#224; son d&#233;veloppement. Il est donc compr&#233;hensible que saint Thomas ait tranch&#233; rigoureusement en la mati&#232;re, parfois au-del&#224; de ses successeurs scolastiques, ce qui fait contraste avec la subtilit&#233; et la richesse de son approche &#233;conomique. Corriger les limites de cette analyse ne doit donc pas conduire &#224; oublier cette le&#231;on essentielle : la st&#233;rilit&#233; de l'argent hors travail humain, et plus largement hors association ou solidarit&#233;, et en dehors de tout lien, m&#234;me indirect, avec une activit&#233; productrice. Il est vrai qu'un pr&#234;teur est bien moins solidaire de l'emprunteur qu'un actionnaire ou un associ&#233;, puisqu'il peut exiger de lui la somme, y compris devant les tribunaux. Il se borne donc &#224; transf&#233;rer momentan&#233;ment une propri&#233;t&#233;, celle d'une somme d'argent, contre la propri&#233;t&#233; d'un titre ex&#233;cutoire. &#192; chaque crise financi&#232;re, cette rigidit&#233; du cr&#233;dit pr&#233;sente des risques majeurs. Il est donc l&#233;gitime de donner au cr&#233;dit une dignit&#233; &#233;thique moindre qu'&#224; l'investissement direct en capital.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Conclusion&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Peut-on consid&#233;rer que saint Thomas a eu l'intuition de ce champ que nous appelons &#233;conomie ? Il a certainement vu avec un degr&#233; de pr&#233;cision appr&#233;ciable bien des questions de base concernant les marchands. Son analyse des prix est f&#233;conde et toujours pertinente. Mais ce qui est remarquable est l'id&#233;e que la justice se d&#233;termine en fonction d'un &#233;valuation &#233;thique des rapports sociaux r&#233;els, et non d'a priori. C'est le jeu r&#233;el de la soci&#233;t&#233; qu'il faut appr&#233;cier, et qu'il a essay&#233; d'analyser. C'est ce qui explique que m&#234;me si on peut remettre en question certains aspects de cette analyse, comme dans le cas de l'usure, l'essentiel de ses le&#231;ons conservent leur valeur et sont toujours d'actualit&#233;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Taux d'int&#233;r&#234;t n&#233;gatifs : essai d'&#233;valuation morale</title>
		<link>https://www.pierredelauzun.fr/Taux-d-interet-negatifs-essai-d-evaluation-morale.html</link>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Usure</dc:subject>
		<dc:subject>Taux d'int&#233;r&#234;t</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;L'existence de taux d'int&#233;r&#234;ts n&#233;gatifs, sur tout de fa&#231;on prolong&#233;e, heurte le bon sens spontan&#233;. Comment donc de l'argent pr&#234;t&#233; pourrait-il &#234;tre rendu en diminuant la somme ? Au-del&#224; de cette logique, se pose la question de l'&#233;valuation &#233;thique de la pratique. Pour cela il faut d'abord voir ce dont on parle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Examen &#224; la lumi&#232;re des consid&#233;rations traditionnelles sur &#034;l'usure&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suite...&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/-Finance-12-.html" rel="directory"&gt;Finance et monnaie &lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Usure-et-taux-d-interet-+.html" rel="tag"&gt;Usure&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Taux-d-interet-negatif-+.html" rel="tag"&gt;Taux d'int&#233;r&#234;t&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Taux d'int&#233;r&#234;t n&#233;gatifs : essai d'&#233;valuation morale&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;A partir des consid&#233;rations traditionnelles sur &#034;l'usure&#034;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pourquoi un taux d'int&#233;r&#234;t ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le taux d'int&#233;r&#234;t est cens&#233; repr&#233;senter la r&#233;mun&#233;ration du service rendu par le pr&#234;teur qui se d&#233;fait d'un somme d'argent pour un certain temps en la confiant &#224; un emprunteur qui est cens&#233; la rendre &#224; la fin de la p&#233;riode. Cette r&#233;mun&#233;ration couvre cependant plusieurs r&#233;alit&#233;s. Il est int&#233;ressant de les examiner &#224; la lumi&#232;re du d&#233;bat ancien et fourni sur le taux d'int&#233;r&#234;t, appel&#233; alors usure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a d'abord et surtout l'usage alternatif possible de la somme, et notamment l'investissement, en fonds propres ou en immobilier locatif . On sait que l'Eglise lorsqu'elle prohibait le taux d'int&#233;r&#234;t admettait des exceptions, dont ce qu'on appelait le&lt;i&gt; lucrum cessans&lt;/i&gt; : le cas d'un professionnel, en g&#233;n&#233;ral d'un commer&#231;ant au sens large, qui distrayait une somme de ses actifs pour la pr&#234;ter, somme qui utilis&#233;e professionnellement aurait contribu&#233; &#224; lui faire obtenir un certain gain, lui-m&#234;me l&#233;gitime. On admettait alors un certain int&#233;r&#234;t. Or &#224; l'&#233;poque actuelle on peut consid&#233;rer qu'il y a une forme de &lt;i&gt;lucrum cessans&lt;/i&gt; g&#233;n&#233;ralis&#233;, compte tenu des possibilit&#233;s d'investissement acceptables par ailleurs offertes, ce qui rend un certain taux d'int&#233;r&#234;t l&#233;gitime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A cela peuvent s'ajouter d'autres consid&#233;rations, comme le prix du temps : le fait qu'il est plus int&#233;ressant de disposer d'un bien tout de suite que dans l'avenir. A l'&#233;poque l'Eglise ne le reconnaissait pas comme motif valable pour une r&#233;mun&#233;ration ou un d&#233;dommagement. Cela dit, on pourrait le mettre sous le terme de &lt;i&gt;damnum emergens&lt;/i&gt;, qui &#233;tait alors accept&#233;, et qui est le d&#233;dommagement d&#251; pour un inconv&#233;nient subi par le pr&#234;teur du fait m&#234;me du pr&#234;t. Reste alors &#224; l'&#233;valuer. Pour cela, la consid&#233;ration de ce qu'aurait pu produire l'argent s'il &#233;tait investi est sans doute &#224; nouveau une bonne r&#233;f&#233;rence morale : qu'est-ce que mon argent aurait pu contribuer &#224; cr&#233;er ? Sachant qu'il convient cependant de le pr&#233;ciser, car de l'argent mis de c&#244;t&#233; et recherchant une certaine s&#233;curit&#233; n'est pas a priori plac&#233; dans les m&#234;mes conditions que celui ins&#233;r&#233; dans un processus productif &#224; risque. J'y reviendrai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un autre crit&#232;re alors &#233;galement accept&#233; &#233;tait le &lt;i&gt;periculum sortis&lt;/i&gt;, qui r&#233;pond &#224; un autre probl&#232;me, &#224; savoir la couverture du risque que l'emprunteur ne rembourse pas &#8211; &#233;valu&#233; en g&#233;n&#233;ral sur base statistique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous consid&#233;rerons d&#232;s lors ci-apr&#232;s qu'il est en soi l&#233;gitime qu'il y ait une r&#233;mun&#233;ration &#8216;raisonnable' d'un pr&#234;t, sur la base de ces diff&#233;rents crit&#232;res de justification, mais &#224; pr&#233;ciser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les taux n&#233;gatifs&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En bonne logique les motivations ci-dessus conduisent &#224; un taux d'int&#233;r&#234;t positif, et tout au plus nul. Comment peut-il devenir n&#233;gatif ? Sans entrer dans le d&#233;tail technique, deux cas sont &#224; distinguer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier est celui de la d&#233;flation, de la baisse des prix (sur une dur&#233;e suffisante). Car s'il y a d&#233;flation le pouvoir d'achat de la monnaie augmente avec le temps ; et donc si j'emprunte 100 &#8364; &#224; Paul et que je lui rends 98 deux ans apr&#232;s, mais que les prix ont baiss&#233; de 4 %, ce que je lui rends aura un pouvoir d'achat