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	<title>Pierre de Lauzun | Le blog officiel</title>
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		<title>Qu'est-ce qu'une &#233;conomie juste ? </title>
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		<dc:date>2025-12-19T15:59:53Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Juste prix</dc:subject>
		<dc:subject>Economie et bien commun</dc:subject>
		<dc:subject>Participation &#224; la soci&#233;t&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>Justice</dc:subject>
		<dc:subject>Economie juste</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Texte de conf&#233;rence &#224; l'Acad&#233;mie d'Etudes et sciences sociales&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce qu'une &#233;conomie juste ? Je prends ici le mot justice au sens propre, comme le fait de rendre &#224; chacun ce qui lui est d&#251;. Une &#233;conomie juste est alors une &#233;conomie qui rend &#224; chacun son d&#251;. Ce sens ne se confond pas avec l'id&#233;e d'une soci&#233;t&#233; ou d'une &#233;conomie bonne : la justice en est une composante, mais c'est un angle d'appr&#233;ciation &#224; c&#244;t&#233; d'autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e qui sera pr&#233;sente dans cette intervention est que l'&#233;conomie n'a de sens qu'ins&#233;r&#233;e dans la soci&#233;t&#233; ; sa justice n'est alors qu'un aspect de la justice d'ensemble au sein de celle-ci. Soci&#233;t&#233; qui est compos&#233;e de personnes formant communaut&#233; : la justice traite du rapport qui est d&#251; entre ces personnes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une perspective classique, on distingue deux types principaux de justice : la commutative et la distributive. On verra ensuite la question de la justice g&#233;n&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suite...&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Economie-juste-+.html" rel="tag"&gt;Economie juste&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pierredelauzun.fr/IMG/logo/legal-5211993_640.jpg?1787417301' class='spip_logo spip_logo_right' width='100' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Qu'est-ce qu'une &#233;conomie juste ? Je prends ici le mot justice au sens propre, comme le fait de rendre &#224; chacun ce qui lui est d&#251;. Une &#233;conomie juste est alors une &#233;conomie qui rend &#224; chacun son d&#251;. Ce sens ne se confond pas avec l'id&#233;e d'une soci&#233;t&#233; ou d'une &#233;conomie bonne : la justice en est une composante, mais c'est un angle d'appr&#233;ciation &#224; c&#244;t&#233; d'autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e qui sera pr&#233;sente dans cette intervention est que l'&#233;conomie n'a de sens qu'ins&#233;r&#233;e dans la soci&#233;t&#233; ; sa justice n'est alors qu'un aspect de la justice d'ensemble au sein de celle-ci. Soci&#233;t&#233; qui est compos&#233;e de personnes formant communaut&#233; : la justice traite du rapport qui est d&#251; entre ces personnes. On se limitera ici &#224; une &#233;conomie de type national, la seule s'appuyant sur une forme de communaut&#233; &#8211; m&#234;me si on ne peut oublier que cette &#233;conomie s'ins&#232;re dans un contexte mondial, peu r&#233;gul&#233; et extr&#234;mement h&#233;t&#233;rog&#232;ne ; on y fera allusion au besoin. On n'&#233;voquera pas non plus, cette fois pour des raisons de format, la justice envers les g&#233;n&#233;rations futures, &#224; travers les questions de l'&#233;cologie ou de la dette ; ni certains sujets &#233;voqu&#233;s dans d'autres conf&#233;rences du m&#234;me cycle, comme la fiscalit&#233; ou les entreprises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une perspective classique, on distingue deux types principaux de justice : la commutative et la distributive. On verra ensuite la question de la justice g&#233;n&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La justice commutative &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La justice commutative vise les rapports d'une personne &#224; une autre. En &#233;conomie, elle r&#233;git les &#233;changes. Elle suppose une soci&#233;t&#233; d'agents autonomes, et donc de propri&#233;t&#233; priv&#233;e. La propri&#233;t&#233; priv&#233;e est d'ailleurs elle-m&#234;me un outil majeur de justice, puisqu'elle donne &#224; la personne humaine le moyen d'agir de fa&#231;on autonome, sous sa responsabilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces personnes sont conduites &#224; interagir dans le cadre d'&#233;changes. La justice commutative vise &#224; ce que ces &#233;changes se fassent dans le respect de chacun et de ses droits. Mais aussi &#224; la recherche d'un optimum collectif, le bien commun, car la justice implique aussi que chacun inscrive son action en mati&#232;re &#233;conomique au service du bien de la soci&#233;t&#233;, sans laquelle ces personnes n'existeraient pas et ne pourraient pour l'essentiel pas agir. Elle suppose donc une &#233;conomie libre, mais dont les march&#233;s sont &#233;quitables et l'action des agents ordonn&#233;e au bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le juste prix&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier point d'application de la justice commutative est le juste prix. Le prix est au centre de l'id&#233;e de march&#233;, car par lui se transmet une part d&#233;cisive de l'information &#233;conomique. Qui dit justice dans les transactions dit donc d'abord juste prix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les scolastiques &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le juste prix jouait une r&#244;le important dans la scolastique, ainsi chez Thomas d'Aquin et ses successeurs . Analysant le march&#233; dans une perspective morale, il part du principe qu'on ne doit pas faire &#224; quelqu'un ce qu'on ne voudrait pas qu'il nous fasse ; or personne ne veut payer quelque chose plus que cela ne vaut. Ce prix est le prix d'&#233;quilibre localement constat&#233; dans un endroit et &#224; un moment donn&#233;s, qui d&#233;pend notamment de l'offre et de la demande localement. Ce prix ne se r&#233;f&#232;re donc pas &#224; la nature du bien, mais &#224; la mesure dans laquelle il satisfait les besoins de l'homme ; il sera donc l&#233;gitimement mouvant et variable. Il ajoute que la transaction est invalide en cas de violence, de fraude ou d'ignorance - y compris cette violence qu'est l'intensit&#233; du besoin &lt;i&gt;(indigentia&lt;/i&gt;), notamment du c&#244;t&#233; de l'acheteur, car la libert&#233; est alt&#233;r&#233;e si le besoin est trop fort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi cette confrontation appel&#233;e march&#233; est-elle juste ? Personne n'est tenu de faire une transaction : si on ach&#232;te ou on vend, c'est qu'on y a convenance ; sauf &#224; frustrer ou voler les uns ou les autres, le prix doit donc &#234;tre optimal au vu de l'offre et avec la demande de l'ensemble des parties au march&#233;, compris de fa&#231;on g&#233;n&#233;rale. La confrontation g&#233;n&#233;rale, dans un lieu donn&#233; et &#224; un moment donn&#233;, sous r&#233;serve qu'il s'agisse de personnes de bonne foi, cherchant la justice, sans manipulation, est en justice la meilleure r&#233;f&#233;rence collective. Les march&#233;s r&#233;els sont souvent &#233;loign&#233;s de ce sch&#233;ma ? Certes, mais cela ne retire pas sa valeur au principe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le juste prix aujourd'hui&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que peut-on en dire aujourd'hui ? Le souci du juste prix a en grande partie disparu, soit qu'on se confie au march&#233; tel qu'il existe de fait, soit qu'on consid&#232;re que des adultes libres peuvent faire n'importe quelles transactions. Mais en terme de justice, on ne peut pas se contenter de dire que le prix r&#233;sulte du jeu du march&#233; ; il faut regarder comment ce march&#233; fonctionne . Comme je le notais dans La finance peut-elle &#234;tre au service de l'homme ? cela suppose un juste comportement des acteurs, qui, &#224; l'int&#233;rieur des r&#232;gles peuvent ou non &#8216;abuser'. D'o&#249; l'importance de valeurs comme la diligence, la loyaut&#233; et l'&#233;quit&#233; dans le respect des int&#233;r&#234;ts de tous et de l'int&#233;grit&#233; du march&#233;. Et l'id&#233;e que le bon fonctionnement du march&#233; est dans l'int&#233;r&#234;t de tous. La justice implique en outre que le produit vendu soit de bonne qualit&#233;, ou au moins, que les d&#233;fauts non visibles imm&#233;diatement soient signal&#233;s ; un produit &#224; obsolescence programm&#233;e est donc contraire &#224; la justice. S'agissant des march&#233;s imparfaits ou bilat&#233;raux, les m&#234;mes consid&#233;rations valent, mais impliquent une vigilance morale particuli&#232;re. L'absence de r&#233;f&#233;rence objective laisse en effet une marge &#224; la n&#233;gociation, en soi l&#233;gitime si on se contr&#244;le assez pour ne pas en abuser. Et donc notamment en se pla&#231;ant aussi du point de vue de la contrepartie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste le cas tr&#232;s fr&#233;quent aujourd'hui de la capacit&#233; de nombreuses firmes de fixer unilat&#233;ralement leurs prix, en dehors m&#234;me des monopoles. Une des d&#233;rives de la soci&#233;t&#233; de consommation est qu'il est de l'int&#233;r&#234;t de ces firmes de diff&#233;rencier leurs produits et de cr&#233;er des effets de marque, au fond artificiels. Sans parler de la propri&#233;t&#233; intellectuelle et ses abus. Les prix pratiqu&#233;s perdent alors leur justification. Les produits dits de luxe sont un exemple caract&#233;ristique. De m&#234;me celui des GAFAM, car ils sont devenus chacun dans son secteur l'&#233;quivalent d'un monopole naturel. Plus largement, en termes de sympt&#244;me, une forte croissance des in&#233;galit&#233;s de revenus d'une cat&#233;gorie ou d'un secteur &#233;conomique signale que quelque chose ne va pas. Il faut alors en examiner les causes, et notamment les causes &#233;conomiques : un disfonctionnement, qui rel&#232;ve de la justice commutative : monopole, exploitation abusive d'un d&#233;faut de march&#233; etc. On en a un exemple avec le gonflement des produits de la finance apr&#232;s la lib&#233;ralisation relative du secteur depuis 30-40 ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un autre ordre d'id&#233;e, le niveau des prix peut varier consid&#233;rablement s'il est influenc&#233; par l'ouverture internationale, qui peut par exemple les casser et mettre les producteurs nationaux hors march&#233;. Ou, dans le cas du march&#233; du travail, par les migrations : la tol&#233;rance d'une immigration massive aboutit &#224; l&#233;ser toute une partie de la population, qui fait partie de la communaut&#233; nationale. Dans tous ces cas, c'est une d&#233;cision politique (ouverture ou contr&#244;le) qui conditionne le march&#233;. Or le juste prix doit s'inscrire dans la perspective du bien commun de la communaut&#233; consid&#233;r&#233;e, et celui-ci n'est pas compatible avec la ruine d'une partie de la population.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Extension du concept&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais on peut et doit aller au-del&#224; du seul prix mon&#233;taire. Pour Mary Hirschfeld r&#233;fl&#233;chir au juste prix a l'avantage de nous d&#233;tourner de la maximalisation de notre r&#233;sultat mon&#233;taire, et de prendre conscience du service qui nous est rendu par les personnes concern&#233;es, et que nous pouvons leur rendre. C&#244;t&#233; acheteur, cela implique une r&#233;f&#233;rence au niveau de vie de celui qui a fabriqu&#233; le produit, afin qu'il puisse mener une vie d&#233;cente. Des prix peuvent &#234;tre tr&#232;s bas parce que ceux qui produisent sont sous-pay&#233;s : mati&#232;res premi&#232;res, agriculteurs, PME. Le souci du juste prix peut alors conduire &#224; ne pas acheter, ou &#224; payer plus (commerce &#233;quitable). Id&#233;alement, il faudrait donc se livrer &#224; une v&#233;ritable analyse des conditions d'&#233;tablissement du prix de ce qu'on ach&#232;te. Naturellement c'est hors de port&#233;e de la plupart ; mais c'est possible dans une certaine mesure dans la soci&#233;t&#233;. Soit sous forme associative, soit comme service payant. Comme on voit, la justice commutative dans les relations &#233;conomiques au sens de transaction s'&#233;tend au-del&#224; du prix : au juste traitement du partenaire. Cela inclut le fait de livrer les biens vendus de fa&#231;on loyale et transparente, et que ce soient des produits ou des services qui correspondent &#224; ce que l'acheteur peut raisonnablement attendre. On pourrait ajouter : sans tromperie verbale, comme c'est le cas de bien des publicit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus largement, la consid&#233;ration peut aussi conduire &#224; substituer &#224; la relation marchande, &#224; la transaction, un autre type de rapport, lorsqu'elle est inad&#233;quate &#224; son objet. Ce peut &#234;tre un don, un service rendu par une association, parfois une prestation publique. Mais on sort alors de la justice commutative (on &#233;voquera ci-apr&#232;s la question du travail domestique et de la famille).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De telles consid&#233;rations s'&#233;tendent &#224; un sujet familier en &#233;conomie, les externalit&#233;s : cela vise tout impact positif ou n&#233;gatif non pris en compte dans la comptabilit&#233;, par exemple toute action n&#233;gative sur l'environnement. Il y a collectivement un int&#233;r&#234;t majeur &#224; ce qu'elles soient r&#233;int&#233;gr&#233;es dans les comptes, c'est-&#224;-dire impactent les r&#233;sultats des entreprises et le prix pay&#233; par le consommateur. Car c'est le r&#244;le des prix en &#233;conomie : transmettre une information avec un impact concret et mat&#233;riel. Cela inclut notamment toute la dimension &#233;cologique, question consid&#233;rable qu'on ne peut traiter ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;finitive, le souci de la justice commutative est le souci de la pertinence de ce qu'on fait dans tout &#233;change ayant un caract&#232;re &#233;conomique : le fait qu'on rende pr&#233;cis&#233;ment &#224; l'autre ce qu'on lui doit, en regard de ce qu'il nous doit. Elle incombe &#224; chacun dans les transactions qu'il op&#232;re, et &#224; la soci&#233;t&#233; en ce qui concerne le bon fonctionnement des march&#233;s ; dans les cas o&#249; le march&#233; ne parvient pas &#224; un r&#233;sultat &#233;quitable, il faut alors le redresser ou y suppl&#233;er. La transaction d&#233;passe alors la seule perspective de l'int&#233;r&#234;t mon&#233;taire et refl&#232;te le fonctionnement m&#234;me de la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La justice distributive&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans le second cas, la justice distributive, on consid&#232;re la relation de la personne &#224; la soci&#233;t&#233;. La question est alors ce qu'il est l&#233;gitime que chacun obtienne dans ce cadre. Cela va donc bien au-del&#224; de ce qu'on appelle aujourd'hui la redistribution. Ce d&#251; est d'autant plus grand que la partie consid&#233;r&#233;e, la personne, a un r&#244;le plus grand dans le tout, selon une r&#232;gle de proportionnalit&#233;, qui d&#233;pend, nous dit Thomas d'Aquin, de l'organisation de la soci&#233;t&#233;. On int&#232;gre alors une dimension sociale et politique plus large, qui peut aller jusqu'au prestige dont quelqu'un jouit dans la soci&#233;t&#233;. Mais pour ce qui est des aspects proprement &#233;conomiques, la question prend deux formes. Des flux : les revenus (r&#233;mun&#233;rations et prestations), et des stocks : les patrimoines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une question pr&#233;alable : la pauvret&#233; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au pr&#233;alable il faut mettre &#224; part la question de la pauvret&#233;. Elle est d'une grande importance pour appr&#233;cier comment la soci&#233;t&#233; traite ses membres. Mais c'est en m&#234;me temps une question sp&#233;cifique. La justice consiste ici &#224; faire en sorte que chaque personne re&#231;oive au minimum ce que toute personne humaine doit recevoir de ce seul fait. En soi donc, la pauvret&#233; est l'indice d'une forme d'injustice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est l&#224; une question distincte de celle des in&#233;galit&#233;s. Dans bien des cas, des m&#233;canismes &#233;conomiques peuvent &#234;tre en cause et leur r&#233;vision peut apporter une r&#233;ponse ; c'est le meilleur moyen de rem&#233;dier &#224; la pauvret&#233;, car ce faisant on donne &#224; la personne la possibilit&#233; de contribuer &#224; son tour. Mais il est aussi possible que des personnes soient r&#233;ellement dans l'impossibilit&#233; d'apporter une contribution &#233;conomiquement suffisante pour justifier une contrepartie &#224; ce titre. Et bien entendu la soci&#233;t&#233; ne doit pas s'en d&#233;sint&#233;resser. Mais ce sera alors par des moyens sortant de la r&#233;flexion &#233;conomique ; m&#234;me si elle peut y avoir sa part, notamment par le don, ou &#224; d&#233;faut par des prestations publiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les revenus&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Quelle justice dans les r&#233;mun&#233;rations ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les r&#233;mun&#233;rations des personnes, dans une soci&#233;t&#233; d&#233;centralis&#233;e, sont d'abord la r&#233;sultante de l'interaction des agents sur un march&#233;. La justice commutative ne s'oppose pas &#224; l'in&#233;galit&#233; des revenus s'ils sont justement acquis, et consid&#233;rera m&#234;me injuste une redistribution fiscale excessive. On objectera que bien des hauts revenus sont le fruit d'un rapport de force ou de circonstances ; c'est vrai (mais pas toujours) ; mais si on remet en cause pour ce motif un revenu &#233;lev&#233;, ce sera parce qu'il n'est pas m&#233;rit&#233;, pas pour des motifs &#233;galitaires. En justice distributive, on cherche &#224; faire autant que possible en sorte que chacun re&#231;oive de la soci&#233;t&#233; ce qu'on estime juste qu'il re&#231;oive (sans cr&#233;er par ailleurs par son intervention un mal plus grand que le bien qu'on veut obtenir) : cela d&#233;pend donc ce qu'il fait pour la soci&#233;t&#233;. L'&#233;galitarisme pur n'est alors pas justifi&#233;, car les r&#244;les et apports des uns et des autres sont diff&#233;rents. Cela donne donc un angle de regard diff&#233;rent mais compl&#233;mentaire de celui de la justice commutative.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les patrons par exemple ont une responsabilit&#233; importante et utile ; d&#232;s lors, en justice distributive, il est normal que leur r&#233;mun&#233;ration soit &#233;lev&#233;e. Cela dit, tr&#232;s souvent dans la pratique la prestation ne justifie pas le revenu en question ; ces r&#233;mun&#233;rations parfois tr&#232;s &#233;lev&#233;es sont injustifi&#233;es &#8211; m&#234;me si le march&#233; de ces dirigeants fonctionne et a conduit &#224; de tels niveaux. Il faut en effet pour cela que ce dirigeant ait apport&#233; une valeur ajout&#233;e exceptionnelle &#224; l'entreprise ou &#224; la soci&#233;t&#233;. Dans le contraire, une r&#233;action r&#233;solue s'impose, de la part des actionnaires et des pouvoirs publics. Il faut en particulier d&#233;connecter ces r&#233;mun&#233;rations de crit&#232;res de court terme, et privil&#233;gier les prestations &#224; long terme, consid&#233;r&#233;es selon une vari&#233;t&#233; de crit&#232;res. En outre, on doit pouvoir en r&#233;cup&#233;rer tout ou partie, si on constate ult&#233;rieurement que des erreurs d'appr&#233;ciation ont &#233;t&#233; commises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un autre exemple, soulign&#233; par S. Zamagni , est celui des limites du processus d'agr&#233;gation des d&#233;cisions individuelles sur un march&#233;. Prenons le cas d'un chanteur ou d'un footballeur qui gagne &#233;norm&#233;ment d'argent. L'achat individuel de places peut &#234;tre justifi&#233; en justice commutative ; mais il ne signifie pas approbation du niveau de revenu du chanteur. En justice distributive, on peut alors consid&#233;rer qu'il y a exc&#232;s, voir exemple pervers pour la soci&#233;t&#233;. Soit pour exiger un geste g&#233;n&#233;reux de l'int&#233;ress&#233;. Soit pour le taxer si c'est r&#233;ellement aberrant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En sens inverse, on prendra le cas de magistrats ou de militaires, souvent mal pay&#233;s. En justice commutative, on pourrait peut-&#234;tre tol&#233;rer que ces fonctionnaires aient un niveau de salaire modeste, si on parvient &#224; les recruter &#224; ce tarif. Mais en justice distributive, l'importance de leurs responsabilit&#233;s et la gravit&#233; de leur t&#226;che imposent une r&#233;mun&#233;ration exprimant la reconnaissance de ce r&#244;le par la soci&#233;t&#233;. Et donc mieux plac&#233;e dans l'&#233;chelle des revenus. De m&#234;me pour les enseignants &#8211; moyennant r&#233;forme en profondeur du syst&#232;me &#233;ducatif. Mais on pourra citer aussi ici des acteurs comme les soignants ou m&#234;me les &#233;boueurs, dont la crise sanitaire a fait percevoir l'importance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut enfin citer la question majeure de la reconnaissance du travail accompli au sein des familles, qui est pour l'essentiel gratuit, et vital pour la soci&#233;t&#233;, notamment pour l'&#233;ducation des enfants. La justice distributive impose ici qu'une aide substantielle leur soit apport&#233;e, m&#234;me si cet aide ne sera jamais &#224; la hauteur du service ainsi rendu.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Je renvoie ici &#224; plusieurs de mes articles et surtout au livre de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La question des in&#233;galit&#233;s, la justice sociale et de la redistribution &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme on sait, la question de ce qu'on appelle les in&#233;galit&#233;s fait l'objet de d&#233;bats anim&#233;s dans la soci&#233;t&#233;. Une in&#233;galit&#233; mat&#233;rielle trop forte a plusieurs d&#233;fauts graves, comme on l'a vu, outre le fait &#233;ventuel de mal utiliser les ressources : elle donne un r&#244;le excessif &#224; l'argent ; elle accro&#238;t l'influence des riches dans la soci&#233;t&#233; ; elle accro&#238;t la s&#233;gr&#233;gation spatiale entre riches et pauvres et r&#233;duit la solidarit&#233;. Mais dans nos soci&#233;t&#233;s, ce probl&#232;me est rarement per&#231;u sous l'angle de la v&#233;ritable justice, qu'on vient d'&#233;voquer, car on aplatit l'id&#233;e de justice sur l'&#233;galitarisme. Comme on &#233;vite de toucher &#224; la logique &#233;conomique, on traite en g&#233;n&#233;ral la question dans une perspective qu'on peut appeler social-d&#233;mocrate : pour sch&#233;matiser, on distingue la vie &#233;conomique et la redistribution &#233;tatique, laquelle intervient ensuite par l'imp&#244;t - si elle ne perturbe pas la premi&#232;re. Cela revient &#224; consid&#233;rer la justice comme une correction dans un sens &#233;galitaire du jeu spontan&#233; de la soci&#233;t&#233; ; elle n'est alors pas fond&#233;e sur le r&#244;le de chacun, mais sur la recherche de l'&#233;galit&#233;. Plus on redistribuera, mieux ce sera, sauf &#224; obtenir des r&#233;sultats &#233;conomiques contreproductifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais si les &#233;changes ont &#233;t&#233; raisonnablement &#233;quitables et libres, et si le jeu des r&#233;mun&#233;rations est jug&#233; refl&#233;ter le r&#244;le r&#233;el de chacun, ce que quelqu'un a gagn&#233; a &#233;t&#233; gagn&#233;. Une in&#233;galit&#233; ne justifie pas &#224; elle seule la redistribution, qu'il faudrait motiver par un dol ; car il n'est pas juste non plus que des gens soient priv&#233;s de ressources qu'ils ont acquises par leur activit&#233;, et &#224; laquelle ils ont droit. En outre, il n'est pas bon qu'un revenu soit d&#233;coupl&#233; de toute contribution de celui qui le re&#231;oit ; c'est m&#234;me injuste, sauf motif particulier (incapacit&#233; de la personne). Dit autrement, en justice le premier pas est de consid&#233;rer les revenus bruts ; si on les accepte comme justes dans leur principe, il n'y a sous cet angle pas de raison de redistribuer massivement ; sauf en termes de justice distributive comme on l'a vu. La redistribution comprise comme mesure balai introduit une contradiction dans le fonctionnement de la soci&#233;t&#233; : on vous laisse gagner ce que vous pouvez, mais on le confisque ensuite en bonne partie. Sur le plan &#233;conomique en outre, s'il s'agit d'am&#233;liorer la situation mat&#233;rielle des personnes, la question n'est pas d'abord d'enlever aux uns pour le donner aux autres, mais de faire en sorte, si c'est justifi&#233;, que ces derniers aient plus. Ce peut &#234;tre par la croissance &#233;conomique et la cr&#233;ation d'emplois, mais aussi &#233;ventuellement par la r&#233;organisation de l'&#233;conomie, pour favoriser certaines activit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout autre est la question fiscale de la juste r&#233;partition des charges au sein de la soci&#233;t&#233;. Elle conduit naturellement &#224; demander plus &#224; ceux qui ont plus de moyens et b&#233;n&#233;ficient plus du jeu social, notamment du fait que s'ils ont fait fortune, la soci&#233;t&#233; y est pour beaucoup aussi. D'o&#249; un imp&#244;t d'abord simplement proportionnel , et ensuite plus que proportionnel dans certaines limites (bar&#232;me de l'imp&#244;t sur le revenu). Par-l&#224;, on r&#233;duit de fait les fameuses in&#233;galit&#233;s, mais c'est un r&#233;sultat indirect.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;finitive donc, sauf &#224; agir sur les revenus bruts si effectivement ils sont injustes, un objectif purement &#233;galitaire obtenu par une fiscalit&#233; lourde va contre les exigences non seulement de la justice commutative, mais aussi de la justice distributive, la soci&#233;t&#233; reposant sur des r&#244;les et des responsabilit&#233;s diff&#233;rents. En revanche une redistribution &#171; raisonnable &#187;, c'est-&#224;-dire coh&#233;rente avec la libert&#233; des personnes et le bon fonctionnement de la soci&#233;t&#233;, est bienvenue, en termes de justice distributive, dans la mesure o&#249; elle donne &#224; chacun des moyens l'aidant &#224; mieux participer &#224; la communaut&#233; en tant que personne, par les prestations qu'il re&#231;oit, financ&#233;es par des contributions &#224; la mesure des moyens de chacun. M&#234;me si comme on le verra cela ne suffit pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les patrimoines&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Patrimoines et propri&#233;t&#233; priv&#233;e&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le cas des in&#233;galit&#233;s de patrimoine est diff&#233;rent. D'un c&#244;t&#233;, certains peuvent accumuler des fortunes &#233;normes, qui par leur taille fa&#231;onnent l'image et le fonctionnement de la soci&#233;t&#233;. D'un autre c&#244;t&#233;, les in&#233;galit&#233;s sont en partie h&#233;rit&#233;es : ce n'est alors pas l'int&#233;ress&#233; qui a fourni le service payant qui, une fois &#233;pargn&#233;, s'est accumul&#233; en patrimoine. M&#234;me donc quand ces fortunes sont acquises l&#233;gitimement, on peut s'interroger sur les effets cumulatifs que cela peut entra&#238;ner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une question majeure pr&#233;alable est cependant celle de la propri&#233;t&#233; des biens et des actifs &#233;conomiques. Sauf &#224; les faire confisquer pour l'essentiel par l'Etat, ils sont propri&#233;t&#233; de quelqu'un. Mais alors la tendance &#224; une tr&#232;s forte in&#233;galit&#233; est in&#233;vitable, m&#234;me si on peut vouloir la corriger. Les fondateurs des GAFAM (Google Amazon Facebook Apple Microsoft) n'ont par exemple rien vol&#233; &#224; qui que ce soit - hors comportements non-concurrentiels. Quand Oxfam explique que 65 milliardaires poss&#232;dent autant qu'un milliard de personnes, cela n'a pas de sens direct : certes, ce milliard de personnes ne poss&#232;de rien ; mais les Gates, Bezos ou autres ne leur ont rien pris ; ils ont cr&#233;&#233; des entreprises qui se sont appr&#233;ci&#233;es &#233;norm&#233;ment. Cette situation pose un gros probl&#232;me en termes de pouvoir, et ils ont du fait de leur fortune des devoirs immenses. Mais comme tel ce n'est pas &#224; proprement parler injuste. De fa&#231;on plus fondamentale, une soci&#233;t&#233; libre ou d&#233;centralis&#233;e est une soci&#233;t&#233; o&#249; la propri&#233;t&#233; n'est pas pour l'essentiel entre des mains uniques, y compris celles de l'Etat. Les actifs sont n&#233;cessairement d&#233;tenus par quelqu'un, et hors institutions publiques, c'est par des personnes, directement ou non. Il y a donc l&#233;gitimement une fonction de d&#233;tention priv&#233;e d'actifs, si possible g&#233;r&#233;s dans le sens du bien commun. Et cela peut concerner des biens tr&#232;s importants. Inversement, l'alternative &#224; l'in&#233;galit&#233; risque d'&#234;tre l'&#233;tatisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre question est celle de l'h&#233;ritage. Mais dans un cadre de libert&#233; et d'autonomie, un propri&#233;taire transmet normalement ses biens librement, y compris &#224; des h&#233;ritiers. Ce faisant, il ne contrevient ni &#224; la justice commutative, ni &#224; la distributive. Il est l&#233;gitime que quelqu'un veuille l&#233;guer sa propri&#233;t&#233;, sinon le terme de propri&#233;t&#233; a peu de sens : avoir un bien veut dire pouvoir en disposer. En outre, ces fortunes ont en partie importante une dimension familiale. Une des raisons de leur constitution est de permettre aux g&#233;n&#233;rations futures de disposer de moyens qui leur permette d'agir &#224; leur tour, dans le sens du bien commun &#8211; sachant que cela suppose qu'on les ait &#233;duqu&#233;s pour cela. Et on ne voit pas le progr&#232;s collectif qui r&#233;sulterait de la disparition syst&#233;matique de fortunes priv&#233;es au profit du seul Etat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Peut-on envisager le nivellement de ces in&#233;galit&#233;s ? &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut objecter que cela d&#233;bouche sur des in&#233;galit&#233;s consid&#233;rables, avec un effet d&#233;l&#233;t&#232;re sur la communaut&#233;, rongeant le lien social ; ou surtout s'il y a mauvais usage de cette fortune. D'o&#249; le d&#233;sir de beaucoup de niveler ces diff&#233;rences et surtout leur accumulation, par une forme ou une autre de redistribution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit, quand on regarde les faits en perspective historique, la question appara&#238;t intraitable. Un panorama historique fouill&#233; a &#233;t&#233; dress&#233; par Walter Scheidel . Il montre qu'au cours de l'histoire les in&#233;galit&#233;s n'ont &#233;t&#233; r&#233;duites de fa&#231;on r&#233;elle et forte qu'&#224; l'occasion de violences consid&#233;rables et exceptionnelles, dans quatre familles : les guerres totales du XXe si&#232;cle ; les r&#233;volutions radicales (notamment communistes) ; un effondrement d'Etat (chute de l'Empire romain) ; et enfin des pand&#233;mies (peste noire). Et encore, dit-il, leurs effets finissent toujours par s'&#233;roder.