comparable &#224; 102 aujourd'hui. En termes r&#233;els on peut donc consid&#233;rer que je lui ai pay&#233; 2% d'int&#233;r&#234;t. Bien entendu dans un monde d&#233;flationniste un probl&#232;me est pos&#233; par l'argent liquide, qui s'appr&#233;cie tout seul, ce qui pousse les gens &#224; le th&#233;sauriser. Dans le cas des esp&#232;ces, c'est limit&#233; par le co&#251;t du stockage et le risque de vol. Dans le cas des comptes bancaires, cela justifierait le pr&#233;l&#232;vement par la banque d'un int&#233;r&#234;t n&#233;gatif par ponction sur la dur&#233;e, m&#234;me si cela choque les gens. Dit autrement, s'il y a d&#233;flation il faut raisonner alg&#233;briquement. Ou encore, ne consid&#233;rer que le taux d'int&#233;r&#234;t r&#233;el : taux nominal corrig&#233; par l'inflation ou la d&#233;flation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce qu'a connu le Japon. Mais ce n'est pas la situation actuelle en Europe, car l'inflation y est l&#233;g&#232;rement positive. Nos taux d'int&#233;r&#234;ts r&#233;els sont donc n&#233;gatifs. Pourquoi ? Principalement parce que les banques centrales interviennent massivement sur les taux pour les faire baisser (notamment par achat de titres pour le long terme &#8211; le march&#233; financier, et fixation de taux d'intervention pour le court terme - le march&#233; mon&#233;taire). L'objectif est le soutien &#224; l'activit&#233; et la relance d'une inflation suppos&#233;e mod&#233;r&#233;e (objectif fix&#233; &#224; 2%). Accessoirement, cela r&#233;sulte en partie aussi du fait de la masse &#233;norme d'&#233;pargne mondiale, ainsi que des principes ou r&#232;gles r&#233;gissant l'action des gestionnaires de fonds au vu des risques relatifs des diff&#233;rentes formes d'investissement, ce qui en canalise une part appr&#233;ciable vers ceux suppos&#233;s moins risqu&#233;s, emprunts d'Etat en premier lieu. Nous n'examinerons pas ici le bien-fond&#233; ou les risques de ces politiques &#8211; notamment celui de g&#233;n&#233;rer des bulles sur le prix des actifs. Mais le r&#233;sultat clair en est en tout cas des taux d'int&#233;r&#234;ts nominaux n&#233;gatifs. Si cela durait cela signifierait une perte de valeur des actifs des &#233;pargnants investis en produits de taux ; une baisse de rentabilit&#233; des banques ; une perte de l'attrait des placements type assurance-vie, et un report vers des placements plus risqu&#233;s. Comment l'appr&#233;cier &#233;thiquement ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons &#233;voqu&#233; les taux d'int&#233;r&#234;t r&#233;el &#224; propos de la d&#233;flation. Mais en cas d'inflation m&#234;me mod&#233;r&#233;e, l'argent perd de la valeur dans le temps (les taux r&#233;els sont n&#233;gatifs). Si je pr&#234;te 100 et qu'on me rend 100 dans 4 ans apr&#232;s, mais apr&#232;s 6 % d'inflation cumul&#233;e, ce que je re&#231;ois en vaut en r&#233;alit&#233; 94 ; je suis donc manifestement l&#233;s&#233; si l'int&#233;r&#234;t est nul. M&#234;me nos docteurs m&#233;di&#233;vaux hostiles au taux d'int&#233;r&#234;t auraient probablement admis alors la n&#233;cessit&#233; au moins d'une compensation de l'inflation (comme cas de &lt;i&gt;damnum emergens&lt;/i&gt;). Ils auraient d'ailleurs condamn&#233; vigoureusement l'objectif d'une inflation m&#234;me l&#233;g&#232;re, consid&#233;rant que c'&#233;tait miner la valeur de la monnaie, dont le bien commun exige qu'elle soit stable dans le temps. En r&#233;sum&#233;, au minimum le taux devrait couvrir l'inflation, sauf &#224; ne pas respecter une r&#232;gle &#233;l&#233;mentaire de justice commutative. Les &#233;pargnants allemands furieux contre la BCE ont donc quelque raison &#224; l'&#234;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-del&#224;, faut-il moralement un taux r&#233;el l&#233;g&#232;rement positif ? Je pense que oui, du moins pour les taux longs. Les taux courts, eux, se rapportent &#224; des placements courts, donc quasi liquides : il n'y a alors pas de droit manifeste &#224; r&#233;mun&#233;ration, car ce ne sont pas des investissements ; il faudrait donc simplement compenser l'inflation. Pour les taux longs, on devrait comme on l'a dit a priori consid&#233;rer la possibilit&#233; d'investissements alternatifs clairement productifs (actions ou immobilier) ; mais la comparaison directe n'est pas facile, car les risques sont plus &#233;lev&#233;s dans leur cas, et en outre le sous-jacent peut s'appr&#233;cier, ce qui est exclu pour les cr&#233;dits. Dans leur cas, une consid&#233;ration simple pourrait &#234;tre la r&#233;f&#233;rence au taux de croissance nominal : si en effet la richesse collective s'est appr&#233;ci&#233;e de 2% (croissance), me donner 2 % d'int&#233;r&#234;t est me donner une fraction de la richesse collective produite qui est identique entre le point de d&#233;part et le point d'arriv&#233;e. Cela para&#238;t &#233;quitable. Le calcul th&#233;orique des &#233;conomistes montre d'ailleurs qu'en situation parfaite le taux d'int&#233;r&#234;t devrait &#234;tre &#233;gal au taux de croissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La compensation du risque&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les consid&#233;rations pr&#233;c&#233;dentes sont centr&#233;es sur la r&#233;mun&#233;ration de l'argent en g&#233;n&#233;ral, sans consid&#233;ration de la nature sp&#233;cifique du d&#233;biteur, et notamment du risque de non-remboursement. Ce risque est tr&#232;s diff&#233;rent de celui d'un investisseur en actions, qui est solidaire de la vie de l'entreprise : le pr&#234;teur peut exiger les sommes dues devant le tribunal ; et donc (hors disfonctionnement du syst&#232;me judiciaire) son risque est la faillite du d&#233;biteur &#8211; en principe appr&#233;ci&#233; par le march&#233;, ou, pour une banque, par des s&#233;ries statistiques de d&#233;faillance par cat&#233;gories, &#233;ventuellement corrig&#233;es. Comme il a &#233;t&#233; dit, il est parfaitement l&#233;gitime en justice commutative de facturer ce risque (si bien s&#251;r c'est fait &#233;quitablement). Si en effet je pourrais pr&#234;ter &#224; 5 ans &#224; un d&#233;biteur sans risque &#224; un taux annuel de 2 %, mais que mon d&#233;biteur a 4% de chances de faire d&#233;faut &#224; 80 % de ce qu'il doit, il est &#233;quitable que je facture 3.2% sur la p&#233;riode, en sus du taux de 2% annuel. Si mon calcul est fait honn&#234;tement, ce n'est pas un gain pour moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce raisonnement vaut &#233;videmment pour les pays d&#233;biteurs. D'autant que dans leur cas il est encore plus difficile de r&#233;cup&#233;rer les sommes dues en cas de d&#233;faillance. On dira : les plus pauvres payent plus. C'est souvent vrai, parce qu'ils sont en g&#233;n&#233;ral moins s&#251;rs. On r&#233;pliquera : ce n'est pas juste. En justice commutative, si. Si on per&#231;oit cela comme injuste, c'est qu'on a &#224; l'esprit un raisonnement de justice distributive (plan&#233;taire) avec une consid&#233;ration de solidarit&#233; n&#233;cessaire. Cela peut valoir pour les Etats, et d'ailleurs l'aide au d&#233;veloppement est normalement bonifi&#233;e. Mais cela ne vaut pas pour les op&#233;rateurs priv&#233;s (hors une &#233;ventuelle bonification publique), sauf choix de leur part et s'ils sont investisseur final.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-del&#224;, ce qu'il faut surtout voir est que la dette publique est en elle-m&#234;me un probl&#232;me. Normalement un Etat ne devrait pas s'endetter ; car les d&#233;ficits (notamment dans les pays avanc&#233;s) sont essentiellement dus aux d&#233;penses courantes et les investissements &#233;ventuels (&#233;ducation par exemple) sont &#224; tr&#232;s long terme. Un pays en d&#233;veloppement pourrait th&#233;oriquement expliquer qu'il a lui d'important investissements &#224; faire. Mais de deux choses l'une : ou c'est vraiment &#224; tr&#232;s long terme et ce devrait &#234;tre financ&#233; par des imp&#244;ts, des dons, ou des pr&#234;ts tr&#232;s bonifi&#233;s et &#224; tr&#232;s long terme. Ou c'est de type priv&#233;, avec un retour r&#233;el commensurable &#224; l'horizon du financement ; mais alors cela devrait &#234;tre isol&#233; et financ&#233; comme un investissement priv&#233; (avec fonds propres et int&#233;r&#234;t normal). J'ajoute qu'en g&#233;n&#233;ral les pays qui se sont d&#233;velopp&#233;s rapidement et efficacement, en Asie, ne se sont pas lanc&#233;s dans des politiques d'emprunts massifs.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>L'Eglise et le monde de la finance : Entretien avec la revue Carmel</title>