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est vrai qu'apr&#232;s la r&#233;duction consid&#233;rable des in&#233;galit&#233;s apr&#232;s les guerres mondiales, la tendance est &#224; nouveau &#224; leur remont&#233;e, surtout dans les pays anglosaxons ; m&#234;me si d'autres, comme les Scandinaves ou la France, ont sensiblement att&#233;nu&#233; le ph&#233;nom&#232;ne. L'&#233;volution risque d'accentuer ces tendances, avec la mont&#233;e des pays &#233;mergents et le d&#233;veloppement des nouvelles technologies. La premi&#232;re question que cela pose est fiscale : savoir si ces fortunes contribuent &#224; due proportion aux charges communes. On l'a dit, l'imp&#244;t conduit &#224; contenir en partie ces in&#233;galit&#233;s, mais par d&#233;finition il ne les fait pas dispara&#238;tre. Mais vouloir redistribuer bien au-del&#224; de cela revient &#224; entreprendre une transformation en profondeur de la r&#233;alit&#233; sociale, qui comme on l'a dit n'est r&#233;alisable que par des r&#233;volutions aux effets d&#233;sastreux ou des chocs d'une violence comparable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela n'aurait de sens que si cela permettait de d&#233;boucher sur une soci&#233;t&#233; fonctionnant manifestement mieux. Mais si c'est simplement passer sur la dur&#233;e d'une soci&#233;t&#233; in&#233;galitaire &#224; une autre, l'int&#233;r&#234;t est mince. Et si cela d&#233;bouche sur une soci&#233;t&#233; fortement &#233;tatis&#233;e, cela revient au fond &#224; niveler par le bas, en r&#233;duisant la libert&#233;, et par l&#224; la justice rendue &#224; la personne. Dans la pratique, l'extraordinaire &#233;nergie politique qu'exige un tel bouleversement n'est normalement pas disponible, les avantages &#233;ventuels &#233;tant en outre douteux pour la grande majorit&#233; en regard de l'incertitude et des risques associ&#233;s. L&#224; n'est donc pas la v&#233;ritable justice. Il n'est pas d&#251; &#224; chacun de vivre dans une soci&#233;t&#233; &#233;galitaire ; mais dans une soci&#233;t&#233; qui lui donne son d&#251;, ce qui correspond &#224; son r&#244;le et &#224; son apport. L'&#233;galitarisme ne le permet pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est donc sous un autre angle qu'il faut envisager la justification d'une &#233;ventuelle intervention : savoir si ces fortunes sont raisonnablement utilis&#233;es dans le sens du bien commun, ce qui pose la question du pouvoir qu'elles conf&#232;rent et de son usage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;In&#233;galit&#233;s et pouvoir&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette probl&#233;matique est beaucoup plus significative. La question de ce que les gens fortun&#233;s apportent &#224; la soci&#233;t&#233; est essentielle, car en justice s'ils ont beaucoup re&#231;u, ils doivent aussi beaucoup apporter. La question se pose &#233;galement en termes de pouvoir sur la soci&#233;t&#233; ; c'est en un sens la question des &#233;lites, dans sa dimension &#233;conomique. Outre le niveau politique, cela vise leur culture : leur syst&#232;me de valeurs et leur action effective. J'ai &#233;voqu&#233; le sujet plus en d&#233;tails dans d'autres livres . Historiquement, &#224; c&#244;t&#233; des pouvoirs publics et de l'Eglise, les gens fortun&#233;s ont jou&#233; un r&#244;le d&#233;cisif dans le d&#233;veloppement de la civilisation. Mais ils avaient &#224; l'&#233;poque une forme de devoir social, sinon de vanit&#233; bien orient&#233;e, quels que soient par ailleurs les d&#233;fauts de ces soci&#233;t&#233;s. Or il n'en est plus de m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre &#233;poque fait en effet appara&#238;tre un risque bien plus important qu'il y a 30 ans : l'&#233;mergence de fortunes consid&#233;rables donnant un pouvoir sans pr&#233;c&#233;dent. D'o&#249; une classe surpuissante et privil&#233;gi&#233;e de multimilliardaires, issues des nouvelles entreprises apr&#232;s la vague internet, de la rente mini&#232;re et p&#233;troli&#232;re, ou d'autres sources, ainsi de sp&#233;culateurs comme Soros. Une telle &#233;mergence n'est historiquement pas fr&#233;quente &#224; un tel niveau, m&#234;me dans le monde capitaliste. Elle est porteuse d'effets consid&#233;rables. Car ces personnes disposent de moyens leur permettant d'orienter la soci&#233;t&#233; dans un sens ou un autre, par leurs investissements, leurs dons, ou leur activit&#233; (Facebook, Twitter etc.). Certes, on l'a dit, il est en soi bon que des riches investissent et donnent. Mais ici les sommes sont exceptionnelles, et surtout les orientations de leurs d&#233;tenteurs sont domin&#233;es par l'id&#233;ologie de l'&#233;poque, qui n'est pas toujours bonne. Ce danger collectif est consid&#233;rablement sous-estim&#233;. Il peut impliquer une action r&#233;solue des pouvoirs publics soit pour r&#233;guler ce pouvoir, soit pour inciter ces gens dans le sens du bien. Soit dans le cas extr&#234;me pour r&#233;duire directement ce pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;finitive, comme on le voit, , la justice distributive va bien au-del&#224; d'une compl&#233;ment &#224; la justice commutative. Mais c'est une question plus complexe, sans formule simple ou solution g&#233;n&#233;rale. Elle implique un jugement de situation. Au fond, ce qui est en jeu est l'image que l'on se fait de la soci&#233;t&#233; concern&#233;e, comme saint Thomas l'avait bien not&#233; : ce qu'elle r&#233;compense ou valorise, et ce qu'elle sanctionne.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La justice g&#233;n&#233;rale&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ces consid&#233;rations nous conduisent &#224; &#233;largir la perspective au-del&#224; des aspects surtout quantitatifs que nous venons d'&#233;voquer ; c'est la question du rapport des personnes &#224; la soci&#233;t&#233; : quelle est leur place, qu'est-ce qu'elles donnent et re&#231;oivent, et quel sens cela prend pour elles. Une soci&#233;t&#233; juste sera id&#233;alement une soci&#233;t&#233; organis&#233;e pour que chacun puisse agir avec justice en vue du bien commun, lequel permet le bien de chacun et en m&#234;me temps d&#233;pend de la juste action de chacun, et o&#249; chacun trouve raisonnablement moyen de s'&#233;panouir. C'est ce qu'on peut appeler justice g&#233;n&#233;rale. Cela conduit &#233;videmment &#224; d&#233;passer la seule perspective &#233;conomique. Mais celle-ci en est une composante essentielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La recherche de dispositifs&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut d'abord explorer comment assurer cette justice g&#233;n&#233;rale par des dispositifs. Le premier est le plus familier &#224; tous consiste &#224; viser l'&#233;galit&#233; des chances, afin que seul le m&#233;rite personnel soit cause de l'&#233;tat o&#249; chacun se trouve. Mais on peut aussi chercher directement &#224; favoriser la position de chacun par des mesures sur la propri&#233;t&#233; ou sur le travail. Comme on va le voir, ce peuvent &#234;tre des contributions utiles, mais elles restent partielles, car elles ne touchent pas au c&#339;ur de la pr&#233;occupation qui est &#224; la base de la justice g&#233;n&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'&#233;galit&#233; des chances et ses limites &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une premi&#232;re id&#233;e r&#233;pandue est la suivante : ce qui est juste, c'est que chacun ait eu au d&#233;part des chances &#233;gales ; dans ce cas le r&#233;sultat diff&#233;renci&#233; refl&#233;tera les m&#233;rites de chacun. En r&#233;alit&#233;, bien que souvent utile, ce n'est pas un solution g&#233;n&#233;rale .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;j&#224;, comme le notait Hayek lui-m&#234;me, le march&#233; m&#234;me fonctionnant bien n'a rien &#224; voir avec la r&#233;mun&#233;ration du m&#233;rite : son verdict r&#233;sulte du fait qu'on se trouve mieux plac&#233; pour satisfaire les pr&#233;f&#233;rences collectives &#8211; et bien souvent la chance, le hasard ou le rapport de forces sont le facteur d&#233;cisif. Gagner dans cette course peut avoir un sens en justice commutative, mais on est loin du sch&#233;ma o&#249; ce sont les m&#233;rites intrins&#232;ques qui sont r&#233;compens&#233;s. Inversement, il y a un risque &#233;lev&#233; que se constitue une sous-classe permanente de d&#233;favoris&#233;s, peu dou&#233; ou peu dot&#233;s pour la course de vitesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A cela s'ajoutent les in&#233;galit&#233;s r&#233;sultant de l'&#233;ducation, donc des familles. On note &#224; ce sujet des diff&#233;rences croissantes, car bien plus qu'autrefois les familles d'en-haut s'occupent plus de leurs enfants et y investissent plus que les autres. Celui qui r&#233;ussit mieux gr&#226;ce &#224; cela n'a pas de m&#233;rite particulier de ce fait. Mais, contrairement &#224; l'id&#233;ologie dominante, en soi il n'est pas mauvais que ces savoirs et cette &#233;ducation soient ainsi transmis au sein des familles ; c'est m&#234;me excellent et socialement b&#233;n&#233;fique. Rompre la transmission serait en r&#233;alit&#233; un appauvrissement collectif. Il faut donc bien s&#251;r aider les moins avantag&#233;s, activement, pour leur permettre de participer au mieux, mais pas d&#233;truire la transmission et l'&#233;ducation l&#224; o&#249; elle existe. Et l'&#233;galit&#233; des chances n'est pas une r&#233;ponse, m&#234;me s'il est l&#233;gitime de la rechercher. Car quels que soient les termes de la comp&#233;tition, les mieux dot&#233;s socialement s'organiseront pour la gagner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans ce cadre qu'il faut &#233;voquer les m&#233;canismes de quota mis en place en faveur d'une cat&#233;gorie ou d'une autre, jug&#233;e d&#233;favoris&#233;e : quota de femmes, quota raciaux etc. Cette approche a tous les d&#233;fauts de la recherche de l'&#233;galit&#233; des chances, mais elle occasionne en outre, ce qui est per&#231;u in&#233;vitablement comme une injustice par ceux que cela d&#233;savantage, tout en faisant peser un soup&#231;on d'ill&#233;gitimit&#233; pour ceux qu'elle promeut. Sauf cas exceptionnel, pour casser des tendances r&#233;ellement constat&#233;es, et provisoirement, c'est donc une approche &#224; &#233;carter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On l'a dit, il faut viser si possible la possibilit&#233; de d&#233;veloppement, d'autonomie et de responsabilit&#233; de tous pendant la vie active. Et pour cela, il n'est ni n&#233;cessaire ni suffisant que les gens aient eu des chances &#233;gales au d&#233;part, m&#234;me cela peut y contribuer, car la recherche de cet effet peut aussi nuire. Notamment, comme disait R&#246;pke , m&#234;me si elle fonctionnait parfaitement, une telle comp&#233;tition ne ferait que nourrir encore plus le ressentiment : ceux qui se trouveraient en bas y seraient parce qu'ils auraient &#233;chou&#233; dans la course, et la faute reposerait enti&#232;rement sur eux, de fa&#231;on en r&#233;alit&#233; souvent injuste. Dans les r&#233;gimes ant&#233;rieurs, le pauvre pouvait garder sa dignit&#233;, car rien ne prouvait qu'il &#233;tait inf&#233;rieur. En outre, cela &#233;limine la question de ce que doivent les gagnants envers les autres : ils peuvent consid&#233;rer qu'ils ont pleinement m&#233;rit&#233; ce qu'ils ont et ne doivent rien &#224; personne. On l'a vu, le fait qu'on soit parvenu &#224; telle ou telle position peut &#234;tre d&#251; &#224; de multiples causes, r&#233;sultant du fonctionnement de la soci&#233;t&#233;. D&#232;s lors, m&#234;me si le r&#233;sultat obtenu est conforme &#224; la justice commutative et distributive, il ne faut pas voir la soci&#233;t&#233; comme un concours o&#249; un vainqueur gagne et d'autres perdent. Ce qui importe en effet est que chacun y trouve un moyen ou une autre de s'&#233;panouir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour cela, nous dit Sandel, ce qui nous manque est le sens de la communaut&#233;. Celui qui se retrouve avec un r&#233;sultat mat&#233;riellement plus avantageux le doit aussi en partie &#224; la soci&#233;t&#233;, et la justice implique qu'il contribue au bien commun en proportion, et pas seulement fiscalement ; ce qui est en outre essentiel pour donner un sens &#224; sa vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Participation et propri&#233;t&#233;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un deuxi&#232;me angle d'action envisageable est d'agir sur la structure m&#234;me de la propri&#233;t&#233;. Si en effet on veut donner &#224; chacun les moyens de son &#233;panouissement, un acc&#232;s &#224; celle-ci est n&#233;cessaire, ce qui conduit &#224; travailler &#224; la diffusion de la propri&#233;t&#233;. C'est la piste ouverte par le &#8216;distributisme' anglais de H. Belloc et G. K. Chesterton , d'inspiration catholique, recommandant comme alternative au socialisme et au capitalisme la diffusion la plus large possible de la propri&#233;t&#233; des moyens de production &#8211; m&#234;me si leurs id&#233;es ne sont pas toujours tr&#232;s pr&#233;cises. Cela consiste par exemple &#224; favoriser la paysannerie, l'artisanat ou le petit commerce, la petite entreprise et la propri&#233;t&#233; directe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces id&#233;es sont sympathiques et utiles. Mais cela ne r&#233;soudrait que partiellement la question des entreprises un peu grandes. Comme on se voit mal les morceler syst&#233;matiquement, la seule voie possible alors est la d&#233;tention plus diffuse d'actions, notamment dans le personnel. C'est bien en soi. Mais une telle propri&#233;t&#233; est in&#233;vitablement trop divis&#233;e pour assurer un vrai contr&#244;le personnel de ces moyens de production, comme le voudraient les distributistes. Cette voie ne peut donc &#234;tre qu'une voie partielle ; m&#234;me si elle est appr&#233;ciable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Participation de tous, progr&#232;s technique et emploi&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;alit&#233;, dans une large mesure, dans nos soci&#233;t&#233;s, participer &#224; la soci&#233;t&#233; signifie avoir un emploi. Ce r&#244;le crucial de l'emploi est dans l'ensemble reconnu dans nos soci&#233;t&#233;s ; on n'insistera donc pas ici sur cette vaste question. Mais ce qui est certain est que la justice l'exige ; et cela peut conduire &#224; utiliser des moyens sortant du cadre &#233;conomique habituel. On peut avoir par exemple &#224; favoriser l'emploi volontariste de personnes qui seraient difficilement recrut&#233;es sinon (handicap&#233;s par exemple). Mais naturellement le souci de l'emploi n'atteint v&#233;ritablement son but que si cela cr&#233;e de vrais emplois, qui donnent une vraie dignit&#233; &#224; ceux qui les occupent. De son c&#244;t&#233;, l'approche en termes de capacit&#233;s (Amartya Sen) vise aussi &#224; donner une r&#233;ponse, de fa&#231;on &#233;videmment bienvenue : on cherche &#224; augmenter les capacit&#233;s de tous de fa&#231;on &#224; pratiquer au mieux &#224; la vie commune. Mais elle ne suffit pas, car d'une part il reste en sous-jacent dans son mod&#232;le une forme de comp&#233;tition m&#233;ritocratique, et d'autre part cela ne cr&#233;e pas n&#233;cessairement les emplois voulus. Quoi qu'il en soit, des emplois abondants, dignes et convenablement r&#233;mun&#233;r&#233;s font beaucoup plus pour la justice (justice g&#233;n&#233;rale) que la redistribution fiscale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit, l'emploi salari&#233; classique lui-m&#234;me ne suffit pas : beaucoup de personnes trouveront un sens &#224; leur vie dans d'autres formes d'expression, notamment associative, ou dans le cadre de solidarit&#233;s comme la famille ; le tout supposant une soci&#233;t&#233; moins obs&#233;d&#233;e par la seule activit&#233; &#233;conomique au sens &#233;troit. Et donc un r&#244;le bien plus important de la solidarit&#233; et du don. Dans les soci&#233;t&#233;s ant&#233;rieures, malgr&#233; toutes leurs limites, l'id&#233;e de communaut&#233; &#233;tait centrale ; la situation normale &#233;tait l'insertion, le travail de chacun &#233;tait attendu, mais ne se reliait pas &#224; ce que nous appelons un emploi. Il serait &#224; l'&#233;vidence souhaitable que se reconstituent au moins de fa&#231;on partielle ces solidarit&#233;s, sous une forme adapt&#233;e &#224; notre temps. Mais cette question d&#233;passe l'&#233;conomie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La participation &#224; la vie commune : un changement du regard&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Mener une vie qui soit bonne&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;finitive, la question centrale en justice g&#233;n&#233;rale est bien : comment assurer mieux la participation de tous &#224; la communaut&#233; et &#224; ses bienfaits, pour pouvoir donner et recevoir ? Un certain recul est ici n&#233;cessaire. Mary Hirschfeld nous rappelle ici que si on se limite &#224; la seule dimension mon&#233;taire, on laisse entendre que le niveau mat&#233;riel seul importe. Or les biens mat&#233;riels sont instrumentaux : ils servent &#224; autre chose qu'&#224; eux-m&#234;mes, et notamment &#224; mener une vie bonne ; et la vie bonne suppose la vie dans la communaut&#233;. Le niveau de vie ne peut y suppl&#233;er. Et on ne r&#233;glera pas cette question uniquement en ponctionnant plus encore les plus riches &#8211; m&#234;me si la question se pose aussi sous cet angle. En outre, ce faisant on ne redonne pas leur dignit&#233; aux professions jug&#233;es plus humbles que d'autres (&#233;boueurs par exemple).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La question doit donc &#234;tre &#233;largie. Car au fond, si la question v&#233;ritable est la juste participation de tous &#224; la vie commune, cela inclut de fa&#231;on essentielle la juste reconnaissance de ce r&#244;le, ce qu'on donne comme ce qu'on re&#231;oit ; et c'est ensuite et plus encore celle de la qualit&#233; de cette vie commune, et les perspective d'am&#233;lioration et de r&#233;alisation que chacun y rencontre. Le bien commun est le bien de tous, obtenu en commun, et n&#233;cessaire au plein d&#233;veloppement de chacun. L'oppos&#233; en est l'exclusion, qui ne se limite pas aux plus pauvres. A notre &#233;poque, on est tent&#233; d'exprimer cela dans le langage des droits de l'homme ; mais ce n'est pas d'abord une revendication de droits : c'est la recherche de la participation optimale de tous &#224; la communaut&#233;, dans le cadre de ce bien commun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En un sens, on pourrait dire que l'injustice est ce qui prive la personne du bienfait qu'il pourrait retirer de la soci&#233;t&#233; humaine et lui apporter. Et ce qui contribue &#224; la participation ne se limite pas &#224; l'activit&#233; &#233;conomique, mais est aussi d'ordre social et personnel. Cela vise aussi toute personne participant &#224; la soci&#233;t&#233; : l'&#233;boueur ou la femme de message exerce un m&#233;tier digne et estimable, profond&#233;ment utile. Il faut donc lui reconna&#238;tre cette dignit&#233;, tout autant que la personne concern&#233;e doit participer avec la pleine conscience de ce qu'elle apporte. Inversement, l'in&#233;galit&#233; &#233;conomique peut &#234;tre bienvenue, voire n&#233;cessaire, si elle d&#233;veloppe le bien commun, et par l&#224; une forme enrichie de participation. Les gens acceptent la richesse des autres si elle r&#233;sulte d'une vraie cr&#233;ation et apporte quelque chose &#224; la soci&#233;t&#233;. Mais &#233;videmment pas si le gagnant rafle tout, et ne se reconna&#238;t aucun devoir sp&#233;cifique d&#233;coulant de cette position.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Apporter &#224; son niveau ce qu'on doit &#224; la soci&#233;t&#233;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui nous conduit en d&#233;finitive &#224; rappeler une dimension tout &#224; fait essentielle de la justice g&#233;n&#233;rale, &#233;voqu&#233;e ici ou l&#224; : ce que les personnes apportent &#224; la soci&#233;t&#233;, et pas seulement ce qu'elles re&#231;oivent. On l'a vu : une &#233;conomie juste suppose d'abord des personnes recherchant la justice, et attach&#233;es au bien commun. Et donc agissant en ce sens. Cela vise plus particuli&#232;rement les d&#233;tenteurs de moyens importants, les propri&#233;taires, les entrepreneurs, les dirigeants d'entreprise ; et c'est aussi ce qui inspire la r&#233;flexion sur l'investissement &#233;thique . Mais en r&#233;alit&#233; cela nous touche tous ; cela concerne le regard chacun sur la vie &#233;conomique et sur la soci&#233;t&#233;. La vie &#233;conomique est comme le march&#233; : le r&#233;sultat en d&#233;pend dans une large mesure des priorit&#233;s de ses membres, et de leur comportement au sens large.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien entendu, cette action suppose aussi en retour une forme ou une autre de soutien public, au moins juridique ou fiscal. Ainsi, si on veut que les entreprises privil&#233;gient le long terme et des orientations &#233;thiques, cela suppose que la loi favorise la d&#233;tention longue des actions et le maintien de certaines orientations une fois prises par les entreprises. Il en est de m&#234;me pour la gratuit&#233; et le don, instrument majeur pour les personnes pour assurer &#224; leur niveau leur part de souci du bien commun.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Conclusion &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Comme on le voit, en conclusion, poser la question de la participation de tous &#224; la soci&#233;t&#233; conduit d'abord &#224; changer notre regard en profondeur. Non que la lutte contre les in&#233;galit&#233;s excessives ou pour une plus grande &#233;galit&#233; des chances, n'ait pas son sens ; mais ce n'est pas la r&#233;ponse principale. Celle-ci doit &#234;tre orient&#233;e vers ce que les personnes apportent &#224; la soci&#233;t&#233; et ce qu'elles en en retirent effectivement. L&#224; aussi, cela appelle un grand retournement politique, culturel et mental. Bien s&#251;r un tel retournement ne se commande pas. Mais s'il ne se produit pas, il est illusoire d'attendre de mesures fiscales ou purement financi&#232;res seules une am&#233;lioration v&#233;ritable de nos soci&#233;t&#233;s, de ce que chacun lui apporte et en re&#231;oit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela gouverne le juste traitement des personnes avec qui nous avons un rapport, avec qui nous commer&#231;ons au sens large du terme, comme avec la soci&#233;t&#233; tout enti&#232;re. Mais aussi de la part de celle-ci, dans la reconnaissance du r&#244;le de chacun et sa contribution, comme dans les politiques suivies. Vues sous cet angle, des questions comme de l'ouverture des fronti&#232;res, des migrations, de la r&#233;mun&#233;ration des enseignants et des juges, ou du mark&#233;ting du luxe prennent un tout autre relief. La notion m&#234;me de justice garde plus que jamais sa valeur, mais prend un sens tr&#232;s diff&#233;rent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Intervention &#224; l'Acad&#233;mie d'Etudes et sciences sociales, le 11 d&#233;cembre 2025.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Je renvoie ici &#224; plusieurs de mes articles et surtout au livre de Jean-Didier Lecaillon &lt;i&gt;La famille au c&#339;ur de l'&#233;conomie&lt;/i&gt;, Salvator, 2024.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Faut-il punir les boomers pour la lamentable situation de la France ? </title>
		<link>https://www.pierredelauzun.fr/Faut-il-punir-les-boomers-pour-la-lamentable-situation-de-la-France.html</link>
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		<dc:date>2025-09-05T13:11:54Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Retraites</dc:subject>
		<dc:subject>Boomers</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Fran&#231;ois Bayrou a mis en cause assez brutalement les boomers le 28 ao&#251;t dernier. D'o&#249; une pol&#233;mique g&#233;n&#233;rale partant dans tous les sens. Mettons &#224; part le sieur Bayrou et regardons de plus pr&#232;s : qu'y a-t-il de vrai et de faux dans cette accusation ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On verra alors que m&#234;me si les boomers ont &#233;t&#233; plut&#244;t avantag&#233;s, la responsabilit&#233; dans la d&#233;rive est largement partag&#233;e. Et que l'effort &#224; faire concerne tous, m&#234;me si, sur les retraites, les boomers sont en premi&#232;re ligne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire&#8230;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/-Economie-generale-a-.html" rel="directory"&gt;Economie g&#233;n&#233;rale&lt;/a&gt;

/ 
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&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Boomers-+.html" rel="tag"&gt;Boomers&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pierredelauzun.fr/IMG/logo/baby-boomer-442252_640.jpg?1787417293' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Fran&#231;ois Bayrou a mis en cause assez brutalement les boomers le 28 ao&#251;t dernier : &#171; Qu'une g&#233;n&#233;ration ne pense pas &#224; la g&#233;n&#233;ration suivante, qu'elle lui impose, sans le lui dire, la charge d'avoir &#224; payer pendant des d&#233;cennies, des facilit&#233;s que nous avons rencontr&#233;es aujourd'hui, ce n'est pas normal &#187;. Et il ajout&#233; : &#171; il y a une deuxi&#232;me cat&#233;gorie de population victime, et c'est insupportable, ce sont les plus jeunes. Nous sommes en train d'accepter qu'ils soient r&#233;duits en esclavage en les obligeant, pour des d&#233;cennies, &#224; rembourser les emprunts qui ont &#233;t&#233; d&#233;cid&#233;s, le c&#339;ur l&#233;ger, par les g&#233;n&#233;rations pr&#233;c&#233;dentes &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; une pol&#233;mique g&#233;n&#233;rale partant dans tous les sens, comme toujours &#224; notre &#233;poque. Mettons &#224; part le sieur Bayrou et regardons de plus pr&#232;s : qu'y a-t-il de vrai et de faux dans cette accusation ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Des motifs r&#233;els de mise en cause&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a bien des arguments pour accuser les boomers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les boomers, c'est en gros la g&#233;n&#233;ration n&#233;e entre 1945 et 1965, &#233;poque de natalit&#233; relativement forte. Ils ont pass&#233; leur vie active, pour faire large, de 1970-75 &#224; ce jour. Une p&#233;riode diff&#233;rente de ce qu'on a appel&#233; les 30 glorieuses (1945-1975), avec laquelle on la confond souvent ; celle-ci a &#233;t&#233; une p&#233;riode de reconstruction et de croissance forte, &#224; faible endettement, c'est celle du nucl&#233;aire et du TGV. Mais o&#249; les boomers n'&#233;taient pas aux commandes, voire encore &#224; l'&#233;cole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le plan &#233;conomique, la p&#233;riode d'activit&#233; des boomers, &#224; partir de 1975, a &#233;t&#233; aussi celle d'un d&#233;rapage progressif : des d&#233;ficits permanents et un endettement continu, essentiellement dus au financement insuffisant de d&#233;penses courantes, avec parfois l'alibi de crises. Ce fut aussi un p&#233;riode de d&#233;cisions politiques d&#233;lirantes : la retraite &#224; 60 ans, les nationalisations, les 35 heures, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un peu moins favoris&#233;e dans son emploi et ses perspectives que la p&#233;riode pr&#233;c&#233;dente, celle des boomers a &#233;t&#233; dans l'ensemble plus faste que celle qui la suit. Cette g&#233;n&#233;ration a eu sans doute une charge de travail sup&#233;rieure &#8211; mais elle a moins cotis&#233;. Son niveau de vie a &#233;t&#233; favoris&#233; par l'absence de vraies mesures de redressement. Et elle touche sa retraite au moment o&#249;, compar&#233; aux actifs, le niveau en est particuli&#232;rement &#233;lev&#233;. Enfin, un nombre appr&#233;ciable de ses membres a pu se constituer un patrimoine cons&#233;quent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On voit donc bien comment peut se b&#226;tir un r&#233;quisitoire : gr&#226;ce &#224; une lente d&#233;rive jamais corrig&#233;e, on leur a financ&#233; par la dette une vie et une fin de vie confortables, sans qu'ils aient &#224; payer cette dette &#224; l'avenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait ajouter &#224; cela la responsabilit&#233; centrale de cette g&#233;n&#233;ration dans la mutation anthropologique de la fin des ann&#233;es 60, symbolis&#233;e par 1968 : la jeunesse de l'&#233;poque, ce sont les boomers. On ne construit plus, on revendique et on jouit. Et le niveau &#233;ducatif s'effondre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant ce n'est pas si simple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Objections et d&#233;bats&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est facile d'objecter d&#233;j&#224; que ce tableau est trop globalisant. Ce qu'on appelle g&#233;n&#233;ration est loin d'&#234;tre homog&#232;ne, et il faudrait une analyse bien plus fine pour r&#233;ellement comparer les itin&#233;raires de vie et de carri&#232;re des uns et des autres, compar&#233;s avec la situation actuelle. Il y a &#233;videmment des boomers qui vivent mal et ne sont en rien des privil&#233;gi&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;ponse que donnent cependant le plus souvent les boomers est : ce n'est pas nous, ce sont les gouvernements qui ont fait n'importe quoi. En soi, il est vrai que les gouvernements de cette longue p&#233;riode ont &#233;t&#233; globalement mauvais et irresponsables, qu'ils soient &#233;tiquet&#233;s &#224; gauche ou &#224; droite. Il est n&#233;anmoins facile de mettre toute la responsabilit&#233; sur ces dirigeants seuls. Outre qu'ils ont &#233;t&#233; &#233;lus par quelqu'un, ils ont eu &#224; g&#233;rer une situation qui &#233;tait fonction de l'&#233;tat de l'opinion. Et les boomers n'ont jamais &#233;t&#233; majoritaires dans l'&#233;lectorat. Il suffit de rappeler les al&#233;as des r&#233;formes successives des retraites, &#224; commencer par celle de Jupp&#233; en 1995, pour mesurer les obstacles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus g&#233;n&#233;ralement, dans tous ces processus les boomers n'ont pas &#233;t&#233; seuls. Il n'y a pas eu une g&#233;n&#233;ration qui a d&#233;rap&#233;, suivie par une prise de conscience chez celles qui ont suivi. La France active d'aujourd'hui, d&#233;sormais sans boomers, n'est pas mieux g&#233;rable qu'avant. Et les g&#233;n&#233;rations actuelles ne paraissent pas avoir reni&#233; tous les errements de celle d'avant, tant s'en faut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si donc les boomers ont plus largement profit&#233; dans leur ensemble de ces 50 ann&#233;es et restent plut&#244;t avantag&#233;s, la responsabilit&#233; de la d&#233;rive collective est largement partag&#233;e. D&#232;s lors, en pratique, faire le proc&#232;s global de toute une g&#233;n&#233;ration n'a pas beaucoup de sens et risque de ne pas mener tr&#232;s loin. On le voit mieux en &#233;voquant les questions concr&#232;tes qui se posent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Qu'en d&#233;duire aujourd'hui ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On l'a dit, deux questions majeures se posent aujourd'hui au niveau collectif : les retraites et la dette. On pourrait &#233;voquer aussi les patrimoines, mais si c'est en termes d'in&#233;galit&#233;s, cela d&#233;passe et de beaucoup les seuls boomers. Ceux-ci ne sont directement en cause que sous l'angle de l'h&#233;ritage, qui est plus micro&#233;conomique que global : il faudrait certainement faciliter les transmissions aux g&#233;n&#233;rations suivantes, mais cela ne changerait pas radicalement la situation d'ensemble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'agissant des retraites, la question cruciale est : quel est le niveau de retraites qui serait &#224; la fois d&#233;sirable et soutenable ? Jusqu'ici, seule l'Agirc-Arrco a trouv&#233; un &#233;quilibre. Pour le reste, bien au-del&#224; des boomers, il y a eu et il reste un consensus g&#233;n&#233;ral pour r&#233;former au minimum, et donc pas assez. Sans &#233;voquer tout ce sujet complexe, il est manifeste que le niveau actuel de la plupart des retraites doit &#234;tre ajust&#233; (les plus faibles mises &#224; part), notamment en jouant sur l'inflation ; les curseurs d'&#226;ge doivent &#234;tre d&#233;plac&#233;s, les privil&#232;ges d'une partie du secteur public au sens large &#233;limin&#233;s. En outre, il faut revoir certains traitements fiscaux comme l'abattement de 10% au titre de l'imp&#244;t sur le revenu ou les diff&#233;rences entre actifs et retrait&#233;s pour la CSG. Sur tous ces points, les boomers sont les premiers int&#233;ress&#233;s, puisqu'ils ont d&#233;sormais l'&#226;ge de la retraite ; mais il s'agit de mettre en place un syst&#232;me &#233;quitable, pas de les cibler comme tels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La dette est une autre question, plus complexe. M&#234;me si elle n'a pas techniquement &#224; &#234;tre rembours&#233;e comme pour un particulier, elle p&#232;se lourdement et p&#232;sera encore plus &#224; l'avenir : ce sont les int&#233;r&#234;ts dus, c'est le besoin de trouver chaque ann&#233;e des refinancements, c'est le fait qu'elle rend tr&#232;s difficiles de nouveaux investissements. Sans parler du risque de crise, qui est &#233;lev&#233;. Il est de fait qu'elle a &#233;t&#233; contract&#233;e &#224; une &#233;poque o&#249; les boomers &#233;taient actifs. Mais, de nouveau, ils n'&#233;taient pas les seuls, loin de l&#224;. Elle est notamment aujourd'hui plus du triple de ce qu'elle &#233;tait en 2000 ; or pendant la p&#233;riode en cause, 2000-2025, les boomers &#233;taient minoritaires et n'avaient en g&#233;n&#233;ral pas de traitement particulier. L'exception, ce sont les retraites, puisque c'est eux qui profitent d'un syst&#232;me, m&#234;me si tous l'ont voulu ; raison de plus pour agir sur ce point. Mais cela ne traitera qu'une partie de la question. En r&#233;alit&#233;, c'est toute la communaut&#233; nationale qui doit fournir un effort pour ne pas laisser ce fardeau aux g&#233;n&#233;rations futures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Distinguons donc deux questions : le jugement historique que l'on peut porter sur une p&#233;riode de l'histoire d'un c&#244;t&#233;, et de l'autre les mesures concr&#232;tes &#224; prendre. Celles-ci sont urgentes et concernent tous, m&#234;me si les boomers sont plus impact&#233;s. Et donc, aborder le sujet sous l'angle d'un conflit de g&#233;n&#233;rations n'est pas la bonne m&#233;thode : l'urgence, c'est de retrouver d&#232;s que possible les conditions d'un &#233;quilibre. Juste et durable.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Crise et r&#233;forme du mod&#232;le social fran&#231;ais</title>
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		<dc:date>2024-04-22T14:57:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Mod&#232;le social fran&#231;ais</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;forme sociale</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Les d&#233;penses sociales les plus &#233;lev&#233;es de la plan&#232;te, en partie financ&#233;es &#224; cr&#233;dit. Et des probl&#232;mes pour se soigner, une &#233;cole aux r&#233;sultats de plus en plus m&#233;diocres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mod&#232;le social fran&#231;ais actuel est-il soutenable ? Faut-il le sauver ou le r&#233;former ? Une r&#233;forme d'ampleur est-elle acceptable par l'opinion ? Des &#233;l&#233;ments d'analyse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Interview &#224; para&#238;tre dans la revue Permanences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire&#8230;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/-Economie-generale-a-.html" rel="directory"&gt;Economie g&#233;n&#233;rale&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Reforme-sociale-+.html" rel="tag"&gt;R&#233;forme sociale&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1/ Le mod&#232;le social fran&#231;ais actuel est-il soutenable financi&#232;rement compte tenu du niveau de la dette publique et des projections &#233;conomiques, financi&#232;res et d&#233;mographiques ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les d&#233;penses publiques fran&#231;aises connaissent une d&#233;rive insoutenable depuis 1981 : la dette publique, 3100 milliards, environ 113 % du PNB, est tr&#232;s &#233;lev&#233;e, et les d&#233;ficits continuent &#224; l'alimenter. Or ils sont financ&#233; par l'emprunt sur les march&#233;s, en bonne partie &#224; l'&#233;tranger. Le march&#233; n'est comme on sait pas enti&#232;rement rationnel, mais sur le long terme il ne peut pas ne pas prendre en compte les r&#233;alit&#233;s. Celle de la France est celle du grand pays europ&#233;en le plus mal g&#233;r&#233;. D'autant que cette dette ne r&#233;sulte pas d'un investissement dans des activit&#233;s productives, permettant le remboursement, mais de d&#233;penses courantes, qui devraient &#234;tre financ&#233;es sur les ressources de l'ann&#233;e. Une &#233;tude r&#233;cente de Fipeco sur les d&#233;penses publiques montre que la France &#171; d&#233;pense plus que la moyenne europ&#233;enne dans quasiment tous les domaines &#187; : 58,3 % du PIB en 2022 contre 49,6 %. Le d&#233;calage est &#233;norme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi celles-ci, les d&#233;penses sociales, en d&#233;ficit permanent : il est d&#233;lirant que l'on finance des soins m&#233;dicaux ou des paiements de retraite par l'emprunt. J'&#233;voquerai donc ici surtout la dimension budg&#233;taire et d&#233;penses du mod&#232;le social, plus que le c&#244;t&#233; structure &#233;conomique (smic, code du travail etc.) malgr&#233; son importance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un second probl&#232;me vient du fait qu'en France, quand on fait un effort de contr&#244;le des d&#233;penses, c'est par la m&#233;thode budg&#233;taire ; on r&#233;duit les enveloppes, selon la r&#233;sistance de ceux qui les g&#232;rent ou en profitent. R&#233;sultat, on peut avoir des d&#233;penses toujours tr&#232;s &#233;lev&#233;es mais des manques graves l&#224; o&#249; on a taill&#233; dans les budgets, et on sabre la pr&#233;paration de l'avenir. L'h&#244;pital en est un bon exemple. Il nous faut pas incriminer ici les budg&#233;taires, mais les politiques. La seule mani&#232;re rationnelle de r&#233;former est de reconsid&#233;rer dans son ensemble l'action men&#233;e dans le domaine consid&#233;r&#233; : ses priorit&#233;s, son organisation, ses m&#233;thodes etc., et de la restructurer en cons&#233;quence. Mais cela suppose un travail en profondeur, demandant du temps, et surtout une l&#233;gitimit&#233; politique forte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce dernier point est essentiel. Si le sujet n'est pas abord&#233; dans les p&#233;riodes &#233;lectorales, ni en dehors - comme c'est le cas maintenant- , aucune vraie r&#233;forme n'est possible faute de l&#233;gitimit&#233;. On l'a vu avec les retraites : le projet initial de r&#233;forme structurelle a &#233;t&#233; abandonn&#233;, et on s'est born&#233; &#224; modifier des curseurs &#224; la marge, avec une tr&#232;s forte r&#233;sistance et un impact limit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte, une r&#233;forme ayant un vrai effet ne peut se produire qu'&#224; la suite d'un crise grave. Mais comme on l'a vu avec la Gr&#232;ce, la r&#233;forme est alors sauvage : pratiqu&#233;e vite et &#224; la hache, en partie dict&#233;e par des organismes internationaux, c'est la m&#233;thode budg&#233;taire en beaucoup plus brutal. Elle est alors cruelle et insatisfaisante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;2/ Faut-il sauver ce mod&#232;le ou le r&#233;former ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut &#233;videmment le r&#233;former.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En premier lieu, parce qu'on n'arrive pas &#224; le piloter et &#224; le ma&#238;triser, et que des ann&#233;es de m&#233;thode budg&#233;taire l'ont gravement d&#233;form&#233; sans tenir la d&#233;pense. En outre, des &#233;volutions profondes le remettent en cause ; la d&#233;mographie - le vieillissement de la population, mais aussi l'&#233;conomie, tr&#232;s diff&#233;rente de l'&#233;conomie de reconstruction, autarcique et industrielle d'il y a 70 ans. Mais aussi parce que plusieurs de ses pr&#233;suppos&#233;s sont contestables, ainsi le statut de fonctionnaire, qui n'a pas de sens en dehors du c&#339;ur de la fonction publique. Ou la centralisation forcen&#233;e, qui s&#233;vit presque partout mais est particuli&#232;rement caricaturale &#224; l'Education nationale. Ou la juridisation de la notion de droits, d&#233;connect&#233;e des possibilit&#233;s, soit pour des motifs d'&#233;galit&#233;, soit par abus de droits acquis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En second lieu, parce qu'il faut aller plus loin dans la r&#233;vision des principes directeurs. Certes, r&#233;former ne veut pas dire abandonner ce qu'il y a de bon ; l'autorit&#233; politique a dans ses responsabilit&#233;s que la population soit &#233;duqu&#233;e, soign&#233;e, qu'elle ait des retraites d&#233;centes et &#233;quitables, qu'on aide les personnes dans le besoin etc. Mais cela ne veut pas dire un syst&#232;me g&#233;n&#233;ralis&#233; de distribution gratuite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De plus, il ne va pas de soi et il est m&#234;me souvent contestable que l'autorit&#233; politique assure cette t&#226;che directement. Le principe de subsidiarit&#233; demande de laisser le plus possible l'autonomie et de responsabilit&#233; aux int&#233;ress&#233;s par eux-m&#234;mes ou en association, mais en les aidant. Or il ne joue qu'un r&#244;le mineur dans notre syst&#232;me social, fonci&#232;rement jacobin sauf exceptions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224; un premier exemple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un deuxi&#232;me est celui du principe de solidarit&#233;. Le terme recouvre en effet deux notions. D'un c&#244;t&#233;, aider ceux qui sont vraiment dans le besoin : la priorit&#233; est incontestable - pourvu qu'on ne les entretienne pas dans la d&#233;pendance. Mais d'un autre c&#244;t&#233;, on appelle solidarit&#233; ce dont b&#233;n&#233;ficient les membres d'une communaut&#233; : la sant&#233;, l'&#233;ducation, des retraites fiables etc. Mais cela suppose &#224; la fois l'appartenance effective &#224; cette communaut&#233;, en g&#233;n&#233;ral nationale, et que les b&#233;n&#233;ficiaires assument leurs devoirs envers elle (notamment par leur travail et leur loyaut&#233;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;3/ Quelles grandes lignes devrait respecter, selon vous, une r&#233;forme substantielle de notre mod&#232;le social ? Quelles priorit&#233;s faut-il fixer ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une r&#233;forme doit partir des r&#233;alit&#233;s et les r&#233;ponses varient selon les sujets, m&#234;me s'il y a des principes communs. Il s'agit de combiner l'autonomie des initiatives avec le souci de ceux qui sont dans le besoin : subsidiarit&#233; et solidarit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon Fipeco, &#171; tout agr&#233;g&#233;e, la protection sociale repr&#233;sente 32,9 % du PIB, contre 27,2 % au niveau europ&#233;en &#187;. Dans ce total, certains secteurs sont encore mieux trait&#233;s. Ainsi les retraites, avec 14,4 % du PIB, soit 2,5 points de plus que la moyenne europ&#233;enne ; la sant&#233; (12,2 % contre 10,5 %) ou le ch&#244;mage (1,7 % contre 1,2 %). L'&#233;ducation (qu'ils n'incluent pas avec le social) est &#224; 5,2 % contre 4,7 %. D'o&#249; leur recommandation d'un ajustement des retraites, faisable en th&#233;orie par la m&#233;thode budg&#233;taire, alors que mettre en ordre les d&#233;penses de sant&#233; demande un effort structurel complexe. Mais politiquement les choses sont bien moins &#233;videntes comme on l'a vu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De fa&#231;on plus pr&#233;cise il faut distinguer 4 grands domaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier est le syst&#232;me &#233;ducatif ; c'est l&#224; que la r&#233;forme doit &#234;tre la plus profonde, dans le sens d'une tr&#232;s grande autonomie du syst&#232;me, son transfert (pour la partie publique) aux autorit&#233;s locales, combin&#233; avec l'ouverture &#224; une vraie pluralit&#233;, avec des &#233;coles publiques tr&#232;s autonomes et des &#233;coles priv&#233;es (non commerciales) beaucoup plus libres. Ce qui implique un financement bien plus souple, par exemple par ch&#232;que &#233;ducatif. Et le contr&#244;le indispensable doit &#234;tre disjoint de l'organisation m&#234;me de l'enseignement public.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le second est le syst&#232;me de sant&#233;. L'actuel a un petit &#233;l&#233;ment de subsidiarit&#233; avec les mutuelles ou la m&#233;decine lib&#233;rale ; mais il le g&#226;che par son traitement bureautique, la longue p&#233;riode du numerus clausus &#233;tant un exemple caricatural. Il serait bon de maintenir cette m&#233;decine lib&#233;rale &#224; financement public, avec une r&#233;mun&#233;ration plus &#233;lev&#233;e des praticiens, mais aussi plus de responsabilisation : un service de garde r&#233;el sur tout le territoire et pas d'ordonnances de complaisance. Quant &#224; l'h&#244;pital, on cumule un niveau &#233;lev&#233; de d&#233;penses avec de fortes restrictions de moyens, nocives pour les malades. Il faut donc simultan&#233;ment r&#233;duire sensiblement certains frais, notamment le nombre exag&#233;r&#233; des non-soignants, ou l'abus des urgences ; et augmenter les investissements dans les maladies graves. Mais l&#224; aussi, cela ne peut pas se faire depuis Paris ; une large d&#233;centralisation s'impose, et un recours plus important aux structures priv&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le troisi&#232;me est le syst&#232;me des retraites. Les fait r&#233;cents ont confirm&#233; la sensibilit&#233; du sujet, mais aussi le besoin de r&#233;forme de ce bric-&#224;-brac incompr&#233;hensible. Les r&#233;gimes sp&#233;ciaux : qu'il y en ait n'est peut-&#234;tre pas le plus gros probl&#232;me, mais le fait que leurs avantages &#233;lev&#233;s sont de fait pris en charge par la collectivit&#233;. De m&#234;me, le r&#233;gime des fonctionnaires devrait sortir du budget, ne serait-ce que par transparence ; et sa logique est &#224; reconsid&#233;rer. Quant aux curseurs, l'allongement de la dur&#233;e de vie et donc de la p&#233;riode de retraite implique par nature celui de la dur&#233;e de travail. Ajout&#233; au fait que les retrait&#233;s ont un niveau de vie sup&#233;rieur aux actifs, cela justifie ici des ajustements de type budg&#233;taire (notamment par l'inflation), en sus d'une r&#233;forme structurelle. Cela dit, la mise en &#339;uvre doit si possible &#234;tre le fait des int&#233;ress&#233;s, hors du champ politique : de ce point de vue, l'Agirc-Arrco est un des bons points de notre syst&#232;me. Enfin, pour des raisons de diversification des risques et d'autonomie, le d&#233;veloppement de la partie capitalisation devrait &#234;tre fortement encourag&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un quatri&#232;me est la famille. Non seulement c'est un pilier de la soci&#233;t&#233;, mais l'effondrement de la d&#233;mographie lui donne une priorit&#233; &#233;vidente. La d&#233;rive actuelle qui en fait une aide aux plus d&#233;favoris&#233;s doit &#234;tre enray&#233;e : la solidarit&#233; vaut pour toutes les familles. Et donc il faut globalement plus de d&#233;penses, et les familles nombreuses devraient &#234;tre privil&#233;gi&#233;es, car outre leurs besoins elles assurent seules un niveau de natalit&#233; satisfaisant. Mais on peut et doit aussi r&#233;duire des d&#233;penses d&#233;pourvues de sens : ainsi les &#233;trangers ne devraient pas y avoir droit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Viennent ensuite diverses questions, qu'on ne peut qu'&#233;voquer ici. Ainsi, hors assimilation, l'aide aux migrants devrait drastiquement se r&#233;duire &#224; la solidarit&#233; avec des besoins imm&#233;diats. Ou des questions plus directement li&#233;es avec la vie &#233;conomique, comme le ch&#244;mage, qui devrait devenir essentiellement paritaire et orient&#233; vers la remise en activit&#233; (combinant formation et r&#233;orientation), comme aussi le RSA. Sans parler de sujets non budg&#233;taires comme le code du travail, titanesque, ou le Smic, devenu une machine &#224; niveler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A cela s'ajoute la r&#233;forme des cotisations, d'une complexit&#233; inou&#239;e sans raison v&#233;ritable. Outre une simplification drastique, et dans bien des cas retour &#224; des cotisations variables selon les organismes, on basculerait celles qui resteraient publiques du c&#244;t&#233; salari&#233;, tout en ajustant les salaires bruts pour ne pas changer le r&#233;sultat net ; les gens se rendraient mieux compte du co&#251;t r&#233;el du syst&#232;me. Il faut enfin rappeler la n&#233;cessaire lutte contre la fraude, &#224; commencer par les faux ayants-droits, nombreux notamment dans les branches retraite et maladie. Cela peut repr&#233;senter des sommes importantes, m&#234;me si l'exp&#233;rience de la lutte contre la fraude montre que ce n'est pas &#224; la hauteur des attentes et ne dispense pas de la r&#233;flexion sur les d&#233;penses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;4/ Une r&#233;forme d'ampleur vous semble-t-elle acceptable par l'opinion publique ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une difficult&#233; centrale. On peut craindre que l'&#233;tat d&#233;sastreux du syst&#232;me politique et du d&#233;bat public excluent que des r&#233;formateurs obtiennent par les urnes la l&#233;gitimit&#233; politique de vraies r&#233;formes. Il est donc &#224; craindre que cela ne se fasse, comme on l'a not&#233;, qu'&#224; l'occasion d'une crise grave. Cela dit, dans un tel cas les d&#233;cideurs se jettent sur les solutions d&#233;j&#224; &#233;labor&#233;es qu'ils trouvent ; il est donc tr&#232;s important d'&#233;laborer de telles solutions, m&#234;me si le jeu politique ne leur donne pas de d&#233;bouch&#233; imm&#233;diat. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il est important aussi de combattre la d&#233;magogie ambiante, notamment &#224; gauche, qui pr&#233;tend que la solution est dans la taxation. Or non seulement notre fiscalit&#233; est d'une lourdeur aberrante et repr&#233;sente un vrai handicap pour l'&#233;conomie, mais voir la solution dans le seul financement conduit &#224; ne pas traiter les graves disfonctionnements du syst&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un autre obstacle de taille est juridique et judiciaire. On connait l'emprise actuelle des tribunaux et le droit qu'on leur a allou&#233;, ou qu'ils se sont pris, de juger la l&#233;gislation en fonction de principes abstraits comme l'&#233;galit&#233; de traitement, profitant massivement aux migrants m&#234;me irr&#233;guliers. Aucune r&#233;forme compl&#232;te n'est possible, comme dans d'autres domaines, sans remise en cause de ce r&#244;le exorbitant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;5/ Que pensez-vous de l'id&#233;e de revenu universel, &#224; la fois sur le plan &#233;conomique (est-ce r&#233;aliste et r&#233;alisable ?) et sur le plan &#233;thique ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une mauvaise id&#233;e. Outre son co&#251;t, elle diffuse une id&#233;e fausse de ce que signifie l'appartenance &#224; la soci&#233;t&#233;, ne mettant l'accent que sur de suppos&#233;s droits et non sur la contribution de chacun. En outre elle est radicalement &#224; l'oppos&#233; de l'id&#233;e de subsidiarit&#233;, et m&#234;me &#224; la dignit&#233; de l'homme bien comprise, qui suppose son autonomie (sauf handicap r&#233;el). &lt;br class='autobr' /&gt;
En outre si on l'appliquait r&#233;ellement, donc avec un revenu permettant au moins de survivre, son co&#251;t serait d&#233;mentiel : 1000 &#8364; par mois pour 40 millions de personnes adultes co&#251;teraient 480 milliards par an.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;6/ Quelle &#233;valuation d'ensemble faites-vous des politiques publiques en mati&#232;re sociale depuis 1945 ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien que se d&#233;veloppant sur la base d'un m&#234;me noyau initial d&#233;fini apr&#232;s la guerre, les d&#233;penses sociales ont consid&#233;rablement &#233;volu&#233; depuis, en quantit&#233; (de 15% du PNB vers 1960 &#224; plus de 30% hors &#233;ducation), et dans leur structure. La part des retraites a par exemple massivement augment&#233; ; inversement, celle de la famille a &#233;t&#233; r&#233;duite en termes r&#233;els. Mais le fait dominant a &#233;t&#233; cette d&#233;rive constante que personne ne para&#238;t en &#233;tat d'arr&#234;ter, alors que l'insatisfaction cro&#238;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;7/ L'&#201;tat semble dans le m&#234;me temps vouloir r&#233;genter de plus en plus de domaines tout en se montrant d&#233;faillant sur ses missions r&#233;galiennes. Comment penser aujourd'hui le r&#244;le de l'&#201;tat dans la soci&#233;t&#233; ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mission r&#233;galiennes de l'Etat ont souffert de deux grands facteurs. D'un c&#244;t&#233; l'inconscience ou l'hypocrisie des politiques, mais aussi de la population, ainsi en mati&#232;re de d&#233;fense (et de diplomatie). Et d'un autre c&#244;t&#233;, l'application de la m&#233;thode budg&#233;taire, particuli&#232;rement nocive dans certains secteurs comme la justice. Paradoxalement donc, il faudrait, outre des r&#233;formes structurelles, des moyens sensiblement accrus, ce qui complique encore l'&#233;quation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;8/ Quels &#233;l&#233;ments de la pens&#233;e sociale de l'&#201;glise peuvent &#233;clairer les n&#233;cessit&#233;s du moment quant &#224; la protection sociale et au r&#244;le de l'&#201;tat ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;i&gt;Doctrine sociale de l'Eglise&lt;/i&gt; n'est pas d&#233;taill&#233;e sur la protection sociale, mais elle pose plusieurs grands principes qui donnent beaucoup &#224; r&#233;fl&#233;chir sur le syst&#232;me, notamment la subsidiarit&#233; et la solidarit&#233;, que nous avons &#233;voqu&#233;es. Il en est de m&#234;me de la centralit&#233; de la personne humaine, comprise en termes d'autonomie et de cr&#233;ativit&#233;, mais aussi de responsabilit&#233;. Citons ici un passage important de Beno&#238;t XVI dans &lt;i&gt;Caritas in veritate&lt;/i&gt; au n&#176;43. &#171; La solidarit&#233; universelle qui est un fait, et un b&#233;n&#233;fice pour nous, est aussi un devoir. Aujourd'hui, nombreux sont ceux qui sont tent&#233; de pr&#233;tendre ne rien devoir &#224; personne, si ce n'est &#224; eux-m&#234;mes. Ils estiment n'&#234;tre d&#233;tenteurs que de droits... C'est pourquoi il est important de susciter une nouvelle r&#233;flexion sur le fait que les droits supposent des devoirs sans lesquels ils deviennent arbitraires. &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut &#233;voquer enfin un principe pertinent ici, l'option pr&#233;f&#233;rentielle pour les pauvres. L'id&#233;e m&#234;me d'une option pr&#233;f&#233;rentielle conduit &#224; une logique tr&#232;s diff&#233;rente de celle mise en avant par notre syst&#232;me, qui vise &#224; prendre tout le monde en charge sur la base d'un principe &#233;galitaire. Poser une telle option implique de reconna&#238;tre que les besoins varient, qu'on n'a pas des ressources infinies, et que certains besoins sont prioritaires. Cela porte en d&#233;finitive sur la solidarit&#233; au premier sens du terme (envers les plus d&#233;munis, en fonction de leurs besoins) ; mais pas sur un syst&#232;me g&#233;n&#233;ralis&#233; &#224; l'ensemble de la population, dont on esp&#233;rerait qu'il toucherait aussi les pauvres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Interview parue dans la revue&lt;/i&gt; Permanences.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Conf&#233;rence sur le capitalisme &#224; Ichtus</title>
		<link>https://www.pierredelauzun.fr/Conference-sur-le-capitalisme-a-Ichtus.html</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.pierredelauzun.fr/Conference-sur-le-capitalisme-a-Ichtus.html</guid>
		<dc:date>2024-04-05T09:49:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Capitalisme</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Ma conf&#233;rence sur le capitalisme :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#034;Du capitalisme industriel au capitalisme financier : tous anticapitalistes ?&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; le 2 avril 2024 &#224; Ichtus&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voir et &#233;couter en visio&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/-Economie-generale-a-.html" rel="directory"&gt;Economie g&#233;n&#233;rale&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Capitalisme-+.html" rel="tag"&gt;Capitalisme&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Ma conf&#233;rence sur le capitalisme :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#034;Du capitalisme industriel au capitalisme financier : tous anticapitalistes ?&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; le 2 avril 2024 &#224; Ichtus&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lien :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://vimeo.com/930297417?share=copy&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://vimeo.com/930297417?share=copy&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La justice des &#233;changes, le juste prix </title>
		<link>https://www.pierredelauzun.fr/La-justice-des-echanges-le-juste-prix.html</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.pierredelauzun.fr/La-justice-des-echanges-le-juste-prix.html</guid>