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		<dc:date>2019-10-02T15:44:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Investissement responsable et Eglise</dc:subject>
		<dc:subject>Le chr&#233;tien et l'argent</dc:subject>
		<dc:subject>Christianisme et &#233;conomie</dc:subject>
		<dc:subject>Evangile et argent</dc:subject>
		<dc:subject>Usure</dc:subject>
		<dc:subject>Le chr&#233;tien et la richesse</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Le chr&#233;tien, l'argent et la finance :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Interview parue dans la Revue Carmel N&#176; 172 septembre 2019.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suite...&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Evangile-et-argent-+.html" rel="tag"&gt;Evangile et argent&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Usure-et-taux-d-interet-+.html" rel="tag"&gt;Usure&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Le-chretien-et-la-richesse-+.html" rel="tag"&gt;Le chr&#233;tien et la richesse&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Revue Carmel N&#176; 172 septembre 2019. pp. 73 sqq.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.editionsducarmel.fr/librairie-chretienne,gerer-l-argent-n-172,carmel,revues,1240.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.editionsducarmel.fr/libr...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire aussi sur ce sujet Pierre de Lauzun &lt;i&gt;L'argent ma&#238;tre ou serviteur&lt;/i&gt; , qui vient de para&#238;tre chez Mame : &lt;a href=&#034;http://www.pierredelauzun.com/L-Argent-Maitre-ou-Serviteur.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.pierredelauzun.com/L-Arg...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Texte&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;En th&#233;ologie, le terme &#171; &#233;conomie &#187; est utilis&#233; pour parler du dessein de salut, des &#339;uvres de Dieu ad extra. Au sens commun, il d&#233;signe, g&#233;n&#233;ralement, la gestion de l'argent. Comment articuler ces deux sens ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous pouvez commencer par l'&#233;tymologie d'&#233;conomie qui signifie : &#171; loi de la maison &#187;. L'&#233;conomie, c'&#233;tait ce qui r&#233;glait la mani&#232;re dont fonctionnait la famille. Dans la notion de famille, vous retrouvez &#224; la fois la notion mat&#233;rielle qui a donn&#233; le sens moderne d'&#233;conomie et la notion de &#171; comment je r&#233;gule une communaut&#233; pour la faire parvenir &#224; sa perfection &#187;. Cependant la diff&#233;rence radicale, c'est que dans la famille, le traitement des biens mat&#233;riels est fond&#233; sur la gratuit&#233;. &#192; partir du moment o&#249; l'on entre dans ce qu'on appelle aujourd'hui &#233;conomie, on sort de la gratuit&#233; et on entre dans un domaine d'&#233;changes et de calculs. Et la question devient : &#171; comment cette &#233;conomie, au sens moderne, peut-elle s'inscrire dans un plan providentiel ? &#187; Ce qui pose d'autres questions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;j&#224;, &#171; comment se fait-il que c'est dans le monde culturellement chr&#233;tien que s'est faite la d&#233;couverte de ce que nous appelons l'&#233;conomie ? &#187; Je pense que les qualit&#233;s et la vision du monde que le christianisme, &#233;ventuellement s&#233;cularis&#233;, apporte, donne une r&#233;ponse. C'est-&#224;-dire l'id&#233;e qu'il y a une histoire, l'id&#233;e que demain peut &#234;tre meilleur qu'hier, l'id&#233;e que le travail, y compris manuel, est en soi une bonne chose, l'id&#233;e que la rationalit&#233; n'est pas incompatible avec la foi. Toutes ces id&#233;es-l&#224; ont dot&#233; les pays occidentaux de ce qui a permis le d&#233;collage de l'&#233;conomie. &#201;tant entendu qu'il s'est fait en &#233;tant accompagn&#233; par la s&#233;cularisation, c'est-&#224;-dire, la perte progressive du lien avec cette matrice originelle. Donc d'un point de vue providentiel, il se passe quelque chose de tout &#224; fait &#233;trange, c'est-&#224;-dire, un don de Dieu, prodigieux, mais qui s'est accompagn&#233; d'un recul progressif du lien et de la gratitude envers Dieu. Ce que j'illustre par le fameux cantique de Mo&#239;se dans le Deut&#233;ronome o&#249; Dieu se plaint de son peuple. Nous avons re&#231;u des dons tout &#224; fait prodigieux, que nous d&#233;veloppons comme les isra&#233;lites qui travaillaient leur terre &#224; l'&#233;poque, mais avec plus de lien et de gratitude envers Dieu que nous&#8230; m&#234;me lorsqu'ils se tournaient vers les autres dieux. Nous jouons un jeu dangereux. Nous croyons pouvoir nous attribuer nos succ&#232;s &#233;conomiques et nous croyons pouvoir les r&#233;guler tout seuls.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or il est manifeste que l'&#233;conomie a besoin d'une base &#233;thique pour fonctionner. Si celle-ci se corrode, c'est dangereux d'une fa&#231;on g&#233;n&#233;rale, mais c'est dangereux pour l'&#233;conomie elle-m&#234;me. Une &#233;conomie o&#249; la confiance mutuelle se r&#233;duit fonctionne moins bien, par d&#233;finition. Une &#233;conomie qui a des crises est une &#233;conomie qui, &#224; un moment donn&#233;, dissout le lien social et finit par se d&#233;truire l'&#233;conomie. Nous vivons dangereusement comme les Isra&#233;lites, dans la Bible, vivaient dangereusement en allant sur les montagnes adorer on ne sait qui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Quelles seraient les pistes pour que le monde &#233;conomique s&#233;cularis&#233; retrouve la source chr&#233;tienne qui l'a rendu possible ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;ponse est la r&#233;ponse biblique, c'est-&#224;-dire : &#171; revenez &#224; moi &#187;. C'est la r&#233;ponse la plus naturelle. Elle doit s'accompagner aussi d'une &#233;vang&#233;lisation par intervention dans le domaine &#233;conomique et financier. Ce n'est pas &#224; un hasard si la p&#233;riode que nous vivons est celle du d&#233;veloppement de la Doctrine sociale de l'&#201;glise, depuis 1891. Elle n'est pas radicalement nouvelle dans l'histoire de l'Eglise mais elle est nouvelle dans cette expression particuli&#232;re, en s'appelant ainsi et en se pr&#233;sentant comme une doctrine sp&#233;cifique dont le statut est interm&#233;diaire. Jean-Paul II l'a pr&#233;sent&#233;e comme une branche de la th&#233;ologie morale, ce qui veut dire qu'elle est porteuse d'un message &#233;vang&#233;lique. Simultan&#233;ment elle traite de sujets largement mondains en faisant implicitement ou explicitement r&#233;f&#233;rence &#224; la loi naturelle. D'ailleurs le message est pr&#233;sent&#233; comme ne s'adressant pas sp&#233;cifiquement aux catholiques, mais &#224; tous les hommes de bonne volont&#233;. La Doctrine sociale, donc, clairement est &#224; cheval sur les deux registres. &#192; la fois, elle dit des choses qui peuvent conduire les gens qui les entendent