		<dc:date>2022-10-02T12:10:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Juste prix</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Il y a des transactions et des march&#233;s, et leur r&#244;le est d&#233;cisif dans le fonctionnement de l'&#233;conomie. Il ne s'en d&#233;duit pas automatiquement que leur op&#233;ration est satisfaisante, dans leur domaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour en juger, un aspect essentiel est celui du prix, facteur commun &#224; tous les march&#233;s et au centre m&#234;me de l'id&#233;e de march&#233;. Mais de son c&#244;t&#233;, le concept de justice est au centre de l'&#233;change au sens large : elle signale que l'&#233;change s'est fait dans des conditions respectant chacune des parties prenantes et ses droits. D&#232;s lors, qui dit justice dans les transactions dit d'abord juste prix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suite&#8230;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/-Economie-generale-a-.html" rel="directory"&gt;Economie g&#233;n&#233;rale&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Juste-prix-+.html" rel="tag"&gt;Juste prix&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Il y a des transactions et des march&#233;s, et leur r&#244;le est tr&#232;s important dans le fonctionnement de l'&#233;conomie. Quand peut-on dire que leur op&#233;ration est satisfaisante, dans leur domaine ? La question est bien s&#251;r d'abord celle du bon fonctionnement du march&#233;. Je l'ai &#233;voqu&#233; dans d'autres ouvrages pour le cas des march&#233;s financiers. Des analyses analogues seraient n&#233;cessaires pour d'autres march&#233;s. Mais il y a au moins un facteur commun &#224; tous les march&#233;s, qui est le juste prix. Le prix est une des dimensions essentielles de tout march&#233; ; en fait il est au centre m&#234;me de l'id&#233;e de march&#233;, car par lui se transmet une part importante et par bien des c&#244;t&#233;s d&#233;cisive de l'information &#233;conomique qu'il fournit. Mais de son c&#244;t&#233;, le concept de justice est au centre de l'&#233;change au sens large : elle signale que l'&#233;change s'est fait dans des conditions respectant chacune des parties prenantes et ses droits. D&#232;s lors, qui dit justice dans les transactions dit d'abord juste prix. Notons que cette notion d&#233;passe ici celle qu'on peut trouver dans la th&#233;orie &#233;conomique, car elle inclut un jugement d'ordre moral sur la pertinence de ce prix pour un &#233;change qu'on pourra ainsi juger &#233;quitable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rappelons &#224; nouveau qu'il y a deux grands types de justice : la commutative et la distributive : nous les avons d&#233;j&#224; &#233;voqu&#233;es dans d'autres articles. C'est la premi&#232;re qui nous int&#233;resse ici ; elle vise les rapports d'une personne &#224; une autre et r&#233;git les &#233;changes, en comparant les choses &#233;chang&#233;es. Ces questions ont fait l'objet d'une litt&#233;rature abondante chez les scolastiques &#224; partir du XIIIe si&#232;cle, qui ont les v&#233;ritables fondateurs de la science &#233;conomique, &#224; ceci pr&#232;s qu'ils l'ins&#233;raient dans un cadre moral, celui de la recherche du bien commun. Ils sont en m&#234;me temps les derniers &#224; l'avoir fait aussi syst&#233;matiquement, et d'ailleurs ils sont les seuls &#224; avoir &#233;tudi&#233; aussi &#224; fond la question du juste prix : d'o&#249; l'int&#233;r&#234;t de les &#233;couter. J'ai &#233;voqu&#233; la question plus en d&#233;tails dans mon livre Finance : un regard chr&#233;tien ; j'en reprendrai les points essentiels, car ils sont d'actualit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une source inattendue : les scolastiques&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On trouve d&#233;j&#224; cette analyse chez Thomas d'Aquin. Analysant le march&#233; dans une perspective morale, il part du principe de base qu'on ne peut moralement pas vendre quelque chose plus que cela ne vaut, car on ne doit pas faire &#224; quelqu'un ce que nous ne voudrions pas qu'il nous fasse ; or personne ne veut payer quelque chose plus que cela ne vaut. L'id&#233;e est que l'acte commercial est effectu&#233; pour l'utilit&#233; commune des deux parties, et la justice exclut que l'une y trouve moins son compte que l'autre. Mais quel est ce juste prix ? Tr&#232;s caract&#233;ristique est la r&#233;ponse que fait Thomas dans l'hypoth&#232;se de celui qui transporte du bl&#233; pour le vendre dans une r&#233;gion qui en manque : il va pouvoir le vendre plus cher que chez lui. Doit-il le dire ? Thomas explique que le marchand n'est pas tenu d'informer ses clients de cette &#233;ventualit&#233; : il n'est en effet tenu en justice que de prendre le prix &#8216;qu'il trouve' sur place, qui est la valeur de ce bien localement. Le prix d&#233;pend donc des conditions locales ; le juste prix n'a donc rien d'abstrait. C'est le prix d'&#233;quilibre localement constat&#233; dans un endroit et &#224; un moment donn&#233;s, fonction des caract&#233;ristiques locales du march&#233;, qui d&#233;pend notamment de l'offre et de la demande, comme on le voit dans l'exemple du bl&#233;. Il ajoute que le prix d'un bien ne se r&#233;f&#232;re pas &#224; sa nature, mais &#224; la mesure dans laquelle il satisfait les besoins de l'homme. Et si l'utilit&#233; est en ce sens &#8216;subjective', la valeur le sera aussi. Et donc le prix mouvant et variable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour la scolastique, ce qui compte comme prix de r&#233;f&#233;rence, c'est l'estimation commune, qui se traduit par ce que nous appellerions un prix de march&#233;, qui ne suppose pas une comp&#233;tition parfaite, mais au minimum d'&#234;tre raisonnablement ouvert &#224; tous. Nombre d'auteurs consid&#232;rent en outre qu'il est arbitraire et injuste que le pouvoir politique veuille changer cet &#233;tat de fait. Il est par exemple normal que le prix soit haut en cas de disette et bas en cas d'abondance. La question de l'aide &#224; apporter aux pauvres est une autre question : on doit aider les pauvres, bien s&#251;r, mais pas en frustrant les vendeurs de leurs droits. Achat et vente doivent en outre &#234;tre libres, car chacun est responsable de sa propri&#233;t&#233;. La transaction est invalide en cas de violence, de fraude ou d'ignorance - y compris cette forme de violence qu'est l'intensit&#233; du besoin (&lt;i&gt;indigentia&lt;/i&gt;) , car la libert&#233; &#233;tait pr&#233;sum&#233;e alt&#233;r&#233;e si le besoin est trop fort. Mais si toute contrainte est exclue, comment int&#233;grer le r&#244;le du besoin ? La piste principale suivie &#233;tait de favoriser le caract&#232;re collectif du besoin et son expression publique, et donc le march&#233; public ouvert, s'il fonctionne normalement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout ceci r&#233;sulte en fait de raisons pratiques, incontournables en &#233;conomie d&#233;centralis&#233;e. Personne n'y est tenu de faire une transaction : si on ach&#232;te ou on vend, c'est qu'on a convenance &#224; acheter (demande) ou &#224; vendre (offre), telle quantit&#233; de tel produit &#224; tel prix ; ce prix doit donc par construction &#234;tre compatible avec l'offre et avec la demande, compris de fa&#231;on g&#233;n&#233;rale &#8211; sauf &#224; frustrer ou voler les uns ou les autres. D'un point de vue moral, de m&#234;me que personne n'a int&#233;r&#234;t &#224; vendre &#224; un prix plus bas qu'une offre disponible, personne n'a le droit de vendre plus cher que ce qu'on trouve par ailleurs. En d'autres termes, il est injuste de vendre &#224; un prix sup&#233;rieur &#224; celui que quelqu'un peut trouver ailleurs, donc de vendre hors du march&#233; (sauf motif particulier). Et donc la confrontation g&#233;n&#233;rale, dans un lieu donn&#233; et &#224; un moment donn&#233;, sous r&#233;serve qu'il s'agisse de personnes de bonne foi, cherchant la justice, sans manipulation, est en justice la meilleure r&#233;f&#233;rence collective. Les march&#233;s r&#233;els sont souvent &#233;loign&#233;s de ce sch&#233;ma ? Certes, mais cela ne retire pas sa valeur au principe. Mutatis mutandis, cette conception me para&#238;t garder toute sa valeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une critique de cette conception&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette analyse a &#233;t&#233; critiqu&#233;e. Par exemple Michael Wittmer (&lt;i&gt;Is a Just Price Enough ?&lt;/i&gt; dans la revue &lt;i&gt;Markets and Morality&lt;/i&gt; en 2017) part de la notion selon laquelle un juste prix est ce qui est agr&#233;&#233; librement entre un acheteur et un vendeur. Comme les scolastiques, il admet que cela pose un probl&#232;me si l'un des deux est en situation d'inf&#233;riorit&#233;, par manque de connaissance ou de pouvoir. L'auteur critique alors saint Thomas. En effet, dans l'article 2, Thomas dit qu'on ne doit pas tirer avantage de l'ignorance du vendeur mais, selon notre auteur, il n'est ensuite pas coh&#233;rent avec cette position quand, dans l'article 3, il ne demande pas qu'on donne l'information &#224; l'acheteur que de nouveaux marchands vont arriver avec du produit (ce qui ferait baisser les prix), car il s'agit d'un &#233;v&#233;nement futur (donc al&#233;atoire), et le prix n'a pas encore chang&#233;. Notre auteur conteste cette analyse et propose d'ajouter &#224; sa d&#233;finition initiale : il y a juste prix si la transaction est libre, et que chacun veut faire &#224; l'autre ce qu'il voudrait qu'on lui fasse ; il faudrait donc centrer notre attention sur l'int&#233;r&#234;t de l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il semble que cet auteur confonde deux cas : celui o&#249; la transaction est bilat&#233;rale, et celui o&#249; il y a un vrai march&#233;. Dans le premier cas, l'ind&#233;termination est totale, et donc le souci d'&#233;quit&#233; prend une importance centrale. Mais l'exemple cit&#233; se situe dans le cadre d'un vrai march&#233;, et pour Thomas, on ne peut demander au vendeur de vendre &#224; un prix diff&#233;rent de celui de l'endroit o&#249; il se trouve. S'il veut donc faire preuve de plus de vertu, c'est &#224; tout le march&#233; qu'il devrait annoncer cette arriv&#233;e de marchands. Il peut le faire ; cela dit, le prix qui en r&#233;sultera ne sera toujours pas un prix r&#233;el bas&#233; sur des faits, mais l'&#233;valuation par les participants au march&#233; de la probabilit&#233; de cette information, et de la quantit&#233; en cause, ce qui reste al&#233;atoire. De plus, si les transactions se font sur des informations non v&#233;rifiables, la place est faite aux rumeurs et aux manipulations. On comprend d&#232;s lors qu'il soit raisonnable d'en rester aux transactions r&#233;elles. En outre et surtout, notre auteur plaque deux niveaux de relations interhumaines l'un sur l'autre, que Thomas distingue : celui de la simple moralit&#233;, et celui de la pleine vertu. On peut &#224; mon sens analyser la position de Thomas comme suit : les relations humaines, surtout entre &#233;trangers, sont complexes et leurs arri&#232;re-plans pas toujours faciles &#224; peser ; la moralit&#233; de ces rapports doit reposer sur des r&#232;gles simples et objectives, conformes &#224; la logique de ces rapports. Aller au-del&#224; est certes vertueux, mais comme il n'y a sans doute pas r&#233;ciprocit&#233;, c'est un don gratuit qui est alors fait, louable, mais non exigible en stricte justice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le juste prix aujourd'hui&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelles conclusions en tirer aujourd'hui ? La question des prix est centrale dans le fonctionnement d'une l'&#233;conomie de march&#233;. Mais on ne peut pas se contenter de dire que le prix r&#233;sulte du jeu du march&#233; ; il faut regarder comment ce march&#233; fonctionne. Et, on l'a dit, son r&#233;sultat d&#233;pend tout d'abord des priorit&#233;s des participants, qui sont tenus moralement &#224; la recherche de la justice, donc &#224; la recherche du juste prix. On peut voir sur ce sujet un document sur le juste prix de la &lt;i&gt;Commission Ethique financi&#232;re&lt;/i&gt; des E&lt;i&gt;ntrepreneurs et dirigeants chr&#233;tiens EDC&lt;/i&gt; (dans les &lt;i&gt;Cahiers des EDC&lt;/i&gt; - janvier 2012).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus pr&#233;cis&#233;ment, et comme je le notais dans mon livre La finance peut-elle &#234;tre au service de l'homme ? &#171; la formation des prix est diff&#233;rente suivant qu'il s'agit d'une n&#233;gociation entre deux acteurs ou de la confrontation des offres et des demandes sur un march&#233; large permettant la rencontre de nombreux acteurs. Ce dernier, le march&#233; ouvert, permet &#224; chacun de proposer ou de demander librement les quantit&#233;s et les prix qu'il souhaite, et fixe en r&#233;sultante un prix d'&#233;quilibre satisfaisant le maximum de ces demandes. Ce prix d'&#233;quilibre maximise alors la satisfaction de chaque partie : en effet, aucune des deux parties ne peut am&#233;liorer ce qu'il tire de la transaction sans l&#233;ser une contrepartie. Ce prix est &#233;galement juste parce qu'il assure un traitement &#233;gal pour tous les op&#233;rateurs sans pr&#233;juger de leurs diff&#233;rences de situation et de moyens. [&#8230;] Les prix fix&#233;s par d&#233;cision d'autorit&#233;, sauf &#224; se baser sur des r&#233;f&#233;rences de march&#233;, n'assurent a priori pas cet &#233;quilibre entre offre et demande et conduisent donc &#224; des d&#233;s&#233;quilibres, par nature d&#233;favorables &#224; l'une des parties. De ce fait, les consid&#233;rations de justice sociale, distributive, ne sont pas une raison pour casser le &#8216;barom&#232;tre' et fausser le prix, et donc pour remettre en cause le socle de la justice commutative, celle des &#233;changes. Dit autrement, il faut que la recherche du prix d'&#233;quilibre joue son r&#244;le avant toute correction &#233;ventuelle des injustices distributives ou sociales qui peuvent appara&#238;tre. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Les conditions de fonctionnement du march&#233;, notamment sa transparence, son ouverture, l'acc&#232;s &#233;gal &#224; l'information, l'absence de fraude, sont &#233;videmment d&#233;terminantes pour l'efficience et la justesse du prix. Ce qui suppose en g&#233;n&#233;ral que ce march&#233; fonctionne selon des r&#232;gles, fix&#233;es en g&#233;n&#233;ral par une autorit&#233;. Mais cela suppose aussi un juste comportement des acteurs, qui, &#224; l'int&#233;rieur de ces r&#232;gles peuvent ou non en &#8216;abuser'. D'o&#249; &#224; nouveau l'importance de valeurs comme la diligence, la loyaut&#233; et l'&#233;quit&#233; dans le respect des int&#233;r&#234;ts de tous et de l'int&#233;grit&#233; du march&#233;. Et notamment l'id&#233;e que le bon fonctionnement du march&#233; est dans l'int&#233;r&#234;t de tous et que le prix qui en r&#233;sulte doit pouvoir &#234;tre effectivement consid&#233;r&#233; comme juste. L'objectif constant doit &#234;tre pour chacun que ce processus puisse &#234;tre justifi&#233; vis-&#224;-vis des contreparties, des r&#233;gulateurs et de la communaut&#233;. La recherche de r&#232;gles &#233;quitables, et le respect de la position et des justes int&#233;r&#234;ts de l'autre doivent &#234;tre des pr&#233;occupations morales essentielles. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; S'agissant des march&#233;s imparfaits, a fortiori bilat&#233;raux, les m&#234;mes consid&#233;rations valent, mais devraient impliquer une vigilance morale particuli&#232;re. Ne parlons pas des positions de monopole ou d'oligopoles et des abus correspondants, du dumping etc. : ils sont reconnus en g&#233;n&#233;ral comme nocifs et r&#233;prim&#233;s par le droit, m&#234;me si la pratique n'est pas simple. Dans le cas g&#233;n&#233;ral de march&#233;s imparfaits, l'absence de r&#233;f&#233;rence objective claire laisse une marge &#224; la n&#233;gociation, qui n'est pas en soi ill&#233;gitime. Reste &#224; savoir se contr&#244;ler assez pour ne pas en abuser au d&#233;triment de l'autre, [&#8230;] ce qui en g&#233;n&#233;ral devrait conduire &#224; une tarification assez proche des co&#251;ts de production, plus un juste profit. Par ailleurs, s'il y a abus dans la conduite de la n&#233;gociation, il est fr&#233;quent que des &#8216;cordes de rappel', dans le temps, les fassent payer cher, directement ou indirectement. Mais cela suppose une forme de permanence de la relation. Parmi les signaux d'une n&#233;gociation potentiellement d&#233;s&#233;quilibr&#233;e, on peut noter : des marges tr&#232;s &#233;lev&#233;es, le fait qu'on ne ferait pas l'affaire si on &#233;tait dans la position de l'autre, le fait que la transaction a peu de chances de se renouveler, la position de faiblesse de l'autre, l'absence de tout prolongement ult&#233;rieur, et toutes les autres imperfections du march&#233; [&#8230;] Il est clair aussi que le maximum de transparence est en g&#233;n&#233;ral un facteur positif pour am&#233;liorer l'&#233;quit&#233; du r&#233;sultat. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les effets de monopole&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste enfin le cas tr&#232;s fr&#233;quent de la capacit&#233; de nombreuses firmes de fixer unilat&#233;ralement leurs prix, en dehors m&#234;me des monopoles classiques. Une des d&#233;rives de la soci&#233;t&#233; de consommation est qu'il est de l'int&#233;r&#234;t des firmes dominantes de diff&#233;rencier leurs produits et de cr&#233;er des effets de marque, plus que de produire mieux. Sans parler de la propri&#233;t&#233; intellectuelle et ses abus, qui se traduisent directement par des rentes, et donc par des prix abusifs. Non seulement il n'y a alors pas de valeur ajout&#233;e v&#233;ritable, mais on s'&#233;loigne totalement de la th&#233;orie &#233;conomique des manuels, qui suppose des produits standards et une comp&#233;tition. Et donc les prix pratiqu&#233;s perdent leur justification. Le marketing y joue souvent un r&#244;le d&#233;terminant, ce dont les produits dits de luxe sont un exemple caract&#233;ristique, avec l'usage immod&#233;r&#233; de la marque. Or si dans certains cas la marque a un r&#244;le r&#233;el pour informer le client de la qualit&#233; d'un produit, ce qui est utile lorsqu'il ne peut pas la v&#233;rifier lors de l'achat, dans une grande majorit&#233; des cas c'est une forme de manipulation, notamment du snobisme ou des modes, permettant d'extraire un prix parfois massivement plus &#233;lev&#233;. On finit alors par entrer moralement dans la zone du vol. On l'a vu aussi dans le cas des produits pharmaceutiques, notamment dans des pays o&#249; leur prix est libre comme aux Etats-Unis. Un m&#233;dicament indispensable produit par une seule firme peut facilement devenir un monopole, vendu &#224; des prix exorbitants (m&#234;me en tenant compte du co&#251;t de la recherche), et source de graves injustices. Ajoutons enfin un cas nouveau mais extr&#234;mement important pour notre vie collective, celui des GAFAM, les nouveaux monopoles. Car s'ils ont pu &#234;tre en comp&#233;tition &#224; leurs d&#233;buts, ils sont devenus chacun dans son secteur l'&#233;quivalent d'un monopole naturel, comme les chemins de fer au XIXe si&#232;cle, avec un poids politique encore sup&#233;rieur. M&#234;me si leur facturation est originale, puisqu'en g&#233;n&#233;ral le prix est pay&#233; indirectement (en publicit&#233; notamment, donc par orientation de la demande). Il est stup&#233;fiant que cette question ne fasse pas l'objet d'un d&#233;bat collectif plus intense.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En cas de superprofits, excessifs, certains proposent une taxation croissante des b&#233;n&#233;fices. Je prendrais pour ma part la question diff&#233;remment : une rentabilit&#233; &#233;lev&#233;e peut &#234;tre le signe qu'il y a quelque chose d'unilat&#233;ral et de globalement nocif, mais ce peut &#234;tre aussi une situation de rente, momentan&#233;e ou non, qui peut avoir un certain sens si le bien concern&#233; est rare ; ce peut &#234;tre aussi le r&#233;sultat d'une innovation &#224; succ&#232;s, ou bien d'autres raisons. Quand elle persiste, elle m&#233;rite un regard particulier des pouvoirs publics (au sens large) pour chasser les cas de rente abusive, de monopole ou d'exploitation. Mais la taxation ne fait pas dispara&#238;tre de telles situations. Elle ne r&#233;pond donc en g&#233;n&#233;ral pas &#224; la question. C'est en intervenant directement sur la structure du march&#233;, voire sur les entreprises concern&#233;es, qu'on peut op&#233;rer de fa&#231;on appropri&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Extension du concept&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces analyses me paraissent devoir &#234;tre &#233;tendues &#224; la consid&#233;ration g&#233;n&#233;rale du r&#244;le du syst&#232;me des prix dans la soci&#233;t&#233;. Dans une &#233;conomie d&#233;centralis&#233;e, il est essentiel : c'est par lui que sont agr&#233;g&#233;es aussi efficacement que possible toutes les indications disponibles sur le jeu de la raret&#233;, des conditions de production, des priorit&#233;s ou des d&#233;sirs des personnes. Il s'en d&#233;duit que la qualit&#233; de ces m&#233;canismes est un enjeu collectif majeur. Mais du coup la r&#233;flexion doit aller plus loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Savoir si une activit&#233; est r&#233;ellement productive, au sens d'un apport r&#233;el &#224; la soci&#233;t&#233; est une question essentielle. Et pour cela la d&#233;termination de prix &#233;quitables s'av&#232;re un enjeu majeur. Mariana Mazzucato (dans T&lt;i&gt;he Value of Everything - Making and Taking in the Global Economy&lt;/i&gt;), propose ici une r&#233;flexion sur la cr&#233;ation de valeur, de vraie valeur. Dans l'&#233;conomie dominante, on consid&#232;re que du moment que les transactions se font sur ce qu'on appelle un march&#233; (au sens large, c'est-&#224;-dire par des transactions &#8216;libres'), elles donnent une vraie indication de prix, et par l&#224; de valeur. Mais dit-elle, bien souvent en r&#233;alit&#233; cette valeur a &#233;t&#233; le fruit de l'action collective de la soci&#233;t&#233; et, dans celle-ci le r&#244;le du secteur public a &#233;t&#233; important voire d&#233;cisif ; mais il est peu ou pas r&#233;mun&#233;r&#233;, et donc pas pris en compte dans les estimations collectives. Par ailleurs dans bien des cas les prix r&#233;sultent d'un comportement pr&#233;dateur, exploitant un rapport de force et visant &#224; cr&#233;er un effet de rente purement parasitaire. En outre, la valeur ainsi d&#233;termin&#233;e est attribu&#233;e en compatibilit&#233; nationale &#224; celui qui per&#231;oit ce prix. Ce qui a une influence sur les comportements collectifs, d&#233;valorisant le r&#244;le des autres acteurs, gonflant l'apport des secteurs concern&#233;s et donnant des indications fausses aux d&#233;cideurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La limite de son raisonnement est qu'elle en d&#233;duit une remise en cause des march&#233;s, plus qu'une r&#233;flexion sur la formation des prix et plus pr&#233;cis&#233;ment sur le juste prix. Or il est clair que l'utilisation du prix comme mesure de la satisfaction de besoins suppose que le prix soit juste et notamment que le march&#233; fonctionne convenablement. Comme exemple de ces march&#233;s d&#233;form&#233;s par un comportement pr&#233;dateur, elle donne celui de la finance, qui a vu sa part dans la valeur ajout&#233;e constat&#233;e doubler par rapport &#224; la p&#233;riode avant 1970. Mais aussi l'industrie pharmaceutique, qui tire des profits &#233;normes, parfois bien sup&#233;rieurs &#224; son effort de recherche, avec l'argument fallacieux que le besoin du client est tr&#232;s fort et le co&#251;t alternatif (l'absence de soin) tr&#232;s &#233;lev&#233;. Mais comme on l'a vu, d&#233;j&#224; les scolastiques soulignaient que l'intensit&#233; du besoin de l'acheteur ne justifie pas que le vendeur monte ses prix de fa&#231;on d&#233;mesur&#233;e, surtout si ce besoin est vital et si le vendeur est en position monopoliste, cas de bien des sp&#233;cialit&#233;s pharmaceutiques. En d'autres termes le prix n'est alors pas un juste prix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il reste bien s&#251;r que m&#234;me si le prix est un juste prix, il ne s'ensuit pas que l'activit&#233; concern&#233;e apporte une r&#233;elle valeur dans une perspective &#233;thique. La pornographie par exemple pourrait &#234;tre factur&#233;e de fa&#231;on correcte, et m&#234;me (en th&#233;orie au moins) voir ses acteurs bien pay&#233;s et bien trait&#233;s, sans que cette activit&#233; devienne une activit&#233; collectivement b&#233;n&#233;fique. Dans la perspective d'une r&#233;vision de la comptabilit&#233; nationale comportant une appr&#233;ciation sur l'apport au bien commun (ou d'une lecture diff&#233;rente de cette comptabilit&#233;), on serait conduits non seulement &#224; revoir la part du secteur public (en plus et en moins), et &#224; inclure les activit&#233;s non r&#233;mun&#233;r&#233;es (dont je parle par ailleurs) ; mais on pourrait avoir &#224; op&#233;rer un tri entre activit&#233;s tol&#233;r&#233;es mais peu ou pas b&#233;n&#233;fiques, et activit&#233;s r&#233;ellement productives. Vaste programme, qui sort du champ de l'&#233;conomie pure mais aurait en sens pour la r&#233;flexion collective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mary Hirschfeld (dans &lt;i&gt;Aquinas and the Market&lt;/i&gt;) nous rappelle de son c&#244;t&#233; le principe thomiste que nos &#233;changes doivent &#234;tre justes. Se concentrer sur le juste prix a entre autres &#224; ses yeux l'avantage de nous d&#233;tourner de l'objectif de maximalisation de notre r&#233;sultat mon&#233;taire, et nous permet de prendre conscience du service qui nous est rendu par les personnes concern&#233;es, et que nous pouvons leur rendre. Thomas souligne justement l'importance du travail comme service rendu aux autres et &#224; la soci&#233;t&#233;. D&#232;s lors le producteur ne doit pas confondre l'aspect mon&#233;taire de ses ventes avec le service qu'il rend. Cela conduit sinon aux exc&#232;s de la publicit&#233; et du marketing, qui veulent nous convaincre d'acheter le maximum de biens, m&#234;me inutiles. C&#244;t&#233; acheteur, le souci du juste prix, dit-elle en outre, suppose une r&#233;f&#233;rence au niveau de vie de celui qui a fabriqu&#233; le produit : je dois avoir le souci qu'il puisse mener une vie d&#233;cente. Et si je suis moi-m&#234;me au large, je dois d'autant plus payer un prix appropri&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, si je suis vendeur et que je cherche &#224; d&#233;terminer un prix d'offre pour un produit donn&#233;, je vais naturellement tenir compte des prix existants, et notamment des prix des produits et services entrant dans la d&#233;termination du prix &#224; fixer. Mais ces prix refl&#232;tent eux-m&#234;mes une r&#233;alit&#233; complexe, pas n&#233;cessairement vertueuse. Par exemple, ce peut &#234;tre des prix maintenus tr&#232;s bas parce que ceux qui produisent ces biens sont sous-pay&#233;s. L'exemple &#233;ventuel des producteurs de mati&#232;res premi&#232;res vient imm&#233;diatement &#224; l'esprit ; mais ce peut &#234;tre vrai de tout fournisseur qui est faible par rapport &#224; l'acheteur (agriculteurs, PME). Bien s&#251;r, cas par cas, il peut &#234;tre juste d'acheter les produits de pays en d&#233;veloppement, car ils ont aussi droit &#224; vendre leurs productions ; et il est possible de consid&#233;rer que le prix l&#224;-bas puisse &#234;tre l&#233;gitimement plus bas sans que cela soit injuste (cas de produits manufactur&#233;s, si les ouvriers ont un salaire qui localement est correct). Mais il se peut aussi que l'analyse me montre que le prix qu'on m'offre est effectivement anormalement bas, ce qui veut dire qu'il incorpore une injustice envers quelqu'un. L'analyse men&#233;e dans l'esprit du juste prix peut conduire alors &#224; ne pas acheter, &#233;ventuellement &#224; d&#233;noncer l'injustice. La cons&#233;quence en est qu'on ne saurait se contenter de noter les prix sur un march&#233; pour se d&#233;terminer ensuite. Id&#233;alement, il faudrait se livrer &#224; une v&#233;ritable analyse des conditions d'&#233;tablissement du prix de ce qu'on ach&#232;te, tout comme on se pr&#233;occupe de son impact sur l'environnement. Naturellement il faut &#234;tre r&#233;aliste : c'est hors de port&#233;e de la plupart des gens ou m&#234;me des entreprises prises individuellement. Mais c'est possible dans une certaine mesure dans la soci&#233;t&#233;. Soit sous forme associative, soit comme service payant, comme on le voit d&#233;j&#224; ici ou l&#224; : des analyses peuvent alors &#234;tre &#233;labor&#233;es qui guident les acheteurs, non seulement sur la qualit&#233; des produits, mais sur leurs conditions de fabrication et de tarification.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La prise en compte des externalit&#233;s&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une telle consid&#233;ration s'&#233;tend &#224; un sujet familier en &#233;conomie, et d&#233;j&#224; &#233;voqu&#233;, qu'on appelle les externalit&#233;s : au sens large, cela vise tout impact positif ou n&#233;gatif non pris en compte dans la comptabilit&#233;, souvent n&#233;gatif comme la pollution et plus g&#233;n&#233;ralement toute action n&#233;gative sur l'environnement. Mais ce peut &#234;tre un effet positif, comme dans le cas d'une innovation b&#233;n&#233;fique ensuite copi&#233;e ou diss&#233;min&#233;e. Il y a collectivement un int&#233;r&#234;t majeur &#224; ce que ces externalit&#233;s soient r&#233;int&#233;gr&#233;es dans les comptes, c'est-&#224;-dire impactent les r&#233;sultats des entreprises, et le prix pay&#233; par le consommateur, dans la mesure &#233;videmment o&#249; c'est r&#233;aliste. Car c'est tr&#232;s exactement le r&#244;le des prix en &#233;conomie : transmettre une information avec un impact concret et mat&#233;riel. Une telle r&#233;int&#233;gration n'est pas praticable partout, soit parce que l'impact n'est pas quantifiable (ou qu'on n'a pas de m&#233;thode fiable), soit que cela pose des probl&#232;mes politiques (la mesure n'est pas comprise et admise soit par les producteurs soit par les consommateurs, car elle conduit &#224; des variations fortes de prix) ou des questions de concurrence, notamment internationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus pr&#233;cis&#233;ment, s'agissant de la mesure possible de ces r&#233;alit&#233;s, il faut distinguer trois niveaux : ce qui peut &#234;tre int&#233;gr&#233; comptablement ; ce qui est quantifiable mais non comptable ; et ce qui n'est pas quantifiable. Dans le deuxi&#232;me niveau, une cat&#233;gorie particuli&#232;re est celle du calcul extra-comptable mais mon&#233;taire : on chiffre un impact (notamment sur l'&#233;conomie, les clients ou les fournisseurs, l'activit&#233; en g&#233;n&#233;ral) mais il n'a pas vocation &#224; entrer dans la comptabilit&#233;. C'est ainsi qu'une banque en particulier (qui a gard&#233; &#224; cette date confidentiel le calcul) &#233;value l'impact de son activit&#233; de financement &#224; travers ses clients : n&#233;gatif si elle finance par exemple des activit&#233;s carbon&#233;es, positif si cela cr&#233;e des emplois. Mais cela reste distinct et s&#233;par&#233; de son compte de r&#233;sultat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces trois cat&#233;gories sont importantes, et on aurait grand tort de se limiter au comptable ou au quantifiable. Mais naturellement s'ils sont int&#233;gr&#233;s comptablement l'impact est direct et incontournable. C'est sans doute dans le champ de l'&#233;cologie que c'est le plus praticable, car il est largement quantifiable comptablement, et on peut jouer sur les prix par une facturation de type carbone, ou par des taxes ou amendes. La fixation d'un prix peut se faire soit par fixation administrative du prix ; soit si c'est possible, plut&#244;t par un march&#233;. Non par id&#233;ologie de march&#233;, mais parce que cela refl&#232;te mieux la r&#233;alit&#233; des priorit&#233;s des acteurs, ce qui permet de mieux les influencer. Ce qui suppose &#233;videmment qu'il soit bien organis&#233;. Dans tous ces cas la recherche du juste prix doit conduire &#224; int&#233;grer r&#233;solument ces externalit&#233;s dans les prix et par l&#224; dans les comptes, sous r&#233;serve des limites ci-dessus &#8211; techniques, politiques ou concurrentielles, mais qui ne sont que des limites de fait, si possible provisoires.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Le r&#244;le du don dans l'&#233;conomie </title>