au Christ, et des choses qu'ils peuvent comprendre sans avoir la foi. Avec un &#233;l&#233;ment de base qui est l'importance de l'&#233;thique et de la morale. Ce qu'elle dit, c'est qu'on ne peut pas penser l'&#233;conomie sans la morale. Ce qui est le contraire de ce que disent les manuels d'&#233;conomie qui disent plut&#244;t : &#171; vous avez vos pr&#233;f&#233;rences, je m'en fiche. Mon travail comme &#233;conomiste, c'est de voir ce que signifie le jeu de ces pr&#233;f&#233;rences dans l'activit&#233; &#233;conomique de production et d'&#233;changes. Je consid&#232;re ces pr&#233;f&#233;rences comme des donn&#233;es. &#187; Or dans l'activit&#233; humaine, il n'y a pas cette s&#233;paration. Les pr&#233;f&#233;rences comportent un jugement de valeur, de bien ou de mal. Dans le comportement du producteur, dans la vie collective d'une entreprise, il y a une dimension &#233;thique. Quand la r&#233;flexion &#233;conomique a commenc&#233; &#224; na&#238;tre, c'est-&#224;-dire au Moyen-&#226;ge, les scolastiques l'ins&#233;raient dans la morale. Dans la Somme de th&#233;ologie de saint Thomas, il en est question dans l'&#233;tude des vertus morales, et cela a continu&#233; ainsi jusqu'au XVIIIe si&#232;cle. Adam Smith, consid&#233;r&#233; comme le fondateur de l'&#233;conomie politique moderne, est interm&#233;diaire. Il a encore un souci moral, mais il donne des instruments intellectuels qui conduisent &#224; son d&#233;passement. Dans son fameux apologue, le boulanger fait du bon pain non pour faire du bien mais pour faire de l'argent. Il peut &#234;tre amoral mais en m&#234;me temps rendre service. Mais dans l'id&#233;e de Smith, il y a encore l'id&#233;e d'une Providence qui tire un bien d'un mal. Apr&#232;s lui, on en est venu &#224; se dire : &#171; m&#233;thodologiquement, je me fiche des consid&#233;rations morales ou &#233;thiques du boulanger, je regarde pourquoi il fabrique et comment il vend. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Puisque Dieu tire un bien d'un mal, comme le dit Saint Augustin, n'en est-on pas venu, en &#233;vacuant Dieu du champ de l'&#233;conomie, &#224; l&#233;gitimer le mal par le bien qui pourrait en sortir ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, c'est l&#224; o&#249; Smith a franchi un pas en consid&#233;rant comme normal qu'il y ait un mal si ce mal est canalis&#233;. Dans sa pens&#233;e, il y avait la Providence. Mais dans la mani&#232;re dont il l'a pens&#233;e, elle s'est transform&#233;e en un simple m&#233;canisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Dans le discours du monde de la finance, la notion de Providence ne demeure-t-elle pas pr&#233;sente, comme si le march&#233; se r&#233;gulait lui-m&#234;me d'une mani&#232;re magique ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, cette id&#233;e du &#8216;march&#233; efficient' a pr&#233;domin&#233; en finance et dans la science &#233;conomique, avant la crise de 2008. Elle a moins de force maintenant. Mais lorsque vous travaillez sur un march&#233;, vous savez que cela ne tient pas debout, puisque les prix fluctuent en permanence. Le prix sur le march&#233; ne peut pas &#234;tre la somme aussi pr&#233;cise qu'on le dit de l'ensemble des informations disponibles. C'est manifestement faux. Donc celui qui y croit fait un acte de foi, mais dans un m&#233;canisme, et non dans un &#234;tre m&#233;taphysiquement diff&#233;rent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Cet &#233;trange acte de foi n'explique-t-il pas l'alternative que J&#233;sus propose entre le service de Dieu et de l'argent ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par certain c&#244;t&#233;, il y a un ph&#233;nom&#232;ne de miroir d&#233;form&#233; entre Dieu et l'argent. Contrairement &#224; toute autre marchandise ou bien mat&#233;riel, l'argent est neutre, il est omnivalent (on peut l'&#233;changer contre tout), il a une esp&#232;ce d'universalit&#233; qui lui permet de jouer un r&#244;le de r&#233;gulation g&#233;n&#233;rale unique. Et il le fait en &#233;tant extr&#234;mement abstrait, parce que n'importe quel autre bien, m&#234;me l'or, peut avoir une utilisation ; il peut avoir un attrait, on peut aimer sa couleur, son apparence, etc. L'argent monnaie n'est lui rien. Il est une abstraction absolue. Il est compatible avec absolument tout. Du coup, il est en un sens comparable avec Dieu, mais en &#233;tant un n&#233;ant, se pr&#233;tendant jouer un r&#244;le analogue &#224; Dieu - puisque par lui-m&#234;me il n'est rien, c'est une convention sociale totale qui joue de fait, dans l'esprit des gens, un r&#244;le d&#233;miurgique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Devant cette puissance fascinante de l'argent, ne peut-on pas penser que les exhortations de la Doctrine sociale de l'&#201;glise rel&#232;vent de l'utopie ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Doctrine sociale remet les choses &#224; leur place. J&#233;sus ne d&#233;nonce pas l'argent comme &#224; &#233;liminer puisqu'il dit : &#171; Faites-vous des amis avec le mammon d'iniquit&#233;. &#187; Il dit donc &#171; utilisez-le &#187;. Il dit m&#234;me : Vous &#234;tes beaucoup moins malins que les m&#233;chants dans l'utilisation de l'argent, donc prenez-en de la graine, soyez intelligents comme eux mais dans le bon sens. Sans &#234;tre, &#233;videmment, les serviteurs de ce moyen mais en faisant de ce moyen un serviteur. D'o&#249; la fameuse phrase : vous ne pouvez pas servir deux ma&#238;tres. J&#233;sus pense &#224; l'argent dans son r&#244;le propre, mais aussi dans son r&#244;le indirect, car comme il est l'acc&#232;s &#224; tout, il r&#233;unit l'ensemble des tentations, en tous cas une grande partie des tentations possibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ajoute que dans une &#233;poque relativiste, l'argent joue un r&#244;le beaucoup plus important. Quand vous avez des personnes qui interagissent et qui n'ont pas de valeurs communes, de r&#233;f&#233;rences communes ou qui n'arrivent pas &#224; en trouver, et qui ne cherchent pas &#224; y arriver parce qu'ils ne pensent pas qu'il y a la possibilit&#233; d'arriver &#224; un accord sur le bien, le moyen commode de se mettre d'accord, c'est la transaction. Si vous faites un accord au moyen de l'argent, vous n'&#234;tes pas oblig&#233;s d'avoir d'accord sur le fond. Il suffit que vous ayez quelque chose &#224; faire ensemble en y mettant un prix. Et donc l'argent devient un r&#233;gulateur beaucoup plus universel. &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Quel conseil donner &#224; un chr&#233;tien pour g&#233;rer l'argent ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est fondamental, c'est de r&#233;fl&#233;chir &#224; son r&#244;le et de voir comment l'utiliser. Le meilleur exercice qui est recommand&#233; par les &#201;vangiles, c'est le don. Un d&#233;veloppement r&#233;cent de la Doctrine sociale, dans Caritas in veritate de Beno&#238;t XVI, insiste sur le r&#244;le du don non pas simplement dans une sph&#232;re propre et sp&#233;cifique qu'on appelle dans le vocabulaire courant la charit&#233;, mais aussi dans le tiers secteur (social, associatif, etc.) et m&#234;me dans l'&#233;conomie marchande. Ce qui, quand on y r&#233;fl&#233;chit, est &#233;vident. Une entreprise, par exemple, fonctionne parce que des gens travaillent ensemble. Ils ne sont pas l&#224; en permanence &#224; calculer. Ils s'aident. Si on calcule en permanence, on devient fou. Quand quelqu'un invite un client potentiel au restaurant, il lui donne quelque chose. C'est &#224; un niveau m&#233;diocre et calculateur, mais il y a quand m&#234;me un don. L'autre prend un repas, mais il ne s'engage &#224; rien. Le don existe donc &#224; un niveau tr&#232;s &#233;l&#233;mentaire mais il peut exister &#224; un niveau plus noble. On peut faire des dons gratuits, non seulement dans le domaine fondamental o&#249; le don r&#233;git toute la vie collective qui est la famille, mais aussi autour de soi, et mat&#233;riellement en donnant de l'argent. Je rappelle le chiffre biblique de la d&#238;me. Un sp&#233;cialiste du droit canonique m'a dit que ce n'&#233;tait nulle part &#233;crit dans le code de droit canonique, ce qui est parfaitement vrai. Mais je ne le prends pas comme une prescription canonique, mais comme l'id&#233;e f&#233;conde de reprendre ce chiffre et de se dire : &#171; il faut quand m&#234;me que je fasse &#231;a. Au minimum. Si je peux faire plus, c'est tant mieux. &#187; Aujourd'hui la question de la fiscalit&#233; complique la r&#233;flexion, mais au moins, que ce qu'on donne soit &#224; 10% de son revenu net au minimum. C'est, je pense, une r&#233;f&#233;rence utile. Un groupe de dirigeants &#233;conomiques qui s'appelle : &#171; Changer par le don &#187; recommande d'ailleurs hautement ces 10%.