		<link>https://www.pierredelauzun.fr/Le-role-du-don-dans-l-economie.html</link>
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		<dc:date>2022-09-14T12:12:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Economie et don</dc:subject>
		<dc:subject>Entreprise et gratuit&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>Gratuit&#233;</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Un fait est clair : la place du don dans l'&#233;conomie ne saurait se r&#233;soudre au r&#244;le subalterne et p&#233;riph&#233;rique qui lui est reconnu par la pens&#233;e commune. L'&#233;conomie comprise de fa&#231;on r&#233;ductrice comme la seule activit&#233; marchande mesurable n'est qu'une partie de l'activit&#233; de l'homme. Des pans entiers essentiels de la vie commune &#233;chappent &#224; sa logique, et notamment la gratuit&#233;. La famille en est un exemple &#233;vident, ou l'associatif. Plus largement, le don est essentiel &#224; la constitution de tout lien social, comme je le rappelle &#224; la suite de bien d'autres, notamment dans mon livre La finance peut-elle &#234;tre au service de l'homme ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut donc retrouver la probl&#233;matique du don au sein m&#234;me de l'activit&#233; &#233;conomique. L'analyse habituelle du march&#233; comme de l'Etat est donc terriblement r&#233;ductrice. Inversement, vouloir remettre en cause radicalement l'&#233;conomie (d'&#233;change ou &#233;tatique), au profit du don, comme certains l'&#233;voquent notamment en contexte chr&#233;tien, est comme tel une utopie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est l'occasion de r&#233;fl&#233;chir au r&#244;le du don dans la soci&#233;t&#233; et plus particuli&#232;rement dans l'&#233;conomie. On verra qu'il est essentiel et m&#234;me vital, car c'est lui qui fonde la communaut&#233;. Et que cela joue de ce fait un r&#244;le essentiel dans la vie m&#234;me de ces formes de communaut&#233; de travail que sont les entreprises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suite&#8230;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Entreprise-et-gratuite-+.html" rel="tag"&gt;Entreprise et gratuit&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Gratuite-+.html" rel="tag"&gt;Gratuit&#233;&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Un fait est clair : la place du don dans l'&#233;conomie ne saurait se r&#233;soudre au r&#244;le subalterne et p&#233;riph&#233;rique qui lui est reconnu par la pens&#233;e commune. L'&#233;conomie comprise de fa&#231;on r&#233;ductrice comme la seule activit&#233; marchande mesurable n'est qu'une partie de l'activit&#233; de l'homme. Des pans entiers essentiels de la vie commune &#233;chappent &#224; sa logique, et notamment la gratuit&#233;. La famille en est un exemple &#233;vident, ou l'associatif. Plus largement, le don est essentiel &#224; la constitution de tout lien social, comme je le rappelle &#224; la suite de bien d'autres, notamment dans mon livre La finance peut-elle &#234;tre au service de l'homme ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut donc retrouver la probl&#233;matique du don au sein m&#234;me de l'activit&#233; &#233;conomique. L'analyse habituelle du march&#233; comme de l'Etat est donc terriblement r&#233;ductrice. Inversement, vouloir remettre en cause radicalement l'&#233;conomie (d'&#233;change ou &#233;tatique), au profit du don, comme certains l'&#233;voquent notamment en contexte chr&#233;tien, est comme tel une utopie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est l'occasion de r&#233;fl&#233;chir au r&#244;le du don dans la soci&#233;t&#233; et plus particuli&#232;rement dans l'&#233;conomie. On verra qu'il est essentiel et m&#234;me vital, car c'est lui qui fonde la communaut&#233;. Et que cela joue de ce fait un r&#244;le essentiel dans la vie m&#234;me de ces formes de communaut&#233; de travail que sont les entreprises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le r&#244;le central du don&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme je le rappelais dans La finance peut-elle &#234;tre au service de l'homme ? , notamment sur la base des travaux de J. Godbout, &#171; l'utilitarisme fa&#231;onne notre pens&#233;e, or pour lui le vrai don serait d&#233;sint&#233;ress&#233; et c'est impossible ; il ne conna&#238;t d&#232;s lors que l'Etat et le march&#233;. Mais une personne qui nie la pertinence du don vit en g&#233;n&#233;ral elle-m&#234;me pour sa famille, &#224; qui elle donne gratuitement une bonne partie de son temps et de son argent. C'est plus g&#233;n&#233;ralement le don qui cr&#233;e la relation dans la soci&#233;t&#233; puisque le lien qu'il cr&#233;e persiste dans le temps et n'est pas annul&#233; par un paiement comme dans une op&#233;ration commerciale. En outre, la soci&#233;t&#233; est compos&#233;e d'hommes qui cherchent &#224; se s&#233;duire et &#224; s'apprivoiser en cr&#233;ant des liens, ce qui prend du temps et demande certains actes, dont principalement les &#233;changes de dons, m&#234;me s'ils sont plus ou moins orient&#233;s vers une contrepartie ultime. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; L'homme n'agissant que dans le cadre d'une soci&#233;t&#233;, il a un besoin vital du lien social. [&#8230;] S'il n'y a plus de lien, il ne reste que l'individu, solitaire plus que libre, fragile et vuln&#233;rable, et surtout st&#233;rile. Mais si on a un besoin vital de lien social, on a un besoin du don, m&#234;me dans les activit&#233;s ayant une dimension mat&#233;rielle importante, donc en &#233;conomie aussi. [&#8230;] La logique du don a sa place &#224; l'int&#233;rieur de l'activit&#233; &#233;conomique normale, car lui seul cr&#233;e de la socialit&#233; : une entreprise par exemple p&#233;ricliterait si les employ&#233;s ne donnaient pas plus que ne vaut leur salaire ; de m&#234;me l'administration si les fonctionnaires n'avaient aucun sens du service public. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Activit&#233; &#233;conomique et relations humaines&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une premi&#232;re &#233;tape alors est la reconnaissance de l'enjeu essentiel des relations humaines, y compris dans l'activit&#233; &#233;conomique. Une source majeure de r&#233;flexion est ici l'&#233;cole italienne de l'&#233;conomie civile. Simona Beretta d&#233;veloppe par exemple cette question de fa&#231;on stimulante. Elle montre que la source principale de richesse qui est le travail humain, et son effet, qui est le d&#233;veloppement personnel ou social, impliquent des relations personnelles, ce qui est &#224; l'oppos&#233; de la relation impersonnelle et contractuelle suppos&#233;e pr&#233;valoir sur les march&#233;s ou les lieux de travail. En fait, tous les actes &#233;conomiques qui comptent supposent une relation personnelle, souvent durable, surtout d&#232;s qu'il y a asym&#233;trie d'information, &#233;conomies d'&#233;chelle, concentration de pouvoir etc. La confiance a une valeur &#233;conomique sp&#233;cifique, et elle comporte une forte dimension personnelle. Et la dimension interpersonnelle, amicale, implique usage du don comme on l'a vu. Mais attention : &#224; nouveau, cela ne veut pas dire que des relations de ce type soient toujours bonnes en soi. Les relations humaines sont ambivalentes, le don compris. Tout d&#233;pend du sens de la relation ; dans le mauvais cas, le r&#233;sultat peut en &#234;tre une forme de d&#233;pendance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fait est pourtant, poursuit-elle, que dans le langage courant le mot &#8216;gratuit' contient une connotation quelque peu d&#233;pr&#233;ciative : si c'est gratuit, c'est irrationnel. En outre, une gratuit&#233; consciente totale ou presque est rare : c'est surtout la relation des parents avec leurs enfants. Mais justement, dans cette optique l'int&#233;r&#234;t de ces relations de don ne se limite pas &#224; leur contribution au fonctionnement de l'&#233;conomie. L'acc&#232;s mat&#233;riel &#224; des biens est une chose ; la qualit&#233; de la relation humaine, une autre. Si on cherche &#224; optimiser sur la base d'un pur r&#233;sultat mat&#233;riel, la recherche du bien moral appara&#238;t comme un co&#251;t, une contrainte ext&#233;rieure, et le don sera jug&#233; irrationnel. Mais c'est diff&#233;rent si l'optimisation est comprise plus largement. La circulation des biens dans le march&#233;, tout comme les circuits bureaucratiques verticaux, r&#233;duits &#224; eux-m&#234;mes engendrent une forme pauvre de d&#233;veloppement. Mais si on con&#231;oit le d&#233;veloppement plus largement, on inclut la possibilit&#233; d'une circulation de dons, ins&#233;r&#233;e dans le temps. Il se cr&#233;e alors une relation libre, mais o&#249; le receveur est engag&#233; dans une forme de d&#251; envers le donneur, avec des obligations r&#233;ciproques, qui restent libres et non hi&#233;rarchiques. Et ceci comporte n&#233;cessairement des relations humaines larges. L'id&#233;e est donc, dit S. Beretta, que &#171; la force des relations de &#8216;don' &#224; l'int&#233;rieur des soci&#233;t&#233;s est cruciale pour le d&#233;veloppement &#187;. Notamment s'il s'agit de s'adapter &#224; des environnements changeants et de cr&#233;er de nouvelles initiatives. En outre, il faut en permanence entretenir et renouveler les relations au sein de la soci&#233;t&#233;, l'alliance qui en est &#224; la base : il faut prouver &#224; chaque &#233;tape que la confiance mutuelle est m&#233;rit&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De son c&#244;t&#233;, S. Zamagni nous rappelle que la science &#233;conomique doit s'ouvrir &#224; l'aspect relationnel, car le c&#339;ur de notre position au sein de la soci&#233;t&#233; n'est pas dans des r&#232;gles, mais dans &#8216;l'&#234;tre avec'. Au d&#233;part dit-il, l'&#233;conomie de march&#233; comportait, outre l'&#233;change et la redistribution, le principe de r&#233;ciprocit&#233;. Mais il s'est perdu avec la r&#233;volution industrielle, d'o&#249; la r&#233;duction de l'&#233;conomie au couple Etat/march&#233;, et une s&#233;rie de dilemmes, comme celui entre efficacit&#233; et justice distributive. D'o&#249; aussi la faiblesse de la production de biens relationnels dans nos soci&#233;t&#233;s (dans lesquels le r&#244;le du don est essentiel). Nos soci&#233;t&#233;s se fondent, dit-il encore, sur une concurrence pour l'acquisition de biens de position (ceux cens&#233;s vous donner un statut dans la soci&#233;t&#233;, au moins une image), qui sont en quantit&#233; limit&#233;e et consomm&#233;s, plus que pour celle de biens relationnels (qui cr&#233;ent une vraie relation) ; d'o&#249; le sentiment de solitude, et l'absence de corr&#233;lation qu'on constate entre richesse et bonheur, car ce dernier d&#233;pend des relations entre personnes. Mais la soci&#233;t&#233; n'est pas viable sans une forme de fraternit&#233; ; la personne n'est pas simplement dot&#233;e de relations, elle en est constitu&#233;e. Dans la r&#233;ciprocit&#233;, le bien apport&#233; par la relation d&#233;pend directement de la connaissance de la personne qu'on a en face. Si on veut que cette r&#233;alit&#233; se traduise aussi dans l'&#233;change, il faut donc, dans le march&#233; aussi, des acteurs orient&#233;s vers la relation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas un pur v&#339;u pieux, c'est une constatation rationnelle ; &#224; un niveau simple, l'exemple du dilemme du prisonnier le montre dans la th&#233;orie des jeux : quand la relation existe, elle change radicalement, en bien, le r&#233;sultat de l'interaction. En outre, la pratique de la r&#233;ciprocit&#233; modifie nos hi&#233;rarchies de priorit&#233;s. Il faut donc que les acteurs, inspir&#233;s par le principe de r&#233;ciprocit&#233;, comprennent qu'il y a des transferts qui sont indissociables des rapports humains, et cela dans le march&#233; aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une telle conception est distincte de celle fondant l'Etat-providence. Ce qu'on appelle &#8216;droits sociaux' dans ce dernier cadre est fond&#233; sur une id&#233;e de devoir, assum&#233; par l'Etat. En revanche, les &#8216;biens de gratuit&#233;' nous fixent une obligation int&#233;rieure, n&#233;cessaire au bonheur, et plus qu'une vertu &#233;thique, c'est l'id&#233;e d'un autre type de relation, qui participe en un sens du spirituel. En outre, le march&#233; consid&#233;r&#233; en lui-m&#234;me ne cr&#233;e pas de r&#233;sultat coop&#233;ratif, de confiance. Or le manque de confiance mutuelle est un facteur majeur de sous-d&#233;veloppement (et, peut-on ajouter, une source de co&#251;ts et de mauvais fonctionnement du march&#233;). L'&#233;change ne peut produire un fonctionnement optimal si ces biens d'ordre culturels ne sont pas pr&#233;sents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le fondement dans une &#233;thique du bien commun et des vertus&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Stefano Zamagni nous rappelle ici un positionnement anthropologique qui est celui de la pens&#233;e classique, qui situe la personne humaine comme &#224; la fois relationnelle, et orient&#233;e vers son bien qui suppose un bien commun. Dans la soci&#233;t&#233; s&#233;cularis&#233;e on parle d'int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral ; ici on parle de bien commun. Cela implique une culture de la chose commune, impr&#233;gnant autant que possible la soci&#233;t&#233;, non comme une r&#233;alit&#233; mise en surplomb, comme le fait l'Etat ou l'autorit&#233; publique, mais irriguant l'ensemble des relations humaines, y compris les march&#233;s. On pourrait &#234;tre tent&#233; d'y voir une forme d'utopie ; cela serait le cas si c'&#233;tait un programme d'ensemble reconstruisant la soci&#233;t&#233; sur cette base. En r&#233;alit&#233; c'est bien plut&#244;t &#224; voir comme une dimension de la r&#233;alit&#233;, qui n'est pas mise en valeur et prise en compte explicitement dans le cadre de nos soci&#233;t&#233;s, mais qui peut &#234;tre reconnue comme une composante importante de cette r&#233;alit&#233;, &#224; encourager et faciliter autant que faire se peut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une telle conception &#233;claire alors une autre question centrale, celle de l'&#233;thique, qui est dans une large mesure une question culturelle, une question de formation, dans une optique qui est aussi celle du bien commun. Ce qu'on appelle habituellement &#233;thique rel&#232;ve de l'&#233;thique de responsabilit&#233;, qui fixe nos devoirs envers les autres parties prenantes, ce qu'on peut &#233;largir &#224; l'id&#233;e de solidarit&#233; et au souci de la relation. Plus largement, dans une forme d'autor&#233;gulation une majorit&#233; d'acteurs peut voir un int&#233;r&#234;t pour chacun &#224; fonctionner dans un cadre o&#249; tout n'est pas permis et o&#249; on consent pour soi &#224; des limites car les autres s'y soumettant aussi, chacun est gagnant ; &#224; conditions bien s&#251;r que l'id&#233;e soit bien accr&#233;dit&#233;e dnas la population concern&#233;e. Mais, entre autres limites, cela ne garantit pas le respect de cet id&#233;al ou de ces r&#232;gles. Le principal ressort de rappel externe est alors la r&#233;putation ; c'est un facteur r&#233;el, mais il est vuln&#233;rable, et il se fonde souvent sur un calcul rationnel d'int&#233;r&#234;t qui peut &#234;tre remis en cause lorsqu'il y a int&#233;r&#234;t &#224; le rompre. Dans la pens&#233;e contractualiste dominante, c'est l'accord sur un contrat qui fonde l'obligation. Mais cela n'en ferait une obligation int&#233;rioris&#233;e que s'il y avait consensus r&#233;el de tous sur les r&#232;gles adopt&#233;es, et acceptation de l'id&#233;e que cela nous lie int&#233;rieurement. Or ce n'est pas le cas dans nos soci&#233;t&#233;s, dans la mesure o&#249; on y comprend la libert&#233; comme une absence de contrainte. Il n'y a donc pas de ressort de rappel, et le syst&#232;me mine l'&#233;thique ainsi d&#233;finie. L'&#233;thique des vertus de la tradition classique est tr&#232;s diff&#233;rente. Elle gouverne l'ordre des pr&#233;f&#233;rences lui-m&#234;me : on respecte le code &#233;thique parce qu'on lui donne une valeur en lui-m&#234;me, et cela pour nous-m&#234;mes. La voie ainsi comprise est meilleure, non seulement pour les autres, mais pour nous-m&#234;mes. Il ne s'agit pas ici d'imposer des r&#232;gles et contraintes, mais de modifier la repr&#233;sentation qu'on se fait du bien et son r&#244;le dans notre agir, y compris &#233;conomique. Notons la diff&#233;rence avec l'id&#233;e moderne d'incitation, qui vise &#224; nous orienter mais nous laisse centr&#233;s sur nous, et diminue la confiance puisque nous savons que c'est un prix pay&#233;, ce qui nous conduit &#224; nous interroger sur les motivations sous-jacentes de l'autre et sur sa d&#233;termination &#224; respecter ses engagements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'utopie d'une &#233;conomie du don&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faut-il aller plus loin et remettre en cause radicalement l'&#233;conomie (d'&#233;change ou &#233;tatique), dans son anthropologie m&#234;me, au profit du don ? En contexte chr&#233;tien plus particuli&#232;rement, une alternative &#233;voqu&#233;e par certains serait une &#233;conomie dans laquelle le don, voire la communion, joueraient un r&#244;le central. C'est ce que plusieurs auteurs am&#233;ricains comme Daniel M. Bell Jr., David L. Schindler ou Adrian Walker nous expliquent avec force. Ils partent d'une critique s&#233;v&#232;re du syst&#232;me capitaliste et de son syst&#232;me de valeurs, centr&#233; sur l'int&#233;r&#234;t et le d&#233;sir suppos&#233; insatiable, traitant tout comme marchandise, et ils vont aussi jusqu'&#224; contester l'id&#233;e m&#234;me de raret&#233;. En face de quoi ils mettent en avant le r&#244;le du don et du bien commun, gr&#226;ce au recentrage sur l'autre et ses besoins : nous sommes des personnes en communaut&#233;, vuln&#233;rables aux autres et d&#233;pendants, et non des individus isol&#233;s. La personne est en elle-m&#234;me une richesse, qu'on peut appeler ontologique. Parall&#232;lement, soulignent-ils, cette r&#233;flexion conduit &#224; un souci qualitatif portant sur les biens eux-m&#234;mes, notamment &#224; ne pas f&#233;tichiser les r&#233;alit&#233;s &#233;conomiques, et &#224; ne pas voir les autres comme des instruments pour nos d&#233;sirs. Et donc &#224; ne pas faire une dichotomie entre une &#233;conomie qui ob&#233;irait &#224; des lois non &#233;thiques, et un comportement de don ou de solidarit&#233; qui interviendrait ensuite. C'est alors notre attitude permanente qui est en jeu, y compris quand nous agissons dans le monde &#233;conomique. Cela dit, ils n'en d&#233;duisent pas v&#233;ritablement une &#233;conomie radicalement diff&#233;rente ; ils admettent les r&#233;alit&#233;s &#233;conomiques de base : production, consommation, march&#233;s, profits, contrats, division du travail etc. Mais ils visent &#224; bouleverser la logique des relations, quitte &#224; avancer par petits pas. Ce qu'ils nous demandent en d&#233;finitive est de r&#233;pondre &#224; notre vocation, c'est-&#224;-dire de faire ce que nous avons &#224; faire l&#224; o&#249; nous sommes (devoir d'&#233;tat), parce que nous y sommes appel&#233;s, mais avec un &#233;tat d'esprit profond&#233;ment diff&#233;rent, tourn&#233; vers l'autre ; et ce faisant d'agir concr&#232;tement, par petits pas, o&#249; c'est possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais du coup, c'est leur fondement th&#233;orique qui para&#238;t &#233;trange, et notamment leur critique radicale de la raret&#233; et du march&#233;. Prenons par exemple le march&#233; : si on r&#233;cuse le r&#244;le de d&#233;miurge de la main invisible, mais qu'on admet que le march&#233; a un r&#244;le l&#233;gitime, comment le comprendre ? Accepter une confrontation d'offres et de demandes, portant sur des quantit&#233;s et des prix possibles de biens &#224; &#233;changer suppose par d&#233;finition une forme de raret&#233;, qui n'est pas explicable par le seul &#233;go&#239;sme ; elle suppose aussi la confrontation d'ordres individuels, n&#233;cessairement imparfaits et partiels. Ce qui appara&#238;t alors est que leur analyse critique du capitalisme &#233;tait, au d&#233;part, insatisfaisante : la forme id&#233;ologique de ce dernier, qui exclut toute consid&#233;ration &#233;thique ou spirituelle, est contestable. Mais l'id&#233;e d'une raret&#233; (d&#233;pendant de l'&#233;tat de la soci&#233;t&#233;) est indiscutable ; en outre, l'action des hommes est loin d'&#234;tre mue par le seul altruisme et a besoin de guidage et d'information ; elle doit donc &#234;tre coordonn&#233;e et arbitr&#233;e par des proc&#233;dures et des m&#233;canismes, dont le march&#233; et l'Etat. March&#233; et entreprise ont en outre l'immense avantage de laisser la personne plus libre de se d&#233;ployer et d'assumer des choix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut donc distinguer les niveaux. L'un est la critique de l'anthropologie qu'on trouve dans bien des manuels d'&#233;conomie, avec sa r&#233;duction simpliste de l'homme &#224; l'homo economicus qui en impr&#232;gne toute la dimension prescriptive, et se prolonge concr&#232;tement dans la financiarisation de l'&#233;conomie, par laquelle elle structure notre vie collective. Une telle critique est indiscutable. Mais, en m&#234;me temps, il faut int&#233;grer ces pr&#233;occupations dans le contexte r&#233;el. Or les outils de l'&#233;conomie ne supposent pas en soi de r&#233;duire de fa&#231;on n&#233;cessaire l'homme &#224; l'homo economicus ; c'est vrai par exemple &#224; nouveau de la confrontation des offres et demandes de biens sur un march&#233;, et de son fonctionnement m&#234;me : le march&#233; est un outil de la soci&#233;t&#233;, dont le r&#233;sultat d&#233;pend directement des priorit&#233;s des acteurs, y compris &#233;thiques et sociales, et de leur comportement effectif. Il n'est donc pas en soi mauvais, au contraire ; il est non seulement compatible avec une anthropologie saine, mais il en fait n&#233;cessairement partie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout autre est le niveau d'une possible utopie : l'id&#233;e d'une soci&#233;t&#233; qui parviendrait &#224; fonctionner sur un principe de don et de partage devenant le moyen normal de l'activit&#233; &#233;conomique. La g&#233;n&#233;ralisation du don tombe en effet &#224; nouveau sur la question de la raret&#233;. On conna&#238;t les limites de l'&#233;change marchand, par exemple par rapport &#224; la famille ou &#224; l'environnement. Mais le don g&#233;n&#233;ralis&#233; ne procure pas une certitude de rationalit&#233; sup&#233;rieure ; il peut tout autant conduire &#224; la n&#233;gligence de la famille ou de l'environnement, ou &#224; des comportements absurdes de type potlatch. En outre, il est peu vraisemblable que, dans la sph&#232;re des &#233;changes, il r&#233;gule la raret&#233; comme r&#233;ussit &#224; le faire l'&#233;change marchand (ou la r&#233;glementation). Si je donnais toute ma production &#224; la soci&#233;t&#233;, je n'aurais aucune garantie qu'on me donnerait ce que je d&#233;sire, ou m&#234;me ce &#224; quoi j'ai droit (sauf collectivisation, dont on conna&#238;t l'inefficacit&#233;). D'autant qu'il n'y aurait aucun moyen de comparer ce que je donnerais avec ce que je d&#233;sirerais. Et donc (sauf cercles restreints et unis affectivement, comme en famille), cela ne fonctionnerait que si les apports et les d&#233;sirs &#233;taient tr&#232;s &#233;troitement balis&#233;s, donc dans une soci&#233;t&#233; tr&#232;s frugale et surtout tr&#232;s contr&#244;l&#233;e. L'argument d'Adam Smith sur le fait que le boulanger me procure mon pain parce qu'il y a int&#233;r&#234;t est certes dangereux s'il limite les relations &#224; cette seule dimension ; mais il contient une observation indiscutable : le levier de l'int&#233;r&#234;t est plus universellement et constamment pr&#233;sent, et dans le cadre de l'&#233;change marchand, il conduit les deux parties &#224; prendre en compte les int&#233;r&#234;ts de l'autre. A sa fa&#231;on il introduit une dimension de pr&#233;visibilit&#233; et par l&#224; de confiance, m&#234;me si celle-ci recouvre une r&#233;alit&#233; bien plus large.