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s, il faut aller au-del&#224; et r&#233;fl&#233;chir sur l'argent dont on dispose et sur ce qu'on doit en faire. Il y a des chapitres tr&#232;s int&#233;ressants de saint Thomas d'Aquin, l&#224;-dessus, notamment sur l'aum&#244;ne. Pour regarder ce qu'on doit donner, il faut regarder, en sens inverse, ce que l'on doit d&#233;penser et pour quoi. Saint Thomas dit ici, en quelque sorte : &#171; cela d&#233;pend de votre &#233;tat de vie, de votre condition sociale, mais une fois que vous avez fait ce que vous avez &#224; faire (famille, r&#244;le social, etc.) et que vous avez donn&#233; la d&#238;me en question, demandez-vous ce que vous allez faire de l'argent qui vous est confi&#233; par Dieu. &#187; &#201;videmment, la question a plus d'urgence chez quelqu'un qui a plus d'argent : il est plus exig&#233; de lui. Dans le cas de la fameuse veuve qui mettait une obole, cela n'&#233;tait pas exig&#233;. D'ailleurs le Christ l'admirait pour ce geste. En revanche, pour le riche d'&#224; c&#244;t&#233;, il lui est demand&#233; plus strictement : &#171; Qu'as-tu fait de ton argent ? &#187; D'o&#249; l'&#233;pisode du riche avec Lazare, le pauvre qui &#233;tait son voisin. Mais au-del&#224; d'aider le pauvre qui est &#224; c&#244;t&#233;, le riche peut se demander &#224; quoi il est appel&#233;. C'est une forme de vocation, au sens le plus noble du terme : &#224; quoi Dieu l'appelle. L'un va &#234;tre appel&#233; &#224; donner sa fortune. Par exemple, le jeune homme riche. &#192; un autre, cela ne serait pas demand&#233; parce qu'il s'appelle Joseph d'Arimathie et qu'on a besoin de sa condition sociale pour qu'il puisse r&#233;cup&#233;rer le corps du Christ aupr&#232;s de Pilate. S'il lui avait &#233;t&#233; tout demand&#233;, il n'aurait pas pu faire cela. Donc il &#233;tait appel&#233; &#224; autre chose qu'&#224; abandonner sa position. Un troisi&#232;me sera appel&#233; &#224; la vertu de magnificence. Pour saint Thomas et &#224; sa suite Pie XI, rel&#232;ve de la vertu de magnificence, non seulement celui qui est tr&#232;s g&#233;n&#233;reux, mais aussi celui qui investit courageusement dans de grandes entreprises industrielles ou commerciales en cr&#233;ant beaucoup d'emplois et en produisant des choses utiles pour la communaut&#233;. Quelqu'un peut &#234;tre appel&#233; &#224; cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a donc plusieurs utilisations possibles de la fortune ou de l'argent, sur lesquelles on doit r&#233;fl&#233;chir. C'est une question pour chacun, y compris dans sa pri&#232;re : &#171; &#224; quoi suis-je appel&#233;, moi ? &#187;. Il y a des gens qui le savent tr&#232;s vite dans leur vie et des gens qui ne le savent que tard, pas n&#233;cessairement de fa&#231;on coupable, mais parce que le cours de leur vie a &#233;t&#233; inattendu. Elle a pris son sens d'une mani&#232;re qu'ils n'avaient pas n&#233;cessairement vue au d&#233;part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Y a-t-il des mod&#232;les de saintet&#233; &#233;conomique ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mod&#232;le du travailleur c'est saint Joseph. Mais si on cherche quelqu'un qui a &#233;t&#233; proactif dans ce domaine sp&#233;cifique de l'&#233;conomie, on d&#233;couvre que le premier la&#239;c canonis&#233; qui n'est ni un martyr, ni un prince, est un marchand et financier, &#224; Cr&#233;mone, au moment o&#249; l'Italie inventait l'&#233;conomie moderne et la finance. Ce personnage qui s'appelait Uomobono (homme bon, tout un programme !) &#233;tait un marchand qui r&#233;ussissait bien, qui savait gagner de l'argent. Mais en m&#234;me temps, c'&#233;tait un homme tr&#232;s g&#233;n&#233;reux (ce qui &#233;nervait sa femme !), et il donnait beaucoup. Il avait une image d'honn&#234;tet&#233; et de correction dans son milieu professionnel. Il est mort pauvre parce qu'il avait donn&#233; le gros de ses biens, et le peuple de Cr&#233;mone a demand&#233; au pape, le grand pape Innocent III, de le canoniser tout de suite. Ce qui &#224; l'&#233;poque n'&#233;tait pas fr&#233;quent. Et Innocent III, le m&#234;me pape qui a su accueillir saint Fran&#231;ois d'Assise et donc la pauvret&#233;, a canonis&#233; le premier marchand, le premier la&#239;c non-prince, non-martyr. Je n'ai pas trouv&#233; d'&#233;quivalent qui soit aussi clairement engag&#233; dans la vie &#233;conomique et dont on voit bien que la saintet&#233; a un lien avec cette vie &#233;conomique. D'autres pouvaient &#234;tre actifs dans la vie &#233;conomique, mais leur vertu n'&#233;tait pas l&#224; sp&#233;cifiquement. Il serait int&#233;ressant de voir s'il y a quelqu'un d'autre. On m'a cit&#233; le nom d'un Argentin dont la cause est examin&#233;e &#224; Rome. C'est une probl&#233;matique importante. Si l'on admet que cet &#233;tat de vie, engag&#233; dans l'&#233;conomie, est licite et collectivement utile, il doit &#234;tre possible de s'y sanctifier. Il doit y avoir non seulement des gens qui le font de fait, mais aussi des gens qui soient propos&#233;s comme mod&#232;le et qui passent le stade de la canonisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Comment expliquez-vous le passage de la condamnation de l'usure par l'&#201;glise, &#224; son acceptation ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mot latin m&#233;di&#233;val d'usure d&#233;signait le taux d'int&#233;r&#234;t, quel que soit le niveau. Aujourd'hui l'usure, c'est le taux d'int&#233;r&#234;t tr&#232;s excessif. Tout le monde est d'accord, et a toujours &#233;t&#233; d'accord, pour dire que le taux d'int&#233;r&#234;t excessif au sens de l'usure moderne est condamnable. La question, c'est le taux d'int&#233;r&#234;t tout court, m&#234;me quand il est faible ; or il a &#233;t&#233; effectivement condamn&#233;, et de fa&#231;on beaucoup plus &#233;nergique &#224; partir du XIIe si&#232;cle. On consid&#233;rait qu'on ne pouvait pas percevoir un int&#233;r&#234;t d'un pr&#234;t. En revanche on acceptait parfaitement qu'on re&#231;oive ce que nous appelons aujourd'hui des dividendes, mettre de l'argent dans une op&#233;ration en fonds propres, donc en prenant un risque avec un entrepreneur pour parler en langage moderne ; c'&#233;tait totalement licite et cela n'a jamais pos&#233; de probl&#232;me. C'est tout &#224; fait clair d&#232;s les origines et notamment chez saint Thomas. Quand on condamnait l'usure, c'est-&#224;-dire l'int&#233;r&#234;t sur un pr&#234;t, c'est parce qu'on pensait que cela impliquait l'id&#233;e fausse que l'argent &#233;tait f&#233;cond par lui-m&#234;me. En outre, on consid&#233;rait que l'argent &#233;tait consomm&#233; dans l'acte de pr&#234;t. D&#232;s lors, il n'y avait pas de raison de le r&#233;tribuer, l'&#233;quit&#233; voulant qu'on rende ce