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut donc rappeler &#224; nouveau l'utilit&#233; fondamentale d'une &#233;conomie d&#233;centralis&#233;e, d'initiative et de propri&#233;t&#233; priv&#233;e, et donc de l'entreprise et du march&#233;. La divergence de nos auteurs avec l'&#233;conomie actuelle est fondamentalement dans le syst&#232;me de valeur et de priorit&#233;, tant des acteurs que de la soci&#233;t&#233; et de ses r&#232;gles. Mais dans la r&#233;alit&#233; un tel changement du regard, voire une conversion, sont in&#233;vitablement imparfaits et partiels ; et le besoin d'institutions de r&#233;gulation &#233;conomique subsiste, donc le march&#233;, les prix, l'entreprise, les r&#233;glementations publiques etc. Une soci&#233;t&#233; m&#234;me utopique ne pourrait pas fonctionner sans ce type de r&#233;gulation. M&#234;me dans une soci&#233;t&#233; qui serait profond&#233;ment altruiste, tant la confrontation des offres et demandes sur un march&#233; que la r&#233;gulation publique, resteraient indispensables pour arbitrer entre les d&#233;sirs et les possibilit&#233;s et donner une indication de prix, sur la base de laquelle des raisonnements &#233;conomiques sont possibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous d&#233;duisons de ces analyses que le don est essentiel dans la constitution de la soci&#233;t&#233; ; mais aussi qu'on ne peut pas envisager de construire l'ensemble des rapports sur le don. Non seulement parce que ce n'est pas faisable, comme on l'a not&#233;, mais aussi parce que ce ne serait pas vraiment souhaitable. Dans la r&#233;alit&#233; sociale, le don est un syst&#232;me de rapports, lui aussi porteur de contraintes, et il pr&#233;sente ses propres inconv&#233;nients. Dans les soci&#233;t&#233;s anciennes, le rapport de sup&#233;riorit&#233; sociale des classes dirigeantes comportait des &#233;changes de dons avec les cat&#233;gories inf&#233;rieures. Cela cr&#233;ait des rapports sociaux qui &#233;taient certes des sources puissantes de liens intenses, mais in&#233;gaux et parfois oppressifs. En revanche bien s&#251;r, la place congrue qui est faite au don dans nos soci&#233;t&#233;s (et plus encore dans nos mentalit&#233;s conscientes) n'est pas non plus satisfaisante, et encore moins le formidable appauvrissement des rapports sociaux que cela entra&#238;ne. D'o&#249; le besoin de reconna&#238;tre son r&#244;le indispensable et de lui faire la place n&#233;cessaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas impensable. Une comparaison tr&#232;s int&#233;ressante est faite par Thomas Piketty dans Capital et id&#233;ologie, entre les biens patrimoniaux d&#233;tenus par l'Eglise dans les Anciens r&#233;gimes, soit entre 25 et 35 % des actifs de la soci&#233;t&#233; concern&#233;e, ce qui lui donnait une capacit&#233; d'action souvent sup&#233;rieure &#224; celle de l'Etat, et le secteur non lucratif actuel, qui, dit-il, d&#233;tient seulement aujourd'hui 1% des actifs en France, et 6 % aux Etats-Unis (et encore cela comprend des fondations qui sont au service d'une cause, en g&#233;n&#233;ral d&#233;finie par une famille et pas toujours purement altruiste). La signification de cette diff&#233;rence est manifeste : certes, notre soci&#233;t&#233; fait assumer les r&#244;les correspondants par l'Etat. Mais justement, pour &#233;quilibrer l'activit&#233; marchande, elle ne laisse plus de r&#244;le au don, et ne table que sur la coercition pure, l'imp&#244;t. Une autre conception est donc possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Gratuit&#233; et don dans la vie &#233;conomique, concr&#232;tement&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout ceci interpelle directement la conception &#233;conomique moderne, du fait du r&#244;le central qui y est jou&#233; par la recherche et la mesure d'un r&#233;sultat mon&#233;taire. L'id&#233;e d'ins&#233;rer de la gratuit&#233; et par l&#224; le souci de la relation dans nos relations heurte le &#8216;bon sens' actuellement dominant. Mais de quoi parle-t-on ici pr&#233;cis&#233;ment ? On comprend spontan&#233;ment la gratuit&#233; comme le fait de ne pas attendre un retour, quel qu'il soit, de l'action men&#233;e. Or il ne s'agit pas de r&#234;ver d'une gratuit&#233; absolue, encore moins de promouvoir un &#8216;acte gratuit', quasiment existentialiste. M&#234;me en &#8216;donnant' un sourire, d'une certaine fa&#231;on on attend en g&#233;n&#233;ral quelque chose ; m&#234;me la charit&#233; la plus d&#233;sint&#233;ress&#233;e du chr&#233;tien fervent attend en un sens quelque chose, au moins de Dieu, et les Evangiles y encouragent. Inversement, cela comporte au minimum de reconna&#238;tre l'existence de l'autre et une forme d'interd&#233;pendance, c'est-&#224;-dire de relation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me en restant dans le cadre de l'activit&#233; &#233;conomique classique, ce dont il s'agit est de ne pas attendre ou escompter syst&#233;matiquement un retour, en tout cas pas un retour consid&#233;r&#233; s&#251;r ou probable, et a fortiori pr&#233;vu juridiquement, et de ne pas le calculer ou le tarifer en permanence. Cela se relie en derni&#232;re analyse et &#224; nouveau &#224; la cr&#233;ation du lien social. Et donc tout simplement au fait de se soucier des autres. C'est manifeste dans le cas du fonctionnement interne d'une entreprise : si chacun calculait en permanence le retour attendu de chaque geste fait au profit de coll&#232;gues ou de l'entreprise elle-m&#234;me, la vie dans cette entreprise serait invivable et elle serait inefficace. Mais cela d&#233;borde manifestement ce cadre et vise la vie &#233;conomique dans son ensemble. Le fait humain premier est &#224; nouveau le lien social, la communaut&#233;, et la n&#233;cessit&#233; de le nourrir et de l'enrichir ; en &#233;conomie, cela se traduit par une production en commun de biens et de services, utile &#224; d'autres. La communaut&#233; suppose un bien commun (celui-l&#224; m&#234;me qui r&#233;sulte de son existence comme telle), une solidarit&#233;, et que chacun en retire ce qu'il est juste qu'il en retire. Ces objectifs sont en eux-m&#234;mes gratuits au sens qu'on a &#233;voqu&#233; de la non-attente d'un r&#233;sultat imm&#233;diat calculable : d&#233;j&#224;, si je suis simplement juste envers les autres, ce n'est pas en vue d'un r&#233;sultat imm&#233;diat, et s&#251;rement pas escomptable. Un premier effet, minimal, de ces r&#233;flexions est de se rappeler que le r&#233;sultat &#233;conomique, le profit, est d'abord un outil technique de gestion visant &#224; v&#233;rifier que la communaut&#233; que nous formons utilise au mieux les ressources disponibles (et produit plus qu'elle ne consomme). Mais si c'est une v&#233;rification finale, ce ne doit &#234;tre ni l'obsession de tous les instants, ni le seul crit&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une analyse pr&#233;cise et convaincante du r&#244;le du don dans l'entreprise comme moyen indispensable de la cr&#233;ation du lien social et par l&#224; de l'activit&#233; commune nous est fournie par Pascal Ide, B&#233;n&#233;dicte de Peyrelongue, Anouk Grevin, Jean-Didier Moneyron dans leur livre&lt;i&gt; Recevoir pour donner (Relancer la dynamique du don au travail)&lt;/i&gt; (2021). Ils montrent que l'action effective de chacun dans l'entreprise ou plus g&#233;n&#233;ralement sur le lieu de travail comporte toujours une part de don, qui non seulement ne rel&#232;ve pas du calcul ou du contrat, mais se trouve amoindrie si pour une raison ou une autre on veut le ramener &#224; cela : le don rel&#232;ve de l'int&#233;r&#234;t de ce que l'on fait et du sens que prend notre interaction avec les autres. Celui qui par exemple se donne &#224; fond &#224; son travail peut mal prendre non seulement l'absence de reconnaissance de cet effort, mais aussi sa requalification en d&#251;, ou sa r&#233;cup&#233;ration par le marketing. Parall&#232;lement, le manager qui croit tout donner peut par-l&#224; fermer la possibilit&#233; pour ses collaborateurs d'une contribution propre de leur part : il faut donc savoir aussi recevoir. Chacun doit donner, reconnaitre le don des autres, et recevoir. Ils r&#233;sument leurs conclusions op&#233;rationnelles en 4 propositions : le don n'est pas toujours o&#249; on l'attend et il faut savoir l'accueillir pour le qualifier (et donc d&#233;j&#224; le voir, et reconna&#238;tre son r&#244;le) ; trop de prescription peut faire dispara&#238;tre le don (si c'est un devoir, ce n'est plus un don, mais alors le salari&#233; n'en fait pas plus que ce qui est stipul&#233;) ; percevoir le don suppose la proximit&#233; (notamment avec les personnes) ; enfin le cycle des dons a besoin d'une juste r&#233;ciprocit&#233; (chacun doit donner et recevoir). Il faut donc une attention constante &#224; la gestion de ces &#233;changes selon la logique du don, sans quoi les personnes vivent et travaillent mal ensemble. Et donc m&#234;me le bon fonctionnement et les r&#233;sultats mesurables supposent une bonne int&#233;gration du jeu des dons r&#233;ciproques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Patrimoine et immat&#233;riel : au-del&#224; des flux comptables&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous venons d'&#233;voquer le r&#244;le central du don. Mais nous avons vu dans d'autres articles sur l'investissement &#233;thique le besoin imp&#233;rieux d'&#233;largir les crit&#232;res des propri&#233;taires comme des dirigeants d'entreprises, pour inclure d'autres consid&#233;rations que le r&#233;sultat comptable, &#224; commencer par l'environnement, le social etc. Or ces crit&#232;res ne sont eux aussi pas calculables, ou pas tous, en tout cas pas comme le r&#233;sultat &#233;conomique classique. L&#224; aussi il faut donc d&#233;passer le r&#233;sultat purement &#233;conomique. Cela va au-del&#224; de ce fait simple mais essentiel que sont les graves limites de nos m&#233;thodes comptables, et je ne parle pas ici seulement des normes IASB, centr&#233;es sur une valeur de march&#233; qui peut &#234;tre discutable, mais de toute comptabilit&#233;, si utile soit-elle. C'est m&#234;me vrai du point de vue du fonctionnement de l'&#233;conomie classique elle-m&#234;me : notamment, sans le patrimoine collectif immat&#233;riel, dans l'entreprise et en dehors d'elle-m&#234;me, et sans le b&#233;n&#233;volat, elle ne pourrait pas grand-chose. A commencer par les lois, les m&#339;urs, les valeurs collectives, la morale ambiante etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Encore l'entreprise, &#224; travers le bilan, cherche au moins &#224; &#233;valuer son patrimoine physique, et parfois commercial (goodwill). Mais au niveau national, rien de tel. Comme beaucoup l'ont fait remarquer, si je br&#251;le une for&#234;t et que je replante, le PNB augmente. Mais &#233;videmment la communaut&#233; est appauvrie. Il faudrait donc calculer le stock de patrimoine collectif, naturel (environnement, terroirs etc.) ou humain (routes, maisons etc.) ou au moins ses variations pour en affecter le PNB. Mais bien &#233;videmment, m&#234;me cela laisserait de c&#244;t&#233; le patrimoine culturel, moral, sociologique etc. qui fait vivre la soci&#233;t&#233; et lui donne son sens. La d&#233;sagr&#233;gation de la famille, source de malheurs multiples, fait sans doute augmenter le PNB &#224; terme proche. A la charni&#232;re des deux, on trouvera le patrimoine au sens &#233;troit du terme (monuments etc.), dont on peut calculer une valeur, mais qui en r&#233;alit&#233; vaut bien plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est donc vital d'&#233;largir le regard et de prendre en compte non seulement l'importance cruciale de ces &#233;l&#233;ments, mais qu'eux aussi sont pour nous une forme du don : nous ne les avons pas cr&#233;&#233;s, et le fait de les recevoir implique une forme de d&#251;, comme dans l'encha&#238;nement des dons et contre-dons. Je parle de d&#251; plus que de dette comme certains le font, car le terme dette tend &#224; sugg&#233;rer une r&#233;ponse sous forme de devoir calibr&#233;, de prescription. Or bien souvent la r&#233;ponse appropri&#233;e sera de notre part un contre-don plus que le paiement d'une dette.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Conclusion&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons &#233;voqu&#233; le r&#244;le essentiel du don dans la vie sociale, dans la cr&#233;ation du lien social. Il appara&#238;t notamment dans cette communaut&#233; de base qu'est la famille. A bien des points de vue, ce n'est pas l'individu qu'il faudrait prendre comme unit&#233; de base, mais la famille. La pauvret&#233; comme la richesse se vivent en famille. Et ce qui &#233;merge particuli&#232;rement dans le cas de la famille, c'est qu'elle est le lieu du don.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais si le don est aussi essentiel, notamment dans la formation de la soci&#233;t&#233;, quelle est la place du calcul ? Calcul fond&#233;, rappelons-le, sur la notion de raret&#233;. Plus exactement, comment faire cohabiter une dimension de calcul et une dimension de don ? Prenons l'exemple du travail : ce que fait par exemple la m&#232;re de famille &#224; la maison est &#233;videmment un travail, et cependant il n'est pas r&#233;mun&#233;r&#233; (voir sur ce sujet &lt;a href=&#034;https://www.pierredelauzun.com/Le-trou-noir-de-la-science.html)&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;www.pierredelauzun.com/Le-trou-noir...&lt;/a&gt;. Mais en m&#234;me temps, il n'est pas &#233;vident qu'une r&#233;mun&#233;ration r&#233;pondrait pleinement &#224; ce souci, par exemple sous forme d'un salaire domestique vers&#233; par la soci&#233;t&#233; ; en effet, m&#234;me si c'est bien s&#251;r justifi&#233;, cela ne sera pas commensurable au service rendu, &#224; l'apport v&#233;ritable. Cela aurait l'avantage de faire prendre conscience de la r&#233;alit&#233; &#233;conomique de cet apport, et de le traduire concr&#232;tement, tout en aidant les int&#233;ress&#233;es ; mais sans pr&#233;tendre r&#233;gler la question de la reconnaissance qui leur est due. Car une gratuit&#233; reste une gratuit&#233;, &#224; reconna&#238;tre comme telle. Sans exclure en aucune mani&#232;re une telle r&#233;tribution, il faut donc aller plus loin dans l'analyse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Au fond, dans toute soci&#233;t&#233; chacun doit travailler, au sens large du terme travail. Et d'abord travailler au profit de la communaut&#233; o&#249; il vit. Certaines de ces prestations, de ces formes de travail, entrent dans la sph&#232;re marchande ; d'autres non ; d'autres enfin sont impos&#233;es par la loi. Mais en m&#234;me temps, il faut qu'il y ait une forme d'&#233;quit&#233; dans ces &#233;changes de diff&#233;rents types : il faut que le travail de tous, sous toutes ses formes, soit &#224; la fois reconnu et r&#233;tribu&#233;. O&#249; cela peut-il se faire ? Evidemment dans ce qu'on appelle communaut&#233;, qui comporte &#224; la fois une autorit&#233;, des &#233;changes marchands, et des dons ou une forme de gratuit&#233;. Cela commence avec la communaut&#233; de base qu'est la famille. Chacune doit y avoir de quoi se procurer ce qui rel&#232;ve de la sph&#232;re marchande (travail salari&#233; de certains de ses membres, compl&#233;t&#233; par des prestations publiques ou solidaires) ; mais aussi reconna&#238;tre et encourager le travail rendu, d'abord en interne, et aussi en externe dans le cadre de communaut&#233;s plus vastes. Car c'est dans la communaut&#233; que se situe la gratuit&#233;, et sa reconnaissance possible comme &#233;l&#233;ment vital de la vie commune. Il y a donc un lien &#233;troit entre la reconnaissance du r&#244;le de la communaut&#233;, celle de la contribution du don, et la construction du lien social. Non pour &#233;liminer l'&#233;change marchand, parce qu'il est tr&#232;s souvent indispensable, notamment d&#232;s que la relation avec l'autre n'est pas un lien de vraie communaut&#233; ; ni d'ailleurs la coercition, l'autorit&#233; publique, pour des raisons analogues. Mais pour souligner qu'ils sont tous deux limit&#233;s et relatifs. Ajoutons que ceci rejoint les consid&#233;rations plus g&#233;n&#233;rales sur la relativisation de notre rapport &#224; l'argent, aux biens mat&#233;riels, et &#224; la consommation. Dans une large mesure, c'est la m&#234;me question.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-del&#224; de la famille, ces consid&#233;rations valent aussi pour des communaut&#233;s plus larges, de fa&#231;on adapt&#233;e. C'est notamment vrai de l'entreprise, qui appartient certes d'abord &#224; la sph&#232;re marchande, mais o&#249; des &#233;l&#233;ments de gratuit&#233;, de don doivent &#234;tre pr&#233;sents comme on l'a vu et comme le rappelait avec force Beno&#238;t XVI dans &lt;i&gt;Caritas in veritate&lt;/i&gt;. En t&#233;moigne aussi le bel exemple de ces entreprises qui d&#233;cident de modifier leur culture collective pour organiser syst&#233;matiquement l'emploi de handicap&#233;s ou d'exclus, en les int&#233;grant &#224; part enti&#232;re dans le processus de travail. Cela contribue &#224; cr&#233;er un nouveau rapport social, et b&#233;n&#233;ficie d'ailleurs de ce fait &#224; l'entreprise elle-m&#234;me. Donc &#224; agir par gratuit&#233;, comme une forme de communaut&#233;, y compris dans le cadre d'une entreprise commerciale. Simultan&#233;ment, la science &#233;conomique devrait enfin prendre en compte ces formes de travail donn&#233;, qui constituent une part essentielle de la v&#233;ritable &#233;conomie humaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au niveau de la soci&#233;t&#233; prise dans son ensemble, les m&#234;mes exigences se retrouvent ; mais il faut alors en admettre aussi les limites. Certes, alors, la notion de communaut&#233; peut et doit subsister, mais elle est plus loin des personnes. D&#232;s lors, le lien marchand et la coercition &#233;tatique y dominent ; cela peut conduire certes, et l&#233;gitimement, &#224; des formes de solidarit&#233; impos&#233;e, mais ce sera avec moins de cr&#233;ation de lien social. C'est l&#224; que l'on per&#231;oit tout le sens du principe de subsidiarit&#233;. Car c'est &#224; la base que le lien se cr&#233;e. Et donc le devoir premier de la communaut&#233; large, nationale, est de favoriser les communaut&#233;s proches, et le sens de la communaut&#233; partout o&#249; il est possible. L&#224; o&#249; se trouve la gratuit&#233;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Les &#8216;communs' : mode, id&#233;ologie ou voie possible ?</title>
		<link>https://www.pierredelauzun.fr/Les-communs-mode-ideologie-ou-voie-possible.html</link>
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		<dc:date>2021-04-13T09:08:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Un th&#232;me a &#233;merg&#233; r&#233;cemment, les &#8216;communs', populaire dans certains milieux, qui y voient une solution permettant d'&#233;chapper au march&#233; et &#224; l'Etat, &#224; la suite des travaux d'E. Ostrom, prix Nobel. Mais l'id&#233;e est floue et h&#233;t&#233;rog&#232;ne. Le sens de d&#233;part est proche de nos anciens biens communaux, et vise des ressources qu'une communaut&#233; humaine g&#232;re selon des r&#232;gles collectives afin de pr&#233;server et p&#233;renniser ces ressources limit&#233;es mais renouvelables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sens initial a &#233;t&#233; &#233;tendu &#224; des cat&#233;gories tr&#232;s diff&#233;rentes, prenant un tour id&#233;ologique affirm&#233;, voire carr&#233;ment r&#233;volutionnaire. Mais l'exp&#233;rience a montr&#233; que le militantisme conduit essentiellement &#224; l'&#233;tatisme. En fait, pour que l'id&#233;e de &#8216;communs' ait du sens, il faut des m&#339;urs, et une morale commune. Par un paradoxe apparent, ce th&#232;me aujourd'hui coqueluche de certains progressistes n'est f&#233;cond que dans le contexte du conservatisme et de la tradition classique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire...&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/-Economie-generale-a-.html" rel="directory"&gt;Economie g&#233;n&#233;rale&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Un th&#232;me a &#233;merg&#233; r&#233;cemment, les &#8216;communs', populaire dans certains milieux, qui y voient une solution permettant d'&#233;chapper au march&#233; et &#224; l'Etat. Mais l'id&#233;e est floue et h&#233;t&#233;rog&#232;ne. Certains comprennent sous ce nom des biens dont l'acc&#232;s est ouvert &#224; tous sous r&#233;serve de certaines r&#232;gles ; mais Google ou Facebook r&#233;pondent &#224; cette d&#233;finition, et ne sont pas des communs. Dans son sens strict on vise un bien ou des ressources &#224; la disposition d'un communaut&#233; humaine a priori d&#233;finie, selon des r&#232;gles d'utilisation, de gestion, de protection, de contribution et d'acc&#232;s d&#233;finies et mises en &#339;uvre collectivement par cette m&#234;me communaut&#233;, notamment dans le but de pr&#233;server et p&#233;renniser cette ressource. D'o&#249; trois termes &#224; d&#233;finir dans chaque cas : le bien, la communaut&#233;, et les r&#232;gles. On tend alors &#224; l'opposer &#224; la propri&#233;t&#233; priv&#233;e, notamment commerciale ; mais aussi &#224; une gestion publique, &#233;tatique ou communale, ce qui conduit ses partisans &#224; y voir une troisi&#232;me voie entre le contr&#244;le par l'Etat et le march&#233;. L'appellation de &#8216;communs' suppose en effet une forme de gestion sp&#233;cifique par une communaut&#233;. Cela ne s'oppose donc pas en soi au droit de propri&#233;t&#233; et le suppose m&#234;me, mais cela le red&#233;finit en un faisceau de droits trait&#233;s diff&#233;remment, permettant une propri&#233;t&#233; partag&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le sens initial du terme, proche de nos anciens biens communaux, et s'appliquant &#224; des ressources limit&#233;es mais renouvelables, a &#233;t&#233; analys&#233; par Elinor Ostrom, qui a obtenu en 2009 le prix Nobel pour ses travaux et a &#233;crit le livre de r&#233;f&#233;rence sur ce qu'on peut appeler les communs &#8216;classiques' (&lt;i&gt;Governing the Commons&lt;/i&gt;, 2015). Tous les tenants des communs se mettent sous son &#233;gide. Mais le terme a &#233;t&#233; progressivement &#233;largi &#224; des cat&#233;gories tr&#232;s diff&#233;rentes, prenant &#224; l'occasion un sens id&#233;ologique affirm&#233;, qu'on peut regrouper en trois : d'abord dans le champ num&#233;rique, puis intellectuel ou scientifique, s'agissant alors de biens ais&#233;ment reproductibles ; ensuite dans le champ de l'activit&#233; urbaine, en visant des formes d'appropriation collective militantes de biens jug&#233;s n&#233;cessaires &#224; un groupe consid&#233;r&#233; comme &#8216;communaut&#233;' ; et enfin en englobant toutes sortes de domaines et d'activit&#233;s o&#249; il s'agit d'insister sur le caract&#232;re de bien commun d'une activit&#233;, afin de justifier de nouvelles formes de gestion, d'utilisation, ou d'exercice du pouvoir. On va &#233;voquer ces quatre champs successivement.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le sens originel&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;A l'origine le champ vis&#233; par E. Ostrom &#233;tait &#233;troit et portait sur des ressources mat&#233;rielles, naturelles ou de source humaine, g&#233;r&#233;es &#224; la fa&#231;on des anciens biens communaux : p&#226;turages, zone de p&#234;che, eau potable ou d'irrigation. De tels biens sont utiles &#224; toute la communaut&#233;, mais si chacun se sert &#224; son gr&#233; ils sont surexploit&#233;s, d'autant que chacun cherche &#224; se servir avant les autres ; c'est ce qu'on a appel&#233; la &#171; trag&#233;die des communs &#187;. La propri&#233;t&#233; priv&#233;e ne r&#233;pond pas toujours au besoin de r&#233;gulation, soit qu'elle ne permette pas un acc&#232;s &#224; tous, soit qu'elle s'av&#232;re difficile &#224; mettre en &#339;uvre (zone de p&#234;che par exemple). Selon l'analyse d&#233;taill&#233;e d'Elinor Ostrom sur des cas r&#233;els (anciens ou plus r&#233;cents), l'exp&#233;rience montre la possibilit&#233; d'un bon fonctionnement de la prise en charge de ces &#8216;communs' par la communaut&#233; concern&#233;e, moyennant des r&#232;gles sp&#233;cifiques. On d&#233;finit alors en particulier avec pr&#233;cision qui a acc&#232;s &#224; quoi, quand, comment, pour en tirer quoi, le tout g&#233;r&#233; par la communaut&#233; et mis en &#339;uvre par elle, chacun des membres surveillant les autres. E. Ostrom souligne en m&#234;me temps la difficult&#233; pour les mettre en place et les faire fonctionner, et leur vuln&#233;rabilit&#233;. Ce mod&#232;le d'interaction ni lib&#233;ral ni administratif suppose en effet une prise en charge commune consciente, avec une perspective interg&#233;n&#233;rationnelle, et une tr&#232;s forte implication des personnes concern&#233;es, y compris dans les comportements. Il y a d&#232;s lors, dit-elle, une certaine taille (relativement limit&#233;e) de la communaut&#233; au-dessus de laquelle de tels &#8216;communs' ne marchent plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette optique, dit-elle, le r&#233;gime de propri&#233;t&#233; &#233;volue : au lieu d'&#234;tre un droit exclusif, il se d&#233;compose en un &#171; faisceau de droits &#187; (&lt;i&gt;bundle of rights&lt;/i&gt;) : le droit d'acc&#232;s, le droit de pr&#233;l&#232;vement, le droit de gestion, le droit d'exclure et le droit de c&#233;der un des droits pr&#233;c&#233;dents. Les droits des parties prenantes peuvent en outre &#234;tre diff&#233;renci&#233;s. Mais dans tous les cas, selon Elinor Ostrom il est essentiel d'avoir une d&#233;finition claire des groupes concern&#233;s (ce ne peut &#234;tre un public vaguement d&#233;fini) ainsi que des r&#232;gles d&#233;finissant ces droits, leur mode d'utilisation et les sanctions applicables ; plus une instance de d&#233;cision capable de les modifier ou adapter. S'y ajoutent des modes de r&#233;solution des conflits raisonnablement maniables et simples. Tout cela suppose enfin &#233;videmment une inscription dans le champ juridique et politique plus large, de mani&#232;re que les autorit&#233;s valident ce dispositif et lui apportent l'appui n&#233;cessaire. Ajoutons qu'E. Ostrom refusait ce qu'on appelle la naturalisation des communs, c'est-&#224;-dire l'id&#233;e qu'ils n'ont de sens que dans des configurations physiques bien d&#233;termin&#233;es, comme ceux qu'elle a &#233;tudi&#233;. Mais en m&#234;me temps ce qu'elle d&#233;crit correspond &#224; un besoin et un mode d'organisation qui ne sont &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt; pas g&#233;n&#233;ralisables. Or, comme on va le voir, le terme va se trouver appliqu&#233; &#224; des domaines tr&#232;s &#233;loign&#233;s de ce champ initial.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Les communs immat&#233;riels dans le champ num&#233;rique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Une premier domaine d'extension, notablement diff&#233;rent, est le champ num&#233;rique, notamment avec Internet, et plus g&#233;n&#233;ralement tout savoir intellectuel ou scientifique. Cela vise des ressources en soi immat&#233;rielles : des logiciels, des techniques, mais aussi des textes, des livres ou des morceaux de musique, ou encore une d&#233;couverte scientifique ou technique. L'assimilation aux &#8216;communs' qu'on vient d'&#233;voquer peut appara&#238;tre surprenante, car contrairement &#224; eux, il n'y a pas ici de raret&#233; &#224; g&#233;rer, puisque la num&#233;risation permet la multiplication &#224; l'infini des ressources pour un co&#251;t n&#233;gligeable. La raret&#233; ne r&#233;appara&#238;t en fait qu'&#224; propos de d&#233;cisions humaines qui la cr&#233;ent, notamment par des brevets ou par des restrictions d'acc&#232;s aux donn&#233;es ou aux syst&#232;mes. Un livre r&#233;cent sous la direction de Benjamin Coriat, &lt;i&gt;Le retour des communs&lt;/i&gt;, &#233;voque ces communs intellectuels ou informationnels, dont la diffusion non seulement n'alt&#232;re pas la nature, mais qui peuvent s'accro&#238;tre de ce fait, car cela facilite les &#233;changes et par l&#224; la recherche. L'enjeu est alors plus la croissance de la ressource que sa pr&#233;servation. C'est encore une diff&#233;rence majeure avec les autres &#8216;communs'.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme on sait, les origines de l'Internet comportait chez beaucoup de chercheurs l'id&#233;e d'une circulation libre et gratuite du fruit de leurs recherches. Cette conception reste vivace comme en t&#233;moigne l'encyclop&#233;die en ligne Wikip&#233;dia, les logiciels libres (Linux, Firefox) ; plus anciennement c'est le cas des &#339;uvres de tout type ou brevets qui sont en libre acc&#232;s (les droits &#233;tant expir&#233;s). Deux conceptions s'opposent alors : celle qui recommande l'ouverture des codes source (&lt;i&gt;open source&lt;/i&gt;), et celle qui se fonde sur l'exclusivit&#233; et le paiement de droits, notamment par le d&#233;p&#244;t de brevets. Les premiers d&#233;noncent l'id&#233;e que la connaissance devient une marchandise comme une autre ; les seconds veulent rentabiliser leurs travaux. Or il est clair que d'un c&#244;t&#233; les ressources intellectuelles ou culturelles font partie du patrimoine commun d'une soci&#233;t&#233; ; leur usage par l'un n'en prive pas les autres. Mais d'un autre c&#244;t&#233;, dans le cas des &#339;uvres litt&#233;raires, artistiques ou musicales, mais aussi des inventeurs, si on peut copier &#224; volont&#233; et sans frais les r&#233;alisations d'un cr&#233;ateur, il ne peut r&#233;mun&#233;rer son travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a de la part des partisans de la gratuit&#233; une forme de lutte politique, notamment contre les brevets, que certains d&#233;crivent comme les secondes enclosures (apr&#232;s celles du XVIIIe si&#232;cle anglais). Il s'agirait alors de d&#233;fendre ce qu'on per&#231;oit comme un savoir libre et ouvert, au sein d'une &#233;conomie num&#233;rique qu'on juge soumise &#224; la pression du march&#233;. On distingue cependant deux cas : l'utilisateur quelconque, et celui qui peut travailler &#224; partir du code-source. Ces derniers sont privil&#233;gi&#233;s dans les revendications, car l'invention collective joue un r&#244;le important dans la cr&#233;ation de ces produits. D'o&#249; l'effort de d&#233;finition de r&#232;gles sp&#233;cifiques &#224; cette production en commun. Ainsi avec les logiciels libres, ou Wikip&#233;dia. Des r&#232;gles particuli&#232;res d'utilisation se basent alors sur le droit de propri&#233;t&#233;, mais en d&#233;finissent un usage plus ou moins commun : reconnaissance de la paternit&#233;, refus d'utilisation commerciale, absence de modification sans accord, maintien du statut pour toute &#339;uvre d&#233;riv&#233;e etc. Notons cependant que l'opposition des deux termes n'est pas absolue. Dans le mod&#232;le de Facebook et de Google par exemple, l'acc&#232;s au service est ouvert &#224; tous et gratuit. La r&#233;mun&#233;ration en est pourtant extr&#234;mement profitable, d'autant que l'un et l'autre jouissent d'un quasi-monopole ; mais elle prend d'autres formes (publicit&#233;, vente d'informations sur le public aux annonceurs et aux agents &#233;conomiques etc.) Dans bien des cas, la mise &#224; disposition gratuite d'un logiciel peut se r&#233;v&#233;ler tr&#232;s rentable s'il s'impose comme standard, si bien s&#251;r on garde l'acc&#232;s aux sources de revenus qui en d&#233;rivent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quoi qu'il en soit, il reste que la probl&#233;matique ainsi d&#233;finie s'&#233;loigne notablement de celle d&#233;finie par E. Ostrom initialement (m&#234;me si celle-ci a examin&#233; ensuite ces communs de la connaissance). La communaut&#233; qui d&#233;finit les logiciels et r&#233;git les &#233;ventuels syst&#232;mes est d&#233;j&#224; tout &#224; fait distincte de celle des utilisateurs. M&#234;me dans le cas de Wikip&#233;dia, il a fallu d&#233;finir un noyau dur en charge de la supervision, distinct de la masse des utilisateurs comme de la plupart des contributeurs. Et surtout ce champ nouveau fait appara&#238;tre une probl&#233;matique qui n'apparaissait pas dans le cas des communs d'Ostrom : la r&#233;mun&#233;ration. Quand il s'agissait de g&#233;rer des ressources de p&#234;che, ou des p&#226;turages, le bien &#233;tait pr&#233;existant et naturel ; l'int&#233;r&#234;t des participants et ce qu'ils en retiraient &#233;tait &#233;vident ; la question &#224; r&#233;gler &#233;tait l'acc&#232;s. Ici au contraire le bien est de fabrication humaine ; l'acc&#232;s ne pose aucun probl&#232;me pratique et il n'y a pas de raret&#233; ; la seule question est la motivation ou la r&#233;mun&#233;ration des cr&#233;ateurs humains. La question est donc tr&#232;s notablement distincte de ce qu'on appelle par ailleurs &#8216;communs'.