que l'on avait pr&#234;t&#233; mais pas plus. Il y avait des fondements bibliques &#224; cette position, mais faibles ; ainsi dans la loi mosa&#239;que, qui d'ailleurs ne l'interdisait qu'entre juifs mais pas avec les gentils, et visait le cas de pr&#234;ts &#224; des mis&#233;reux : ce n'&#233;tait pas un acte intrins&#232;quement immoral en dehors de ce contexte. Ajoutons que la loi mosa&#239;que n'est pas retenue comme normative pour nous, du moins telle quelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s lors, c'est plut&#244;t par des raisonnements qu'on condamnait l'int&#233;r&#234;t sur pr&#234;t, et ce sont des raisonnements contestables sur le plan &#233;conomique. Tr&#232;s vite d'ailleurs on s'est aper&#231;u qu'il y avait un probl&#232;me. Et donc on a mis des accommodations en faisant intervenir d'autres consid&#233;rations. La plus importante, pour notre propos, c'est ce qu'on appelle le lucrum cessans, c'est-&#224;-dire le gain qui s'arr&#234;te. On consid&#233;rait qu'un marchand qui soustrait de son capital, n&#233;cessaire &#224; son activit&#233; professionnelle, une certaine somme pour la pr&#234;ter, du coup perd une part du gain que son activit&#233; lui permet d'obtenir. Notons que dans cet exemple ce n'est pas l'argent tout seul qui produit, puisque c'est de l'argent associ&#233; &#224; du travail, et du travail entrepreneurial. Mais ind&#233;niablement s'il avait moins de capital, le marchand ou artisan produisait moins. Il ne pouvait avoir le m&#234;me volume d'activit&#233; que si son capital restait intact. Donc il subissait une perte, et il y avait une justice &#224; le compenser. Mais du coup, sans vouloir le reconna&#238;tre, on acceptait qu'il y ait une certaine f&#233;condit&#233; de l'argent, non pas tout seul, ce qu'on reprochait au pr&#234;t avec int&#233;r&#234;t, mais associ&#233; &#224; du travail humain. D&#232;s lors, on a accept&#233; cette compensation et donc de fait un certain int&#233;r&#234;t dans le cas de quelqu'un qui a une activit&#233; commerciale, bien que certains consid&#233;raient qu'il fallait pour cela que l'on ait prouv&#233; que cet argent fonctionnait d&#233;j&#224; avant. Il y avait aussi le damnum emergens c'est-&#224;-dire un tort qui apparaissait du fait que l'on avait souffert du manque de cet argent, d'o&#249; une compensation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme on voit, des compensations &#233;taient pr&#233;vues pour le pr&#234;teur commercial, mais cela ne d&#233;bouchait pas sur la prise de conscience du fait que l'argent pouvait &#234;tre repr&#233;sentatif d'un facteur de production qui, associ&#233; au travail, et notamment au travail de l'entrepreneur, avait r&#233;ellement une contribution positive. L'entrepreneur qui a moins d'argent &#224; sa disposition produira moins, avec le m&#234;me talent et la m&#234;me vertu, que s'il a de l'argent, y compris de l'argent pr&#234;t&#233; et pas simplement de l'argent mis en capital. Et donc, il y avait une insuffisance du raisonnement &#233;conomique. Mais je pense qu'il y avait aussi une intuition profond&#233;ment juste dans l'id&#233;e que ce n'est pas l'argent par lui-m&#234;me, tout seul, qui produit, mais que c'est le travail humain, y compris celui de l'entrepreneur, qui est cr&#233;atif, &#233;tant entendu que l'argent y contribue n&#233;anmoins, d'une mani&#232;re qui peut justifier une r&#233;mun&#233;ration, si &#233;videmment elle reste raisonnable. Le dernier texte du magist&#232;re qui a maintenu la doctrine classique avec tous les correctifs qu'on a vus, est une encyclique de 1748, de Beno&#238;t XIV. Dans la pratique, cela ne g&#234;nait pas beaucoup le commerce. Cela avait m&#234;me le gros avantage de r&#233;duire de mani&#232;re non n&#233;gligeable l'usure au sens moderne, c'est-&#224;-dire l'exploitation du besoin des pauvres&#8230; drame que d'autres civilisations ont connu d'une mani&#232;re beaucoup plus grave.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#201;glise a commenc&#233; ensuite &#224; affiner sa doctrine avec des textes du XIXe si&#232;cle, des r&#233;ponses du Saint Office, qui sont moins visibles mais ont autorit&#233;, puis avec les deux codes de droit canonique, qui recommandent aux congr&#233;gations de faire fructifier leurs biens, et acceptent un certain int&#233;r&#234;t l&#233;gal, au moins implicitement. Cela dit, l'&#201;glise n'a pas fait de retour pour expliquer comment elle met en coh&#233;rence la pratique et l'enseignement actuels avec les raisonnements du pass&#233; pour discerner, dans ces derniers, entre ce qui &#233;tait vrai parce que situ&#233; fondamentalement dans le domaine &#233;thique et ce qui &#233;tait conjoncturel, c'est-&#224;-dire reposait sur une analyse &#233;conomique, qui d&#233;pendait de la science &#233;conomique du moment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le lecteur de la revue Carmel peut donc placer son argent en bourse sans &#234;tre faute ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne l'a jamais &#233;t&#233;, car s'il est en bourse et qu'il ach&#232;te des actions, des parts, cela a toujours &#233;t&#233; licite. En revanche il peut &#234;tre illicite d'agioter, c'est-&#224;-dire de sp&#233;culer d'une mani&#232;re parasitaire. Et la r&#233;flexion m&#233;di&#233;vale sur le juste prix, &#224; mon avis insuffisamment reprise aujourd'hui, garde sa valeur. Dans cette conception, le juste prix est d&#233;sirable en soi, car si le prix est juste je ne vole pas l'autre et il ne me vole pas. Mais quel est ce juste prix ? Quand on regarde les textes, c'est un prix qui se d&#233;duit de l'interaction sociale, donc un prix de march&#233;. Mais cela ne veut pas dire que n'importe quel prix de march&#233; est un juste prix. Il y a des march&#233;s qui fonctionnent mal, des march&#233;s opaques, des march&#233;s manipul&#233;s. Dans les conditions o&#249; il fonctionne de mani&#232;re claire, transparente et ouverte, il d&#233;gage un juste prix. Ce qui veut dire qu'il y a une r&#233;flexion morale &#224; avoir sur le bon fonctionnement du march&#233;. &#192; la lumi&#232;re des r&#233;flexions m&#233;di&#233;vales, c'est un march&#233; o&#249; d'une part des r&#232;gles permettent cette transparence, cette confrontation, cette absence de domination par l'un ou par l'autre, et o&#249; d'autre part, id&#233;alement, les acteurs y participent non pas pour faire le maximum d'argent possible par leurs op&#233;rations, mais pour d&#233;gager socialement le meilleur prix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je prends un exemple concret. Quand vous &#234;tes un op&#233;rateur sur un march&#233; financier et que vous pensez qu'il y a une bulle, c'est-&#224;-dire que les prix montent trop haut par rapport au prix qui vous para&#238;t correct, si vous allez vite, vous pouvez avoir de fait int&#233;r&#234;t &#224; acheter la valeur en question et &#224; revendre ensuite &#224; un prix plus &#233;lev&#233;. Mais quand vous faites cela, vous envoyez un signal d'achat, et donc vous contribuez &#224; faire encore monter le prix, et donc d'une certaine fa&#231;on votre pr&#233;vision est auto-r&#233;alis&#233;e. Mais du point de vue de l'analyse du juste prix m&#233;di&#233;val, ce que vous faites n'est pas bien. Vous pouvez gagner de l'argent si vous &#234;tes malin et que vous sortez assez vite avant que la bulle n'&#233;clate et que les prix ne baissent, mais vous avez vol&#233; les autres et vous avez envoy&#233; un mauvais signal au march&#233;. En revanche si vous consid&#233;rez que le prix est trop bas et que vous achetez, l&#224; vous contribuez &#224; faire &#233;voluer le prix vers un prix plus juste en envoyant un signal d'achat qui aide &#224; faire monter le prix vers un niveau &#224; votre avis plus juste, ce qui veut dire que