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Les communs urbains&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Un autre champ tout &#224; fait diff&#233;rent a fait r&#233;cemment l'objet d'une approche exprim&#233;e aussi en termes de &#8216;communs', et qui se r&#233;clame d'E. Ostrom. C'est ce qu'on a appel&#233; les communs urbains. Cela porte aussi bien sur des parcs publics, des terrains ou des immeubles, des friches, des rues ou de places, que sur des services (d&#233;chets, animation culturelle, logements sociaux etc.), voire sur des pratiques collectives (f&#234;tes). Traditionnellement ils sont abord&#233;s en termes de politique municipale. Mais tout un courant de th&#233;orisation et de pratique vise &#224; sortir de ce cadre. L'id&#233;e est par exemple que ces biens servent &#224; tous, et que souvent leur utilisation par tous non seulement ne diminue pas leur valeur mais peut m&#234;me l'accro&#238;tre. En tout cas, on soutient que la &#8216;communaut&#233;' (en l'esp&#232;ce pas facile &#224; d&#233;finir) doit non seulement y avoir acc&#232;s, mais d'un certaine fa&#231;on se les approprier : d'o&#249; des formes d'action collective ressemblant &#224; l'exp&#233;rience de la ZAD Notre Dame des Landes, portant par exemple sur des cin&#233;mas ou des th&#233;&#226;tres &#224; l'abandon, des friches urbaines etc. Certains y voient alors, dans une perspective r&#233;volutionnaire, une &#233;tape vers une appropriation collective du territoire et du foncier. Ou au minimum, une lutte contre une privatisation du patrimoine public et des espaces d'acc&#232;s public, ou contre une perte de ma&#238;trise sur l'urbanisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est en Italie que la r&#233;flexion, y compris juridique, et une certaine pratique est all&#233;e le plus loin en la mati&#232;re. On ne traitera pas la question dans le d&#233;tail ici. Le point de d&#233;part est souvent restreint, notamment lorsqu'il porte sur l'occupation de lieux abandonn&#233;s, ou utilis&#233;s de fa&#231;on contraire &#224; ce qu'on juge &#234;tre leur fonction sociale. Mais cela conduit &#224; un remise en cause de la propri&#233;t&#233; dont la port&#233;e est bien plus large. Comme dans d'autres domaines de la lutte politique, le droit est alors vu comme un terrain sur lequel des &#171; progr&#232;s &#187; sociaux peuvent &#234;tre r&#233;alis&#233;s. Une commission Rodot&#224; (processus l&#233;gislatif collectif, lanc&#233; en 2013) avait m&#234;me examin&#233; les moyens de faire passer dans le droit italien la reconnaissance de ces &#171; biens communs &#187; au moyen d'une production juridique op&#233;rant par d'autres voies que celles de la d&#233;mocratie repr&#233;sentative, et garantissant tant l'acc&#232;s au bien et que la participation des personnes vis&#233;es aux d&#233;cisions concern&#233;es. Mais cela n'a pas franchi le seuil de la loi. Au-del&#224; de ces cas limit&#233;s et symboliques, l'id&#233;e est de faire &#233;clater la notion de prosp&#233;rit&#233; en un &#171; ensemble de relations plus diversifi&#233;es &#187;, revu de fa&#231;on radicale. M&#234;me si on reconna&#238;t que la &#8216;communaut&#233;' sous-jacente est floue. Plus, dans la version la plus extr&#234;me, on tient ce flou comme une qualit&#233;, afin de maintenir une forme de fluidit&#233; dans sa composition et son fonctionnement (par exemple du fait de l'immigration).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme on voit la dimension r&#233;volutionnaire devient ici centrale. Soit qu'elle s'applique &#224; certains lieux symboliques, mais remette en cause un rapport juridiquement d&#233;fini par une action directe d'occupation ; soit qu'au-del&#224; elle vise une red&#233;finition plus large des rapports sociaux. Dans le premier cas, la filiation avec les analyses d'Ostrom peut subsister en partie, m&#234;me si la justification du processus est tr&#232;s diff&#233;rente, et que le sens donn&#233; au terme de communaut&#233;, par son flou m&#234;me, sorte de ce cadre ; en outre la pr&#233;cision des r&#232;gles et de l'organisation jug&#233;es indispensables par Ostrom disparaissent. Dans le deuxi&#232;me cas, on sort compl&#233;tement du cadre d'Ostrom.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le sens &#233;largi&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;On ne va cependant pas s'arr&#234;ter en si bonne route, et la r&#233;flexion va s'&#233;tendre &#224; de multiples domaines. Certains vont en effet rep&#233;rer de nombreux exemples de biens importants pour une communaut&#233;, et vont se r&#233;clamer des travaux d'E. Ostrom pour demander qu'ils soient trait&#233;s comme des &#8216;communs'. Le cas extr&#234;me est celui des ressources naturelles vuln&#233;rables, consid&#233;r&#233;es au niveau de la plan&#232;te : le climat, la biodiversit&#233;, les for&#234;ts ou les oc&#233;ans, etc., qui seraient alors des &#171; communs globaux &#187;. Le m&#234;me raisonnement est appliqu&#233; &#224; des domaines vari&#233;s, soit globaux eux aussi, comme la sant&#233; en cas de contagion (on le voit avec la Covid), soit plus d&#233;limit&#233;s, dans la ligne de ce qui vient d'&#234;tre d&#233;crit. Les caract&#233;ristiques des biens vis&#233;s sont donc tr&#232;s variables ; selon les cas on va ou non exclure des utilisateurs. En outre la probl&#233;matique va &#234;tre tr&#232;s diff&#233;rente selon que l'usage implique rivalit&#233; ou non (on parle en &#233;conomie de rivalit&#233; si l'utilisation par l'un limite les possibilit&#233;s de l'autre : le droit de p&#226;ture implique rivalit&#233;, pas la lecture d'une &#339;uvre). Beaucoup d&#233;pend en fait des r&#232;gles adopt&#233;es ; mais comme on l'a dit, ce qui caract&#233;rise l'id&#233;e de &#8216;communs' est d'abord l'autogouvernement et l'absence de r&#233;gulation centrale, autoritaire. Les tenants des &#8216;communs' soulignent ce caract&#232;re d&#233;centralis&#233;, polycentrique, et suppos&#233; inclusif, ainsi que l'orientation suppos&#233;e vers le bien commun et la cr&#233;ation en commun. D'o&#249; des points d'application sugg&#233;r&#233;s qui sont extr&#234;mement vari&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Extension &#224; d'autres domaines&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains comme le R.P. Ga&#235;l Giraud consid&#232;rent par exemple que la monnaie est un de ces &#8216;communs' et doit &#234;tre g&#233;r&#233;e comme telle. Pourtant, l&#224; encore cela va contre l'analyse d'Ostrom dont il se r&#233;clame. Car en r&#233;alit&#233;, une bonne monnaie est certes une part essentielle du bien commun, mais ce n'est pas un &#8216;commun' au sens propre : il n'y a pas un stock auquel tous ont acc&#232;s et qui peut s'&#233;puiser ; une fois qu'elle est cr&#233;&#233;e, l'usage ne la consomme pas et la quantit&#233; disponible subsiste ; inversement, chacun n'y a pas acc&#232;s &#224; son gr&#233; ou selon ses besoins, et on ne peut pas sans risque la multiplier &#224; volont&#233;. Les questions pertinentes &#224; son sujet sont plut&#244;t : comment en assurer la valeur et sa stabilit&#233; ? Comment en cr&#233;er la quantit&#233; ad&#233;quate et la distribuer au mieux dans l'&#233;conomie ? On voit mal quelle &#8216;communaut&#233;' pourrait prendre en charge collectivement ces fonctions. Certes on peut envisager un mod&#232;le &#224; la Wikip&#233;dia, o&#249; une minorit&#233; de cr&#233;ateurs de monnaie la g&#233;rerait ; mais en pratique, ce seraient alors des banquiers, comme c'&#233;tait en un sens le cas &#224; l'origine des banques centrales. Mais ce n'est &#233;videmment pas ce que visent nos th&#233;oriciens. En fait on ne voit pas &#224; ce stade comment l'assurer autrement que par le march&#233; ou l'Etat, ou une combinaison des deux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autres encore, comme Swann Bommier et C&#233;cile Renouard (&lt;i&gt;L'entreprise comme commun&lt;/i&gt;, 2018), veulent consid&#233;rer les entreprises en g&#233;n&#233;ral comme des &#8216;communs'. La d&#233;finition des &#8216;communs' qu'ils proposent est celle de &#171; ressources mat&#233;rielles ou immat&#233;rielles, publiques ou priv&#233;es, dont nous d&#233;cidons collectivement qu'elles doivent &#234;tre accessibles et/ou g&#233;r&#233;es &#8216;en commun, au service du bien commun'. &#187; Cela se met aussi sous le patronage d'E. Ostrom, mais cela va &#224; nouveau bien au-del&#224; de cette derni&#232;re. Nos auteurs opposent cette perspective &#8216;citoyenne' &#224; la RSE (responsabilit&#233; sociale ou soci&#233;tale de l'entreprise), qu'elle soit con&#231;ue en termes de philanthropie, d'analyse co&#251;ts-b&#233;n&#233;fices ou d'impact, qui reste selon eux un suppl&#233;ment d'&#226;me &#224; une entreprise inchang&#233;e. Mais en fait, c'est une conception tr&#232;s diff&#233;rente de l'entreprise qu'ils proposent. D'une part, historiquement, disent-ils, les entreprises comme personne morales sont constitu&#233;es par les Etats ; et cependant elles cherchent un profit priv&#233;. D'autre part, pour eux il y a un r&#244;le politique de l'entreprise, du fait de son implication dans la cr&#233;ation et le partage de la valeur, dans le r&#244;le des travailleurs et la prise en compte de leurs droits, dans leur impact sur les populations et l'environnement, ou encore &#224; propos de ce qu'on appelle leur gouvernance. Ils en d&#233;duisent que &#171; l'entreprise &#8216;appartient' &#224; une multitude de personnes, d'entit&#233;s et d'organisations qui d&#233;tiennent des droits de propri&#233;t&#233; vari&#233;s, mais n&#233;anmoins r&#233;els &#187; (pp. 213 sqq.). C'est pourquoi selon eux, il faut la consid&#233;rer comme un espace &#8216;politique' et &#8216;commun' et non la propri&#233;t&#233; exclusive des actionnaires (qui ne le sont au plus que de la soci&#233;t&#233; commerciale). Comme personne morale, elle n'est d&#233;tenue par personne, mais d&#233;finie par l'Etat comme une collectivit&#233; locale. Ce qui conduit logiquement &#224; une gouvernance partag&#233;e, sorte d'autogestion &#224; la yougoslave mais &#233;tendue au-del&#224; des salari&#233;s &#224; tout un ensemble de parties prenantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais sauf &#224; prendre le mod&#232;le de la coop&#233;rative, qui n'est en outre lui-m&#234;me pas g&#233;n&#233;ralisable, on voit mal un tel syst&#232;me fonctionner. Notamment il manque cette responsabilit&#233; &#224; l'&#233;gard de l'usage des biens que seule permet la propri&#233;t&#233; priv&#233;e ou dans certains cas publique (et qui en est une de ses justifications les plus fortes comme saint Thomas l'avait remarqu&#233;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;G&#233;n&#233;ralisation politique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La g&#233;n&#233;ralisation du raisonnement en termes de communs en fait un th&#232;me en vogue. En 2012, au &#171; sommet des peuples Rio+20 &#187; le th&#232;me a pris son essor. Cela permet de croiser dans le discours plusieurs revendications venant d'horizons divers, souvent altermondialistes, mettant en cause les brevets sur les semences ou sur les m&#233;dicaments, les OGM, la privatisation des ressources en eau etc. Le terme vague de &#8216;communs' sert alors de f&#233;d&#233;rateur, sans pour autant d&#233;finir une ligne d'action commune autre que l'hostilit&#233; au &#8216;syst&#232;me'. Plus g&#233;n&#233;ralement, le terme est utilis&#233; par des militants aux horizons et logiques tr&#232;s diff&#233;rentes. S'y ajoute &#224; l'occasion tout le courant de l'&#233;conomie sociale et solidaire, pourtant bas&#233;e sur des structures associatives ou mutualistes dont la logique est diff&#233;rente. Il s'agit donc plus d'un th&#232;me que d'un mouvement. Le point commun est le m&#233;lange entre une tradition revendicative, critique du syst&#232;me capitaliste, et une d&#233;sillusion nouvelle &#224; l'&#233;gard de l'Etat. De ce fait, ses propagateurs le voient plus comme une vague diffuse, &#233;volutive, que comme un mouvement r&#233;volutionnaire au sens classique, avec basculement politique situ&#233; dans le temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un livre relativement r&#233;cent (Pierre Dardot et Christian Laval &lt;i&gt;Commun&lt;/i&gt; 2014), cherche &#224; globaliser l'approche en lui donnant une perspective d'ensemble plus radicale. Le &#8216;commun' devient alors un principe politique, une revendication de d&#233;mocratie radicale et de r&#233;sistance &#224; la privatisation sous toutes ses formes, y compris lorsque des logiciels sont distribu&#233;s gratuitement par des grandes entreprises. Ce qui est central pour ces auteurs est que la production et la gestion du bien consid&#233;r&#233; soient assum&#233;es collectivement par une forme ou une autre d'autogouvernement. Celui-ci est imagin&#233;e sous une forme f&#233;d&#233;rative complexe, dans la ligne de Proudhon. On pourrait aussi citer la tradition socialiste libertaire, ou les &#8216;conseils' ouvriers, effervescents apr&#232;s la R&#233;volution d'octobre mais vite mis au pas. L'ennemi est d'abord la propri&#233;t&#233; priv&#233;e ; le moyen de lutte est le droit d'usage, qui doit devenir juridiquement la r&#233;f&#233;rence principale, d&#233;finie par d&#233;lib&#233;ration d&#233;mocratique. On est alors tr&#232;s loin des sch&#233;mas pr&#233;c&#233;demment &#233;voqu&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Probl&#232;mes pos&#233;s&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Avant d'aborder la question de la signification d'ensemble de ces mouvements, il convient d'&#233;voquer les redoutables probl&#232;mes concrets qu'ils posent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;R&#233;gulation et m&#339;urs&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est d'abord la question de la r&#233;gulation. Ce qui a &#233;t&#233; appel&#233; la trag&#233;die des communs est la surexploitation d'une ressource faute d'une organisation appropri&#233;e. Mais comme le note Benjamin Coriat, la COP 21 et les grandes n&#233;gociations similaires visent &#224; transformer des biens communs (non gouvern&#233;s) en &#8216;communs' (gouvern&#233;s), et on s'aper&#231;oit que c'est difficile. Comme le notait Ostrom, tant que les &#8216;communs' sont de petite taille, c'est concevable ; mais cela n'a rien &#224; voir avec l'atmosph&#232;re et le climat. Il est clair qu'alors les techniques analys&#233;es par Ostrom ne fonctionnent pas. Et la concertation internationale est tr&#232;s loin d'&#234;tre convaincante. Ce qui reste de distinctif est alors l'insistance des partisans des &#8216;communs' sur le local et le polycentrique. Mais le fait de signaler que le souci du bien commun implique de g&#233;rer avec soin telle ou telle ressource ne donne pas le moyen de le faire. De fa&#231;on g&#233;n&#233;rale, lorsqu'on estime que le march&#233; ne fonctionne pas, on recourt en g&#233;n&#233;ral &#224; l'instrument traditionnel, la puissance publique, l'Etat. Certes &#224; la base il peut y avoir une pouss&#233;e r&#233;volutionnaire, due &#224; des militants s'&#233;rigeant en repr&#233;sentants d'une communaut&#233; (sans d'ailleurs demander son avis &#224; celle-ci). Mais leur action n'aboutit qu'en d&#233;clenchant une d&#233;cision publique. En bref, le risque, &#233;lev&#233;, est que ces mouvements, lorsqu'ils d&#233;bouchent, ne fassent qu'accro&#238;tre et justifier plus encore l'emprise de l'Etat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceci met toutefois en &#233;vidence un point essentiel pour notre r&#233;flexion, qui est la diff&#233;rence majeure s&#233;parant les id&#233;es de militantisme et celles de communaut&#233;, notamment en termes de comportement humain et social. Le premier repose sur une minorit&#233; se pr&#233;tendant plus consciente que les autres et mue par une id&#233;ologie ; elle vise toujours au fond une prise de pouvoir, tout en pr&#233;tendant que c'est au profit de la collectivit&#233;. La seconde est la r&#233;alit&#233; d'un groupe humain qui se vit comme communaut&#233;, g&#233;n&#233;ralement avec des r&#232;gles et r&#233;f&#233;rences culturelles communes plus ou moins traditionnelles, et une forme d'autorit&#233;. On remarquera justement que tout le courant de pens&#233;e ici analys&#233;, au-del&#224; de ses variations, et &#224; la diff&#233;rence des travaux d'Ostrom, se caract&#233;rise par sa totale indiff&#233;rence envers ce &#8216;commun' qui est pourtant le plus r&#233;pandu de tous : une culture commune, des m&#339;urs, des r&#232;gles, une morale etc. C'est d&#233;j&#224; vrai d'un concept aussi &#233;l&#233;mentaire que la paix publique elle-m&#234;me. Pourtant, quoi de plus b&#233;n&#233;fique au bien commun ? Quoi de moins co&#251;teux une fois &#233;tabli ? Et quoi de plus collectivement nuisible que la d&#233;gradations des m&#339;urs ? Mais l'inscription de la plupart des mouvements concern&#233;s dans le champ r&#233;volutionnaire ou contestataire, ainsi que le contexte de l'id&#233;ologie dominante relativiste et &#8216;&#233;mancipatrice' les emp&#234;che de voir le r&#244;le d&#233;cisif de ce facteur : un patrimoine culturel et moral commun, traduit dans des institutions, sans lequel aucune mise en &#339;uvre de &#8216;communs' au sens large n'a de sens. &#8216;Communs' culturels et sociaux pour lesquels le risque est souvent l'inverse de ce qu'on constate avec les &#8216;communs' naturels : c'est qu'ils ne soient plus assez pr&#233;sents ou n&#233;glig&#233;s, parce que la population ne s'en soucie pas assez ou mal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;R&#233;tribution&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De fa&#231;on li&#233;e, un autre probl&#232;me majeur pos&#233; par l'id&#233;e de communs, au-del&#224; du champ initial d&#233;fini par Ostrom, est celui de la motivation ou plus mat&#233;riellement de la r&#233;tribution. La tendance spontan&#233;e est de consid&#233;rer que si c'est commun, ce doit &#234;tre gratuit. Quand la ressource existe et qu'il s'agit de l'utiliser comme chez Ostrom, le probl&#232;me ne se pose pas ; dans un r&#232;glement de p&#234;che, chacun re&#231;oit une part, donc une r&#233;tribution, et peut comprendre que tout effort pour accro&#238;tre sa part conduire &#224; des repr&#233;sailles des autres. Mais cela devient plus compliqu&#233; avec les extensions du concept envisag&#233;es par les uns et les autres. Quand il s'agit de prendre le contr&#244;le d'un cin&#233;ma &#224; l'abandon ou d'une friche urbaine, le bien existe d&#233;j&#224;, mais on ne sait pas expliquer comment par des actions militantes on pourrait cr&#233;er ou fabriquer un tel bien. De m&#234;me, tant qu'un Wikip&#233;dia trouve des gens qui trouvent une satisfaction dans le fait de contribuer, sans &#234;tre pay&#233;s, cela peut marcher ; mais l&#224; aussi la question de la r&#233;tribution des coop&#233;rateurs est r&#233;guli&#232;rement pos&#233;e. Benjamin Coriat reconna&#238;t m&#234;me qu'il peut &#234;tre n&#233;cessaire de &#171; d&#233;velopper une activit&#233; marchande autour d'un commun &#187; &#171; pour que celui-ci puisse se reproduire &#187;. Sinon, &#171; si &#231;a reste un hobby, on est cuits ! &#187;, dit-il. Mais justement, il n'existe pas de mod&#232;le de r&#233;mun&#233;ration pour les acteurs des communs, s'ils sont compris dans un sens large, et les plus lucides le reconnaissent. Certains &#233;voquent alors le revenu universel ; d'autres le mode de r&#233;mun&#233;ration (catastrophiquement co&#251;teux) des intermittents du spectacle (!). Et toutes ces id&#233;es retournent finalement &#224; celle d'un financement public.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r il y a le mod&#232;le de la coop&#233;rative, ou du mutualisme. Dans une certaine mesure, il peut b&#233;n&#233;ficier de la vogue des &#8216;communs'. Mais on ne peut pas consid&#233;rer comme des &#8216;communs' des organisations ou entit&#233;s certes poss&#233;d&#233;es et g&#233;r&#233;es de fa&#231;on collective, mais dont la nature est priv&#233;e. Car si la propri&#233;t&#233; et la gouvernance (au sens pr&#233;c&#233;demment d&#233;fini) y sont organis&#233;es diff&#233;remment de celles des autres entit&#233;s commerciales, il y a une appropriation priv&#233;e m&#234;me si elle est collective, et surtout l'activit&#233; concern&#233;e op&#232;re comme l'activit&#233; priv&#233;e, en achetant et vendant des produits sur un march&#233;, et se r&#233;mun&#233;rant par ce moyen.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Conclusion&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Comme on le voit, le courant d'opinion en faveur des communs, se r&#233;clamant d'E. Ostrom, est tr&#232;s composite. On mettra cependant d'embl&#233;e &#224; part la question de la propri&#233;t&#233; intellectuelle, ou des r&#233;seaux internet. M&#234;me si les partisans des communs les mettent dans le m&#234;me panier, ils posent des questions r&#233;elles, totalement diff&#233;rentes des autres, et o&#249; l'enjeu est du bon &#233;quilibre entre une juste appropriation, n&#233;cessairement limit&#233;e, du fruit de son travail, et une entr&#233;e dans le domaine public de biens intellectuels utiles &#224; tous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'agissant des autres th&#232;mes soulev&#233;s sous le nom de &#8216;communs', dans une large mesure, ils puisent dans toute une tradition d'utopie plus ou moins r&#233;volutionnaire, qui n'a jamais montr&#233; une grande capacit&#233; &#224; obtenir des r&#233;sultats concrets, sinon &#224; renverser des structures existantes, en g&#233;n&#233;ral au profit d'un pouvoir d'Etat de plus en plus absolu, au rebours des intentions initiales affich&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais &#224; c&#244;t&#233; de ces d&#233;rapages divers, il y a pourtant &#224; noter une double dimension positive latente dans cette r&#233;flexion et cette mode. L'une concerne la notion plus g&#233;n&#233;rale de bien commun. Non que les courants ici &#233;voqu&#233;s marquent un retour &#224; la notion classique (aristot&#233;licienne ou thomiste) du bien commun ou &#224; ses d&#233;riv&#233;s, tant s'en faut. Mais derri&#232;re le mot m&#234;me de commun, et le rappel qu'il y a des biens communs &#224; tous, il y a potentiellement, si on veut &#234;tre optimiste, le d&#233;but d'un rappel de l'importance de ce concept. L'autre dimension qui peut se r&#233;v&#233;ler utile est la r&#233;flexion sur la mani&#232;re de traiter ces biens, si on sort de l'utopie r&#233;volutionnaire. Il y a en effet &#224; l'&#233;vidence des biens qu'on peut qualifier de publics ou d'int&#233;r&#234;t commun si on entend par l&#224; qu'ils peuvent &#234;tre b&#233;n&#233;fiques &#224; tous, et qu'une gestion exclusivement priv&#233;e, de type march&#233;, ne suffit pas, mais pas non plus une gestion purement publique. Dans ces cas, l'avantage que chacun en retire suppose la participation de tous, mais il n'y a pas de lien direct entre ce que chacun donne et ce qu'il re&#231;oit, et donc pas de r&#233;gulation par l'&#233;change. Les soci&#233;t&#233;s anciennes avaient souvent des structures de ce type (communaux, corporations etc.). Mais en g&#233;n&#233;ral, la bonne gestion de ces biens publics n'est ni simple, ni donn&#233;e d'embl&#233;e, ni constitu&#233;e spontan&#233;ment. Bien au contraire, elle suppose simultan&#233;ment un consensus et des valeurs communes, ainsi que des institutions publiques, et une bonne articulation entre les uns et les autres. Dans ces cas, s'il y a intervention d'une forme d'autorit&#233;, ce n'est pas n&#233;cessairement la puissance publique seule ou en direct, tant s'en faut : ce peut &#234;tre des structures priv&#233;es de type professionnel, coop&#233;ratif ou analogues ; et donc une forme de r&#233;gulation qu'on peut mettre sous le nom de &#8216;communs'. Mais comme on l'a vu, cela pose des exigences particuli&#232;res, plus grandes qu'avec le march&#233; ou avec la gestion publique. Il est notamment essentiel qu'il y ait une forme d'adh&#233;sion et d'implication active et civique de la population concern&#233;e, pour qu'elle joue son r&#244;le dans la production de ces biens, plus une organisation et des r&#232;gles de fonctionnement efficaces. Mais comme l'a montr&#233; E. Ostrom, tout cela ne va pas de soi, loin de l&#224;. Notamment, la culture morale et le mode de comportement que cela suppose ne sont pas spontan&#233;s dans la population, sans parler du d&#233;vouement &#224; la chose publique et d'une forme d'autorit&#233; ; la qualit&#233; de la &#8216;communaut&#233;' concern&#233;e peut ne pas &#234;tre &#224; la hauteur, surtout dans le cadre de nos soci&#233;t&#233;s modernes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles dans nos soci&#233;t&#233;s, on en revient souvent au march&#233; ou &#224; l'Etat, structures qui pour pouvoir fonctionner sont bien moins gourmandes en termes d'exigences culturelles et morales. Sachant que m&#234;me le march&#233; et l'Etat supposent quand m&#234;me eux aussi une forme de moralit&#233;, la coercition seule suffisant rarement et &#233;tant trop co&#251;teuse. Et surtout, le bien sp&#233;cifique que peuvent apporter des m&#339;urs bienveillantes ou civilis&#233;es ne peut en g&#233;n&#233;ral pas &#234;tre assur&#233; ou encore moins engendr&#233; par le march&#233; ou par la force publique, dont les prestations sont plus standardis&#233;es et impersonnelles. Une partie du probl&#232;me de notre &#233;poque est d'ailleurs justement l&#224; : dans ce recours excessif soit au march&#233;, soit &#224; l'Etat. L'enjeu collectif serait donc id&#233;alement inverse : favoriser &#224; la fois la responsabilisation et la moralisation, sur la base d'une culture commune, o&#249; le souci de la communaut&#233; soit pr&#233;sent chez tous, &#224; l'oppos&#233; du relativisme ambiant ; ainsi que la subsidiarit&#233;, par d&#233;l&#233;gation &#224; des entit&#233;s interm&#233;diaires assurant une t&#226;che commune sans &#234;tre la puissance publique. Mais cela suppose un renouvellement en profondeur de la soci&#233;t&#233;. Et on s'en doute, cela suppose une culture politique assez &#233;loign&#233;e de celle que promeuvent les partisans des &#8216;communs' examin&#233;s ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'agissant des questions &#233;cologiques enfin, de telles solutions ne peuvent valoir que pour des enjeux relativement locaux (une rivi&#232;re par exemple, une esp&#232;ce animale locale etc.). Si cela parvient &#224; fonctionner, il serait alors b&#233;n&#233;fique que cela soit trait&#233; localement, comme des &#8216;communs'. Mais la question plus g&#233;n&#233;rale des &#233;missions de gaz &#224; effet de serre, ou celle de la p&#234;che oc&#233;anique, et les autres analogues rel&#232;vent d'approches beaucoup plus larges, impliquant &#224; la fois un &#233;tat des m&#339;urs (des valeurs collectives) et la puissance publique (soit on interdit telle ou telle activit&#233; ; soit on admet un certain niveau acceptable, et on le r&#233;gule), donc &#224; la fois un niveau local et un cadre large.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au total, l'approche d&#233;sirable est in&#233;vitablement pragmatique ; elle doit &#234;tre guid&#233;e par le principe de subsidiarit&#233; (le vrai, celui de l'Eglise, pas celui de Bruxelles) : prendre les d&#233;cisions au plus pr&#232;s des personnes et des communaut&#233;s avec l'aide des &#233;chelons sup&#233;rieurs ; mais monter en &#233;chelon si le bien commun l'exige. Mais dans tous les cas, cela suppose de vraies communaut&#233;s, des m&#339;urs et des traditions. Par un paradoxe apparent, la probl&#233;matique des communs bien comprise conduit donc &#224; rappeler des th&#232;mes classiques essentiels. Mais le concept n'est pas &#224; mettre dans de mauvaises mains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Publi&#233; dans la revue&lt;/i&gt; Catholica &lt;i&gt;Printemps 2021&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Apr&#232;s la crise : l'&#233;conomie et le bien commun</title>
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		<dc:date>2020-08-01T15:10:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Crise</dc:subject>
		<dc:subject>Covid</dc:subject>