ceux qui vendront &#224; ce prix obtiendront une contrepartie &#224; leur bien qui est plus &#233;quitable par rapport &#224; sa valeur r&#233;elle. C'est une consid&#233;ration qui ne domine pas actuellement sur les march&#233;s, mais qui doit exister chez un op&#233;rateur qui se veut chr&#233;tien. Il peut faire ses petites op&#233;rations, mais il doit se dire aussi qu'il contribue &#224; un processus collectif d'&#233;valuation qui a un sens et qu'il y a sa part de responsabilit&#233;. On peut et doit d'ailleurs &#233;tendre cette notion du juste prix au-del&#224; du march&#233; financier, par exemple avec le commerce &#233;quitable : il s'agit de donner sa juste r&#233;mun&#233;ration &#224; un producteur, par exemple de caf&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Sans entrer dans une utopie, un perfectionnement de la conduite financi&#232;re est-il envisageable pour l'avenir ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Envisageable, oui, et en principe tout &#224; fait n&#233;cessaire. Le christianisme n'enseigne pas une utopie mais demande d'agir dans le sens du bien, c'est-&#224;-dire, de construire le Royaume, non pas au sens o&#249; il se r&#233;alisera sur terre, mais en cela qu'il se cr&#233;e myst&#233;rieusement et progressivement et qu'&#224; sa fa&#231;on il est d&#233;j&#224; l&#224; du fait m&#234;me du Bien qui irrigue notre monde. Lorsque je fais du bien l&#224; o&#249; je suis, par exemple si je suis industriel et que je fais des produits meilleurs, moins chers, tout en traitant bien mes collaborateurs, je fais &#224; mon niveau advenir le Royaume ; mais je ne suis pas dans une utopie parce que je sais que mon industrie restera imparfaite, et le monde &#233;conomique de m&#234;me. Je contribue alors &#224; cr&#233;er quelque chose qui rel&#232;ve d'une r&#233;alit&#233; d'un tout ordre que l'&#233;conomie, mais qui ne sera r&#233;ellement explicite et exclusif qu'&#224; la fin des temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ce qu'enseigne la Doctrine sociale est-il suffisamment attractif pour qu'&#224; l'inverse d'Adam Smith les gens puissent avoir int&#233;r&#234;t &#224; la mettre en pratique ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jusqu'&#224; maintenant nous avons eu deux handicaps. Le premier, c'est que la Doctrine sociale est comme on dit le secret le mieux gard&#233; de l'&#201;glise. Elle est peu r&#233;pandue ! Jamais un cur&#233; n'en parle en chaire. Il y a l&#224; une d&#233;faillance, mais qui peut &#233;voluer, comme on le voit par exemple avec les Entrepreneurs et dirigeants chr&#233;tiens (EDC). Il y a cinq ou six ans, ils ne s'en pr&#233;occupaient pas. Maintenant, elle est au centre du mouvement. Le deuxi&#232;me d&#233;faut, c'est qu'elle est un acte du magist&#232;re, c'est-&#224;-dire de pr&#233;lats qui ne sont pas &#233;conomistes ou financiers, et qui restent n&#233;cessairement &#224; un niveau de r&#233;flexion relativement abstrait. Donc, elle a besoin d'un compl&#233;ment de pratique et de doctrine, qui soit le fait de la&#239;cs. Elle en a besoin th&#233;oriquement en amont, mais aussi en aval. Car s'il n'y a pas cette &#233;laboration, forc&#233;ment, elle restera dans son langage un peu &#233;tranger &#224; ce monde-l&#224; et pas imm&#233;diatement compr&#233;hensible ni ais&#233;ment utilisable. Il faut un travail interm&#233;diaire pour traduire les principes et les id&#233;es d'une fa&#231;on qui soit en rapport avec ce que les gens vivent dans leur m&#233;tier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Quel mod&#232;le, qui existe aujourd'hui, proposeriez-vous comme application f&#233;conde de la doctrine sociale ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a des formes d'entreprises qui cherchent &#224; int&#233;grer ces valeurs, dans le tiers secteur, comme les Focolari, les coop&#233;ratives Mondragon, et d'autres gens qui visent &#224; s'inspirer de ce genre de choses. Cela peut &#234;tre vrai de patrons. Prenez les patrons chr&#233;tiens qu'on appelait paternalistes au XIXe si&#232;cle : ils ont apport&#233; beaucoup de bien, l&#224; o&#249; les populations ouvri&#232;res &#233;taient horriblement maltrait&#233;es &#224; l'&#233;poque. En Ard&#232;che, il y une cit&#233; ouvri&#232;re cr&#233;&#233;e par Lafarge au XIXe si&#232;cle, avec une &#233;cole, une &#233;glise au centre du village, et les ouvriers pouvaient y vivre de fa&#231;on d&#233;cente. C'est une action de patrons qui consid&#233;raient qu'ils avaient &#224; prendre en charge plus que la fabrication du ciment. Ils fabriquaient du ciment mais ils se souciaient aussi des gens qui fabriquaient le ciment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un autre ordre d'id&#233;es, vous avez aujourd'hui, les fonds de partage et les fonds qui visent &#224; &#234;tre g&#233;r&#233;s de fa&#231;on &#233;thique. C'est une question majeure car l'argent investi oriente l'&#233;conomie dans un sens ou un autre. D&#233;j&#224;, le simple souci de l'environnement est b&#233;n&#233;fique dans son principe. Mais si vous regardez la Doctrine sociale, vous allez plus loin parce que, en plus de la dimension environnementale, il y a aussi les dimensions sociales, soci&#233;tales, et en outre la qualit&#233; des produits, le juste prix, le souci des fournisseurs, des clients, des communaut&#233;s, etc. La question s'adresse &#224; la fois aux entreprises, et aux investisseurs qui doivent regarder dans quoi ils investissent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un travail important est actuellement fait dans le nouveau dicast&#232;re pour le service du le d&#233;veloppement humain int&#233;gral, qui est l'ancien Conseil justice et paix &#233;largi, notamment sur la question financi&#232;re. Il y a eu un texte l'ann&#233;e derni&#232;re &#338;conomicae et pecuniari&#230; qu&#230;stiones, premier texte sur la finance qui d&#233;passe deux pages ; il y en a un, en gestation, sur l'investissement &#233;thique dans la perspective catholique ; et un autre sur l'&#233;thique de l'investisseur. Il y a donc tout un travail qui est fait. Autrement dit, l'&#201;glise qui, sur la finance, avait dit peu de choses sp&#233;cifiques, depuis tr&#232;s peu de temps produit des textes int&#233;ressants et &#233;labor&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Voyez-vous un lien entre la communion des saints et le march&#233; financier ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Remarquons un ph&#233;nom&#232;ne extraordinaire : les &#201;vangiles parlent abondamment de la vie &#233;conomique et financi&#232;re, en utilisant un raisonnement financier ou &#233;conomique pour parler de choses qui d&#233;passent ce niveau, mais afin de les exposer. Aucune autre religion ne le fait, aucun texte religieux, ni l'Ancien Testament, ni les autres textes du Nouveau Testament. Seuls les &#201;vangiles partent de raisonnements &#233;conomiques. C'est extraordinaire. La parabole du tr&#233;sor cach&#233;, c'est un arbitrage financier, puisque le prix du champ n'y incorpore pas l'information sur sa valeur r&#233;elle, information que le march&#233; n'a pas puisque le prix ne serait pas du tout le m&#234;me. Un arbitrage consiste en effet &#224; acheter quelque chose de pas cher parce qu'on pense que cela vaut beaucoup plus cher. Ce qui est int&#233;ressant, c'est que m&#234;me si la parabole est dite par le Christ pour parler de la vie &#233;ternelle, il utilise un tel raisonnement financier pour se faire comprendre, parce que c'est une &#233;vidence pour les gens qui &#233;coutent. En un sens, il valide le raisonnement puisqu'il l'utilise comme base, mais il le d&#233;passe en le g&#233;n&#233;ralisant. Au fond, il nous dit en effet : &#171; vous avez int&#233;r&#234;t &#224; investir, oui, mais investissez en regardant bien la valeur des choses. Or il y a une valeur infinie qui est la vie &#233;ternelle ; donc forc&#233;ment, c'est elle qui l'emporte sur toutes les r&#233;alit&#233;s terrestres. &#187; L'utilisation du vocabulaire de l'investissement est constante, mais pas pour en rester l&#224; : c'est pour nous dire que quand on a tout bien calcul&#233;, on int&#232;gre la valeur infinie de la vie &#233;ternelle, et alors on laisse tomber le calcul, et on donne sans calculer. Non pas en rejetant le calcul, mais parce que dans le calcul, un facteur infini est entr&#233; en ligne de compte. C'est un excellent calcul, mais ce ne doit plus &#234;tre un calcul.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;On gagnerait donc en vie spirituelle &#224; mieux comprendre la vie &#233;conomique ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, ce mod&#232;le a servi au Christ pour expliquer des choses qui d&#233;passait infiniment ce niveau. Il n'a pas beaucoup utilis&#233; l'imagerie agricole et tr&#232;s peu l'imagerie politique. En revanche l'&#233;conomique oui. C'est un des facteurs qui a fait que l'&#233;conomie s'est d&#233;velopp&#233;e dans le monde chr&#233;tien. Il y avait cette tension entre des pr&#233;dicateurs tonnant contre l'argent ou l'usure&#8230; et ceux qui savaient que cela fait partie de la vie normale de l'homme et que les &#201;vangiles en parlent constamment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;N'aurait-on pas int&#233;r&#234;t &#224; davantage orienter l'intercession de l'&#201;glise dans ces domaines-l&#224; ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, mais il faut bien savoir quoi demander dans nos pri&#232;res ; et pour &#234;tre pr&#233;cis, il faut entrer davantage dans la doctrine. Mieux conna&#238;tre la doctrine permet de davantage participer &#224; son d&#233;veloppement par la pri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ce serait une contribution que la pri&#232;re du Carmel pourrait apporter ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, et peut-&#234;tre notamment des carm&#233;lites ! J'ai eu une exp&#233;rience amusante dans les monast&#232;res. La r&#233;action des femmes est souvent plus pointue. Les moines ne se sentent pas autant concern&#233;s qu'elles. Il y a une sensibilit&#233; f&#233;minine particuli&#232;re &#224; ces sujets. Dans les comit&#233;s et commissions de la F&#233;d&#233;ration bancaire fran&#231;aise, les plus f&#233;minis&#233;es sont les commissions comptables. C'est int&#233;ressant. Les femmes ont, de fa&#231;on assez r&#233;pandue, le sens de ces r&#233;alit&#233;s &#233;conomiques et notamment comptables, pour voir o&#249; est la vraie r&#233;alit&#233;. C'est le sens f&#233;minin du r&#233;el. Dans beaucoup de m&#233;nages, c'est la femme qui tient les comptes. Ce n'est pas vrai partout, on ne peut pas g&#233;n&#233;raliser, mais il y a une propension, un talent plus particuli&#232;rement r&#233;pandu. Par ailleurs, le champ de la pri&#232;re est beaucoup plus vaste que celui de l'application pratique et directe. Un industriel pense d'abord aux implications pour son entreprise. Celui qui prie a le souci de tout. En pensant aux questions &#233;conomiques et sociales dans leur pri&#232;re, les religieux, m&#234;me contemplatifs, contribuent beaucoup &#224; am&#233;liorer la soci&#233;t&#233;, m&#234;me d'un point de vue temporel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'&#233;conomie est donc bien inscrite dans le dessein de Dieu !&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui. Le fait de base, dans l'&#233;conomie, c'est de faire le contraire de l'id&#233;e dominante actuelle, c'est-&#224;-dire non pas de l'isoler comme un champ autonome, en consid&#233;rant le reste comme donn&#233; sans s'en pr&#233;occuper, et notamment les priorit&#233;s morales ; mais au contraire en consid&#233;rant qu'elle est intrins&#232;quement incompl&#232;te, c'est-&#224;-dire qu'elle n'a de sens qu'ins&#233;r&#233;e dans un ensemble beaucoup plus vaste, qui est moral, social, politique et au-del&#224; encore, religieux. C'est une id&#233;e qui n'est pas famili&#232;re &#224; notre &#233;poque mais qui est en soi &#233;vidente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a aujourd'hui encore une g&#234;ne &#224; parler de l'argent chez les catholiques, mais il faut en parler. Il faut l'int&#233;grer dans notre r&#233;flexion morale. Si J&#233;sus nous dit qu'il faut nous faire des amis avec de l'argent malhonn&#234;te, c'est qu'il faut agir en ce sens. Il faut donc sortir de la pure culpabilisation envers l'argent. Au lieu de prendre un whisky pour oublier qu'on a de l'argent, il vaut mieux se demander ce que l'on va en faire de bon ! Dans la culpabilisation, il y un ressort qui est bon, puisque l'on per&#231;oit le devoir de se servir de cet argent pour le bien, mais ce ressort est alors retourn&#233; contre la personne elle-m&#234;me, ce qui ne sert &#224; rien. Il faut d&#233;passer ce stade : il y a l&#224; un champ gigantesque &#224; &#233;vang&#233;liser.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Pourquoi l'&#201;glise s'est-elle longtemps oppos&#233;e au pr&#234;t &#224; int&#233;r&#234;t ?</title>
		<link>https://www.pierredelauzun.fr/Pourquoi-l-Eglise-s-est-elle-longtemps-opposee-au-pret-a-interet.html</link>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Condamnation de l'usure</dc:subject>
		<dc:subject>Usure</dc:subject>
		<dc:subject>L'argent st&#233;rile</dc:subject>

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&lt;p&gt;Pourquoi l'&#201;glise s'est-elle longtemps oppos&#233;e au pr&#234;t &#224; int&#233;r&#234;t ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Une question de principe majeure : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Pourquoi s'opposer &#224; l'&#233;poque &#224; une pratique qui peut manifestement avoir son sens ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Pourquoi ne pas avoir corrig&#233; le tir plus clairement ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Derri&#232;re l'erreur technique, la condamnation ne reposait-elle pas sur une intuition juste sur l'argent, qui n'est pas productif en lui-m&#234;me ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour aller plus loin : &lt;br class='autobr' /&gt;
http://questions.aleteia.org/articl...&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/-Questions-financieres-.html" rel="directory"&gt;Religion , finance, argent&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Condamnation-de-l-usure-+.html" rel="tag"&gt;Condamnation de l'usure&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Usure-et-taux-d-interet-+.html" rel="tag"&gt;Usure&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-L-argent-sterile-+.html" rel="tag"&gt;L'argent st&#233;rile&lt;/a&gt;

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&lt;p&gt;Une question de principe majeure :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Pourquoi s'opposer &#224; l'&#233;poque &#224; une pratique qui peut manifestement avoir son sens ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Pourquoi ne pas avoir corrig&#233; le tir plus clairement ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Derri&#232;re l'erreur technique, la condamnation ne reposait-elle pas sur une intuition juste sur l'argent, qui n'est pas productif en lui-m&#234;me ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour aller plus loin :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://questions.aleteia.org/articles/178/pourquoi-leglise-sest-elle-longtemps-opposee-aux-prets-avec-interets/&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://questions.aleteia.org/articl...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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