		<dc:subject>Economie et bien commun</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;En r&#233;alit&#233;, cette crise peut d&#233;boucher sur deux &#233;volutions oppos&#233;es. L'une consiste &#224; continuer comme avant. D&#233;penser, s'endetter, ne pas choisir. C'est une trajectoire risqu&#233;e et d&#233;s&#233;quilibr&#233;e, dans un contexte aggrav&#233;. Mais c'est la plus naturelle pour nos soci&#233;t&#233;s et nos politiques. L'autre supposerait un effort personnel et collectif, d&#233;bouchant sur un sursaut, associant Etat et forces vives, r&#233;solument solidaire et subsidiaire. Cela impliquerait des choix &#233;nergiques, plus de d&#233;penses ici, bien moins ailleurs, et donc des priorit&#233;s. En particulier, il faudrait un nouveau pacte entre la soci&#233;t&#233; et l'Etat. Un effort collectif de grande envergure pour restaurer une culture commune d&#233;di&#233;e au bien commun, int&#233;rioris&#233;e car porteuse de sens pour chacun. Ce qui suppose une r&#233;volution mentale, et des leaders pour l'incarner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Paru dans &lt;i&gt;Libert&#233; Politique&lt;/i&gt;, juillet 2020&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire...&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Apr&#232;s la crise sanitaire, la crise &#233;conomique. Nous vivons la plus grande crise &#233;conomique depuis 1929, sinon depuis le XIXe si&#232;cle. Les torrents d'argent d&#233;vers&#233;s par notre maman (ou mar&#226;tre) l'Etat, et derri&#232;re par la Banque centrale, nous l'occultent encore, bien que d&#233;j&#224; nombre de nos compatriotes le ressentent douloureusement. Crise qui arrive en outre sur un arri&#232;re-fond d&#233;j&#224; passablement malsain, surtout dans le cas fran&#231;ais, en nette perte de vitesse depuis des ann&#233;es et qui tente d'oublier ses probl&#232;mes dans les vapeurs de la dette. Sans parler des d&#233;chirures politiques, de l'immigration anarchique ou de l'opium europ&#233;iste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un peu de rappels factuels d'abord, m&#234;me si les faits sont d&#233;sormais d&#233;cant&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La B&#233;r&#233;zina de l'Etat fran&#231;ais&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'ob&#232;se endormi&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier est &#233;videmment les limites de la mondialisation commerciale et industrielle, avec son syst&#232;me de flux tendus et de d&#233;localisations et la concentration des productions, en Chine ou ailleurs, et la d&#233;sindustrialisation galopante de la France. Nous nous sommes d&#233;couverts d&#233;munis &#224; un point que peu de gens imaginaient, sans plusieurs substances pharmaceutiques de base et m&#234;me sans masques. Evidemment la mondialisation, quand cela fait baisser les prix dans les supermarch&#233;s, c'est bien commode. Sauf quand on d&#233;couvre qu'on est ramen&#233; sur certains points au niveau de pays en d&#233;veloppement. Et on red&#233;couvre alors que l'&#233;conomie ne se r&#233;duit pas &#224; quelques calculs d'optimalisation dans le secret de multinationales, mais que c'est l'art de produire et de livrer au mieux ce dont une communaut&#233; humaine a besoin. Or la seule communaut&#233; r&#233;ellement solidaire, dont la vie commune est essentielle au statut de ses membres, c'est la nation. Pas l'Europe, la nation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224; que notre comp&#232;re l'Etat a imm&#233;diatement saut&#233; sur sc&#232;ne pour orchestrer son r&#244;le de sauveur universel, si puissant dans la mythologie fran&#231;aise. Oubliant son inaction dans la mise en place de nos vuln&#233;rabilit&#233;s, sa n&#233;gligence totale des risques d'une telle mondialisation, son r&#244;le actif dans l'id&#233;ologie libre-&#233;changiste europ&#233;enne, comme dans le carcan rigide des trait&#233;s europ&#233;ens. Oubliant aussi son effarante emprise sur la vie commune, r&#233;gissant ou canalisant 56% du PNB, un record mondial (hors Cor&#233;e du Nord). Oubliant enfin ses m&#233;thodes de Diafoirus dans la gestion des budgets de sant&#233; : des restrictions budg&#233;taires hyst&#233;riques aboutissant &#224; l'&#233;limination des stocks de masques, mais un total de d&#233;penses de sant&#233; parmi les plus &#233;lev&#233;s de la plan&#232;te, avec un d&#233;veloppement canc&#233;reux des emplois administratifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or ce qui appara&#238;t est que la taille des budgets sant&#233; n'est en rien corr&#233;l&#233;e avec les r&#233;sultats obtenus dans la lutte contre ce fl&#233;au. La France a un nombre de morts par habitants parmi les plus &#233;lev&#233;s de la plan&#232;te, et elle a subi un effondrement record son &#233;conomie. Mais ses d&#233;penses de sant&#233; sont bien plus &#233;lev&#233;es que celles de la Cor&#233;e, pour un r&#233;sultat bien plus m&#233;diocre : 11.2% du PIB contre 8%, sans parler de Taiwan, qui est encore plus bas. Ajoutons que tant &#224; Taiwan qu'en Cor&#233;e, autour de 90% des h&#244;pitaux et des cliniques sont priv&#233;s. M&#234;me l'Allemagne voisine, qui d&#233;pense autant que nous en proportion, mais avec un syst&#232;me nettement plus privatis&#233;, a trouv&#233; le moyen d'obtenir un taux de mortalit&#233; bien plus bas, avec moins de r&#233;cession, mais en payant bien mieux ses infirmi&#232;res. Comble de la honte, des pays bien moins avanc&#233;s comme le Portugal et la Gr&#232;ce, qui ont subi des politiques de rigueur violentes, notamment sur leur syst&#232;me de sant&#233;, se tirent bien mieux d'affaire que la France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela prouve un chose : c'est que la qualit&#233; de la d&#233;cision importe bien plus que la masse des budgets. Il ne s'agit donc pas d'abord de d&#233;penser plus, mais de bien d&#233;penser, et plus encore, de d&#233;cider vite et courageusement. Le probl&#232;me de la France n'a pas &#233;t&#233; un suppos&#233; d&#233;mant&#232;lement du service public, puisque les d&#233;penses publiques de sant&#233; en France (en 2018, 9,3% du PNB) sont toujours plus &#233;lev&#233;es qu'il y a vingt ans (7,6% en 1998). Mais on a appliqu&#233; b&#234;tement notre cher rabot budg&#233;taire : on r&#233;duit l&#224; o&#249; c'est plus facile, l&#224; o&#249; il y a le moins de protestations, et non selon les vraies priorit&#233;s. Et on gonfle les structures bureaucratiques et autoritaires. Mais comme cela fait 40 ans que nous ne parvenons pas &#224; &#233;quilibrer nos budgets, notre dette publique qui atteignait d&#233;j&#224; le niveau aberrant de 100% du PNB, va all&#233;grement vers les 120%. Malgr&#233; des taux d'int&#233;r&#234;t maintenus artificiellement par le BCE &#224; des niveaux bas extravagants. En face, l'effort de soutien &#224; l'&#233;conomie de l'Allemagne, peu endett&#233;e, a pu &#234;tre tr&#232;s sup&#233;rieur en proportion au n&#244;tre, sans peser sur ses &#233;quilibres financiers. On peut bien s&#251;r comprendre les d&#233;penses exceptionnelles li&#233;es &#224; la crise, au point o&#249; on en &#233;tait. Mais elle p&#232;seront &#224; l'avenir, d'autant qu'elles s'ajoutent &#224; un stock de dette consid&#233;rable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r l'Etat a pu faire le faraud, notamment par ses d&#233;penses massives et sans pr&#233;c&#233;dent, l&#224; o&#249; on expliquait doctement quelques semaines plus t&#244;t qu'il n'y avait pas d'argent magique. Et il a eu raison, au point o&#249; on en &#233;tait. Comme il a eu raison de confiner, puisqu'il avait tr&#232;s mal pr&#233;par&#233; le pays et a d&#251; r&#233;agir au dernier moment &#224; la menace avec les moyens les plus grossiers et les plus brutaux. Mais la faute &#224; qui ? Au lieu d'un Etat ob&#232;se, emp&#226;t&#233; et inefficace, il fallait un Etat l&#233;ger, concentr&#233; sur ses priorit&#233;s fondamentales, beaucoup plus alerte et agile, faisant plus confiance aux citoyens et aux corps interm&#233;diaires, et moins bureaucratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Eviter la perp&#233;tuation de l'idol&#226;trie&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le risque est paradoxalement que le mal, loin de se voir corrig&#233;, s'aggrave, &#224; la faveur de l'idol&#226;trie &#233;tatiste qui constitue h&#233;las la tradition nationale d&#233;sormais la mieux ancr&#233;e. Notamment parce que l'id&#233;e se r&#233;pand que la faute est uniquement &#224; l'aust&#233;rit&#233; budg&#233;taire d'un c&#244;t&#233;, &#224; la mondialisation de l'autre. Or si l'une et l'autre sont ind&#233;niablement une part du probl&#232;me, la r&#233;ponse n'est pas dans l'&#233;paississement d'un Etat d&#233;j&#224; d&#233;mesur&#233; et rendu encore plus inefficace par sa d&#233;mesure. Il y a m&#234;me un risque politique majeur d'une pression encore plus forte en faveur de la d&#233;pense publique, alors m&#234;me que nos Etats sont tr&#232;s endett&#233;s. Et donc que les tendances d&#233;j&#224; malsaines &#224; l'&#339;uvre depuis des d&#233;cennies se trouvent aggrav&#233;es. Plus le risque de croire que l'Etat sera mieux plac&#233; que les entreprises ou les collectivit&#233;s pour r&#233;soudre nos probl&#232;mes. Nous avons en r&#233;alit&#233; bien plus besoin d'une action publique (d'une politique de pr&#233;vention et d'orientation) que d'un secteur public m&#234;me s'il peut avoir son r&#244;le. C'est ce que dans la Doctrine sociale de l'Eglise on appelle la subsidiarit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et bien entendu il faut prendre conscience du r&#244;le d&#233;cisif de l'esprit public et des disciplines collectives. En l'occurrence, les m&#233;thodes efficaces pour traiter ce genre d'&#233;pid&#233;mie supposent d&#233;pistage syst&#233;matique et port du masque. Le masque, ce n'est pas pour prot&#233;ger celui qui le porte, mais les autres ; les pays d'Asie orientale le savent, o&#249; toute personne ayant un rhume et a fortiori une grippe se doit de porter un masque par souci des autres. Avec la qualit&#233; et la rapidit&#233; des d&#233;cisions, c'est la cause principale de leur succ&#232;s. A nouveau donc, ce qui importe est la qualit&#233; de la vie collective, et notamment le souci g&#233;n&#233;ralis&#233; du bien commun, et non la masse de l'argent gaspill&#233; par l'ogre &#233;tatique.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'illusion mon&#233;taire&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;On l'a rappel&#233;, notre &#233;conomie est exceptionnellement endett&#233;e. Et c'est une contrainte majeure. Sans compter le risque de crise financi&#232;re, car l'histoire montre que c'est la dette qui transforme une crise sur un march&#233; en crise syst&#233;mique. Seule la dette, la cha&#238;ne des cr&#233;ances que chacun d&#233;tient sur l'autre, cr&#233;e en effet cet effet domino qui r&#233;sulte de la d&#233;pendance des acteurs les uns des autres. Nous aurons donc cette crise financi&#232;re un jour ou l'autre ; mais peut-&#234;tre pas imm&#233;diatement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais comme on l'a dit, les d&#233;ficits publics sont presque permanents en France depuis 45 ans, comme dans bien des pays. Normalement, on s'endette pour financer des investissements, lesquels sont suppos&#233;s cr&#233;er une capacit&#233; de remboursement. Mais en l'esp&#232;ce il s'est agi pour l'essentiel du financement de d&#233;penses courantes. De telles d&#233;penses devraient &#234;tre financ&#233;es par l'imp&#244;t &#8211; ou par des &#233;conomies. Mais nous pr&#233;f&#233;rons depuis plus de 40 ans les renvoyer sur les g&#233;n&#233;rations suivantes. Qu'est-ce &#224; dire, sinon que c'est notre syst&#232;me politique d&#233;mocratique qui est gravement d&#233;ficient, car incapable de choisir et d'assumer ses responsabilit&#233;s ? Le m&#234;me d&#233;faut que nous retrouvons d'ailleurs en &#233;cologie, o&#249; la pollution massive et la destruction des espaces vitaux, ou le pillage des ressources, p&#232;seront essentiellement sur les g&#233;n&#233;rations futures. Nous retrouvons ici ce que nous avons vu pour les d&#233;penses de sant&#233;, &#224; savoir la question de la bonne d&#233;pense. Inversement une des causes de la mauvaise d&#233;pense, c'est l'incapacit&#233; de nos d&#233;mocraties &#224; choisir, &#224; r&#233;duire les d&#233;penses excessives ou inutiles (ou &#224; augmenter les ressources ; mais &#231;&#224; en France on sait faire, avec le record mondial de la pression fiscale).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains expliquent ici que le probl&#232;me n'existe plus, parce qu'on a trouv&#233; la solution permettant de financer durablement des d&#233;ficits publics : la cr&#233;ation mon&#233;taire, l'intervention magique de la banque centrale. Comme si on pouvait durablement cr&#233;er des richesses en cr&#233;ant de la monnaie, comme si les richesses n'&#233;taient pas des r&#233;alit&#233;s mat&#233;rielles ou humaines, alors que la monnaie n'est qu'une convention permettant de les mesurer et de les &#233;changer ! Pens&#233;e magique qui est celle du d&#233;mon M&#233;phistoph&#233;l&#232;s dans le second Faust de Goethe, qui pr&#233;cis&#233;ment procure pour un temps une richesse apparente en cr&#233;ant de la monnaie, jusqu'&#224; ce que l'illusion se dissipe. Au-del&#224; du bon sens, l'histoire le confirme : l'exemple des deux guerres mondiales montre que cela devient tr&#232;s vite et violemment inflationniste ; et l&#224; aussi ce que l'on constate est que tout le monde souffre gravement de l'inflation, notamment les plus faibles. Et si ce n'est pas l'inflation des biens et services, c'est l'inflation des actifs qu'on obtient, comme c'est le cas aujourd'hui : la Bourse et l'immobilier qui atteignent des niveaux aberrants. La monnaie est un bien public, mais vuln&#233;rable ; surtout dans nos soci&#233;t&#233;s o&#249; elle n'a plus de r&#233;f&#233;rence &#224; un bien r&#233;el comme autrefois l'or ou l'argent ; elle doit donc &#234;tre g&#233;r&#233;e de mani&#232;re que sa taille soit coh&#233;rente avec la taille r&#233;elle de l'&#233;conomie, et pas plus. Et sans non plus que l'Etat confisque la cr&#233;ation mon&#233;taire au d&#233;triment du reste de l'&#233;conomie, qui en a besoin. La monnaie n'est pas un outil dont on joue &#224; volont&#233;, c'est une r&#233;f&#233;rence commune qui ne doit pas &#234;tre remise en cause.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que faire alors avec le stock de dette : le r&#233;duire d'autorit&#233; ? Mais contrairement &#224; ce que certains r&#234;vent, cette dette est bien r&#233;elle, et juridiquement tout &#224; fait exigible. Spolier les cr&#233;anciers ne frapperait en outre pas en premier lieu les banques, comme certains le croient ici ou l&#224;, mais les institutions d'&#233;pargne, caisses de retraite, compagnies d'assurance, SICAV, outre les &#233;trangers. Les r&#233;pudier serait m&#234;me un d&#233;sastre financier et cela ruinerait beaucoup de gens. C'est donc exclu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre tentation, plus subtile, est celle de mon&#233;tiser ces cr&#233;ances, notamment celles d&#233;tenues par la banque centrale (la BCE). Mais celle-ci ne d&#233;tenait qu'environ 20% de la dette de l'Etat fran&#231;ais avant la crise actuelle, donc un peu plus depuis. En fait, plus qu'un annulation de ces dettes, qui mettrait la banque centrale en perte et terrifierait l'opinion, il faudrait sans doute les transformer en cr&#233;ances perp&#233;tuelles. On dit que cela ne cr&#233;erait pas d'effet massif sur les march&#233;s, puisque ces cr&#233;ances sont d&#233;j&#224; dans les livres de la BCE. Mais en r&#233;alit&#233;, on enverrait un signal tr&#232;s inqui&#233;tant. Et l'effet resterait limit&#233; : on reviendrait en effet simplement &#224; la situation d'il y a un an (un peu moins de 100% du PNB pour la France). Le niveau de dette resterait donc historiquement tr&#232;s &#233;lev&#233;. Si on voulait vraiment r&#233;duire la dette, il faudrait quelque chose de beaucoup plus massif. Mais alors, bien plus encore que pour les 20%, cela poserait de tr&#232;s gros probl&#232;mes juridiques et politiques. Tout d'abord, le financement des Etats par les banques centrales est exclu par les trait&#233;s europ&#233;ens. On s'en fiche en France, mais pas ailleurs, notamment en Europe du Nord, Pays Bas et Allemagne en t&#234;te. D'autant que leur endettement est bien plus faible que le n&#244;tre, donc leur besoin. Pourquoi ab&#238;mer sa monnaie, pensent-ils ? Parce que la France et d'autres ne savent pas se g&#233;rer ? En outre le risque inflationniste deviendrait consid&#233;rable, et m&#234;me de fuite devant la monnaie. Si donc cela devait arriver un jour, ce ne serait qu'en toute derni&#232;re extr&#233;mit&#233;, et avec des risques collectifs tr&#232;s importants. Or &#224; nouveau la fiabilit&#233; de la monnaie est un des piliers de la vie commune. Mais surtout, m&#234;me si on en venait l&#224;, les faits resteraient : en r&#233;gime de croisi&#232;re, on n'&#233;chapperait de toute fa&#231;on pas &#224; l'assainissement des d&#233;ficits publics, et donc &#224; une r&#233;forme en profondeur de la d&#233;pense publique, qui est in&#233;luctable. Le sevrage devient donc urgent.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Les priorit&#233;s &#233;videntes&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Que faire alors pour l'avenir ? Nous ne pouvons &#233;videmment pas entrer ici dans l'expos&#233; d'un grand plan d'action, mais on peut souligner quelques-uns des dilemmes de base auxquels il faut faire face.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La question redoutable de l'autonomie nationale&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'il est un r&#244;le de l'Etat, c'est de veiller &#224; nos vuln&#233;rabilit&#233;s collectives. Notamment face aux exc&#232;s de la mondialisation de la production et du commerce. On en est dans l'ensemble conscient d&#233;sormais, mais la question est plus difficile qu'on ne l'imagine. Il est &#233;videmment inacceptable qu'un pays avanc&#233; comme le n&#244;tre se trouve aussi d&#233;pendant de produits vitaux qu'il s'est av&#233;r&#233; l'&#234;tre dans cette crise. Notamment quand on d&#233;pend d'un pays aussi particulier que la Chine. Mais r&#233;pudier l'id&#233;ologie du jeu spontan&#233; du march&#233; ne suffit pas, car les r&#233;alit&#233;s sont complexes. Les grandes entreprises, organisatrices de la division du travail, ont elles-m&#234;mes compris aussi leur propre vuln&#233;rabilit&#233;, et vont r&#233;viser leurs plans. Mais cela ne suffit pas non plus, car d'une part elles ne sont pas infaillibles, comme on l'a vu, et &#233;videmment pas d&#233;sint&#233;ress&#233;es. Et surtout, ce sont les pouvoirs publics qui sont responsables ultimes du bien commun de leur peuple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut en outre &#234;tre conscient que si on peut et doit r&#233;duire notre vuln&#233;rabilit&#233;, il est exclu de faire dispara&#238;tre toute d&#233;pendance et plus encore de croire qu'on peut se couper purement et simplement de l'&#233;conomie mondiale. Mieux, une vraie autonomie suppose un niveau minimal appr&#233;ciable de production et de richesse, et celle-ci ne peut &#234;tre atteinte, pour un pays comme le n&#244;tre, que par une insertion intelligente dans l'&#233;conomie mondiale, et &#224; un niveau suffisamment &#233;lev&#233;. Nous avons d&#233;j&#224; besoin de mati&#232;res premi&#232;res que nous n'avons pas, &#224; commencer par le p&#233;trole ; et surtout nous ne pouvons produire tous les composants et produits, chimiques, m&#233;caniques, &#233;lectroniques ou logiciels, dont nous avons besoin. Nous ne pouvons pas non plus r&#233;inventer tout le temps par nous-m&#234;me tout ce qui se cr&#233;e sur la plan&#232;te. On peut et doit rapatrier certaines lignes de production jug&#233;es essentielles, ou se mettre en capacit&#233; de les recr&#233;er tr&#232;s vite. On peut et doit veiller au contr&#244;le de nos entreprises cl&#233;s, notamment en recr&#233;ant une base d'actionnariat national. Mais pour le reste, on a besoin surtout d'une r&#233;flexion strat&#233;gique en termes de priorit&#233;s d'une part, de vuln&#233;rabilit&#233;s de l'autre. Cela peut conduire cas par cas non pas &#224; rapatrier, mais souvent &#224; diversifier les sources d'approvisionnement, ou &#224; pr&#233;voir des stockages. En outre, agir de fa&#231;on r&#233;solue pour r&#233;duire notre vuln&#233;rabilit&#233; ne doit pas nous emp&#234;cher de coop&#233;rer avec d'autres, bien au contraire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une telle r&#233;orientation, visant &#224; la fois la comp&#233;titivit&#233; et une moindre vuln&#233;rabilit&#233;, suppose en outre des moyens. Avec deux priorit&#233;s : la recherche scientifique et les entreprises innovantes. Et une r&#233;orientation de grande &#233;chelle de l'&#233;pargne vers les fonds propres des entreprises, car la France manque dramatiquement d'investisseurs en fonds propres ; or les fonds propres, c'est la propri&#233;t&#233; des entreprises, donc leur orientation ultime. Cela peut inclure d'ailleurs la mise en place d'un fonds souverain fran&#231;ais. &lt;br class='autobr' /&gt;
Reconstituer le tissu social et &#233;conomique local&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais ce n'est qu'une des faces de l'action &#224; mener, l'autre &#233;tant la solidarit&#233;, accompagn&#233;e de la revitalisation territoriale. Un effet majeur de la crise sera en effet la remont&#233;e du ch&#244;mage, et l'affaiblissement de tr&#232;s nombreuses entreprises, notamment PME, commerce et ind&#233;pendants. D&#233;j&#224; la France avait un niveau de ch&#244;mage plus &#233;lev&#233; que d'autres pays, mais la situation devrait s'aggraver massivement. Rappelons en outre ce qui est d&#233;sormais une &#233;vidence, mais qu'il ne faudra pas oublier avec la crise : l'importance de certains m&#233;tiers vus parfois de haut, ou pas tr&#232;s bien trait&#233;s en regard de leur importance r&#233;elle dans la cha&#238;ne des d&#233;pendances et des solidarit&#233;s. Cela implique &#224; la fois la reconnaissance morale et sociale, et une r&#233;mun&#233;ration ad&#233;quate. Ainsi de nos infirmi&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela implique &#224; nouveau un effort consid&#233;rable de r&#233;forme, y compris avec une participation publique, pour revitaliser notre appareil productif, notamment industriel. Mais il ne s'agit pas ici seulement d'&#233;conomie, mais de soci&#233;t&#233;. Une des causes des gilets jaunes &#233;tait l'appauvrissement du tissu relationnel local, notamment des commerces en centre-ville ou village. Or ils vont &#234;tre frapp&#233;s de plein fouet. Et les gagnants, la distribution &#224; distance, les commandes par Internet, qui ont leur place certes, sont surtout le triomphe de l'individualisme et de la d&#233;sagr&#233;gation du lien social. Si on y ajoute le t&#233;l&#233;travail, pourtant lui aussi justifi&#233; en soi, le risque sera celui d'un repli sur soi encore plus marqu&#233;. Une soci&#233;t&#233; &#233;quilibr&#233;e et solidaire n'est pas une soci&#233;t&#233; concentr&#233;e dans quelques grandes m&#233;tropoles, mais une soci&#233;t&#233; o&#249; le voisinage a un sens, parce qu'on a plaisir &#224; vivre dans une environnement &#224; taille humaine. Pour cela, il faut bien s&#251;r un effort collectif, y compris &#224; travers l'Etat, mais surtout une lib&#233;ration des &#233;nergies, et donc une r&#233;duction de l'emprise technocratique et bureaucratique souvent &#233;touffante. Ce souci se combine avec celui &#233;voqu&#233; pr&#233;c&#233;demment, portant sur les vuln&#233;rabilit&#233;s, pour favoriser un plus grand souci de solidarit&#233; g&#233;ographique et territoriale, et donc pour produire et consommer localement. Car l'&#233;conomie est en derni&#232;re analyse au service de la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un exemple particuli&#232;rement &#233;vident est celui de l'Education nationale, monstre unique, seule institution survivante de type sovi&#233;tique. Son &#233;clatement est une priorit&#233;, lib&#233;rant les &#233;nergies des enseignants tout en r&#233;duisant les co&#251;ts inutiles, et rapprochant les &#233;coles des communaut&#233;s r&#233;elles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La solidarit&#233; r&#233;elle&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il faut encore &#233;tendre la r&#233;flexion. Reconna&#238;tre d'abord le r&#244;le central qu'a eu la famille pendant le confinement (ou le manque, pour ceux qui n'en avaient pas). R&#244;le qui est &#233;videmment permanent, mais que notre soci&#233;t&#233; n&#233;glige dans ses petits calculs et ses d&#233;marches individualistes et &#233;go&#239;stes. Ce qui touche bien des probl&#232;mes, du niveau des prestations familiales (pour toutes les familles) &#224; la question &#233;pineuse mais prioritaire de la conciliation entre vie familiale et vie professionnelle, ou &#224; la prise en compte dans les calculs de niveau de retraite des enfants qu'on a &#233;lev&#233;s. Le d&#233;bat public ne montre pas de prise de conscience accrue de ce facteur pourtant majeur pour la vie r&#233;elle de nos contemporains ; rappelons que dans les estimations les plus mod&#233;r&#233;es, le travail familial (non r&#233;mun&#233;r&#233;) repr&#233;senterait s'il &#233;tait calcul&#233; et inclus dans la comptabilit&#233; nationale plus du tiers du PIB, et que ce sont les enfants &#233;lev&#233;s par les uns qui payeront les retraites de tous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;flexion qu'il faut &#233;tendre aussi &#224; la question des personnes &#226;g&#233;es. C'est en partie pour elles que l'&#233;conomie s'est arr&#234;t&#233;e ; mais en partie seulement : on a constat&#233; par ailleurs le nombre tr&#232;s &#233;lev&#233; des morts dans les EHPAD, sans acc&#232;s &#224; l'h&#244;pital, sans parler de la disparition des visites et de la rupture du lien familial, y compris au moment de la mort. On rappellera aussi la mont&#233;e en puissance ant&#233;rieure de la revendication sinistre en faveur de l'euthanasie. L&#224; aussi, le besoin de solidarit&#233; devrait se faire sentir, et il d&#233;pend plus des priorit&#233;s personnelles ou collectives que des sommes affect&#233;es. Quelle est la perspective d'un soci&#233;t&#233; pour qui la fin de vie offerte aux gens, c'est d'&#234;tre mis au rebut, ou &#233;limin&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut enfin &#233;tendre la r&#233;flexion &#224; la solidarit&#233; avec les p&#233;riph&#233;ries du syst&#232;me, au sens large du terme. Cela vise d'abord les pauvres et les exclus. Mais cela concerne aussi les pays plus pauvres, gravement affect&#233;s par la r&#233;duction mondiale de l'activit&#233; &#233;conomique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ecologie et consommation : changer de mod&#232;le ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ajoutons enfin, bien entendu, que la crise n'a pas fait dispara&#238;tre les probl&#233;matiques ant&#233;rieures, &#224; commencer par l'&#233;cologie. Cela se relie en partie avec la question ant&#233;rieurement &#233;voqu&#233;e du souci de produire et consommer localement et de prot&#233;ger les habitats et rythmes de vie naturels, car l'&#233;cologie la plus efficace est l'&#233;cologie de proximit&#233;. Certains avancent avec optimisme qu'on pourra &#233;voluer vers un monde moins obnubil&#233; par la seule dimension mat&#233;rielle, la consommation et l'argent. On peut par exemple imaginer qu'on roulera moins, qu'on volera moins, qu'on usera moins de mat&#233;riel, qu'on consommera moins d'&#233;nergie, etc. Notons pourtant que cela suppose une r&#233;orientation des priorit&#233;s et des m&#233;thodes, donc dans une large mesure de la culture collective ; et cela ne peut s'effectuer par des d&#233;cisions autoritaires et incomprises. Cela suppose m&#234;me par certains aspects une transformation int&#233;rieure, que le pape Fran&#231;ois appelle conversion &#233;cologique, incluant l'ensemble de notre rapport au monde, &#224; l'homme et &#224; la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela suppose aussi qu'on hi&#233;rarchise les priorit&#233;s : tout le monde comprend que la pollution, les sacs plastique, la disparition des esp&#232;ces, la r&#233;duction des espaces naturels, etc. sont des probl&#232;mes communs majeurs, sensibles d&#232;s notre environnement imm&#233;diat, de proximit&#233;. La pr&#233;occupation &#233;cologique se relie alors naturellement avec le souci de la production locale, partout l&#224; o&#249; elle est possible. La cause est indiscutable, et concerne tous imm&#233;diatement. La question des &#233;missions de CO2 et du r&#233;chauffement est bien moins directe : sans m&#234;me parler des interrogations qu'on peut avoir sur des mod&#233;lisations pas toujours indiscutables, et sur le fait qu'un r&#233;chauffement n'est pas en soi et automatiquement purement n&#233;gatif, la question de l'action &#224; mener se pr&#233;sente en l'esp&#232;ce de fa&#231;on bien plus complexe. Certains aspects vont plus de soi que d'autres : les &#233;conomies d'&#233;nergie, domestiques ou industrielles, sont compr&#233;hensibles pour tous ; mais une r&#233;duction autoritaire et massive de l'activit&#233; &#233;conomique se heurterait frontalement aux besoins de la population, d'autant plus que la lutte contre les &#233;missions de CO2 n'est cr&#233;dible que si toute la plan&#232;te s'y attelle, et on en est tr&#232;s loin. En d'autres termes, s'il est l&#233;gitime de vouloir &#234;tre parmi les pays vertueux, cela ne doit pas devenir suicidaire ; et &#224; bien des points de vue, il est tout aussi important d'investir pour parer aux inconv&#233;nients du r&#233;chauffement, dans l'hypoth&#232;se, plut&#244;t tr&#232;s probable, qu'il va se poursuivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur tous ces plans enfin, il serait risqu&#233; de supposer le probl&#232;me ais&#233; &#224; r&#233;soudre et la transformation acquise, encore moins r&#233;alisable par d&#233;cret. Il ne faut pas se bercer de l'illusion que l'homme va sortir radicalement transform&#233; de cette crise, encore moins qu'une recette magique sera disponible ou que les contraintes dispara&#238;tront, que ce soit par le mirage d'une &#233;conomie verte qui nous sortirait de la r&#233;cession, ou par celui d'un effort public massif dont on a vu les illusions. Paradoxalement, la crise sanitaire, qui a montr&#233; comment la nature a respir&#233; du fait de la r&#233;duction de l'activit&#233;, a mis aussi en &#233;vidence la difficult&#233; de tout effort collectif de grande ampleur. Car cette emprise moindre sur l'environnement a &#233;t&#233; pay&#233;e extr&#234;mement cher, et &#224; coups de d&#233;ficits publics d&#233;mentiels. Les adeptes du grand soir &#233;cologique en seront pour leurs frais : on h&#233;sitera &#224; recommencer. Et pourtant en ce domaine l'urgence est l&#224;, et il faudra arbitrer &#233;nergiquement, sur la dur&#233;e, sans d&#233;chirer le tissu social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous retrouvons ici le point d&#233;j&#224; &#233;voqu&#233;, celui de l'importance de la culture collective ; elle ne se d&#233;cr&#232;te pas, mais elle suppose une r&#233;vision en profondeur des valeurs dominantes, et plus particuli&#232;rement du relativisme individualiste et consum&#233;riste qui domine depuis les funestes ann&#233;es 60-70 et n'a fait depuis que s'aggraver. Travail de longue haleine, mais vital.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Conclusion&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Si on met ensemble ces s&#233;ries de constatations, ajout&#233;es &#224; l'&#233;quilibre budg&#233;taire, cela suppose bien des d&#233;penses suppl&#233;mentaires. Et donc parall&#232;lement, si on ne veut pas faire chavirer la barque, encore plus d'&#233;conomies, de r&#233;ductions de d&#233;penses et donc, au moins &#224; terme, de r&#233;orientations d'emplois. C'est-&#224;-dire un effort collectif consid&#233;rable. Ce n'est pas pour rien que nos gouvernements successifs pr&#233;f&#232;rent la drogue de la dette : ils n'ont aucune envie d'assumer cet effort. Ajoutons pour dramatiser encore l'image que deux d&#233;fis d&#233;j&#224; pr&#233;sents vont encore s'intensifier, en sus de ceux qu'on a cit&#233;s : la concurrence de pays &#233;mergents progressant sans cesse, forts de leur d&#233;termination collective bien plus intense que la n&#244;tre ; et les effets de l'IA, ce qu'on appelle &#171; intelligence &#187; artificielle, qui n'est pas vraiment de l'intelligence, mais qui est extr&#234;mement puissante ; domin&#233;e par les Etats Unis et la Chine, elle devrait bouleverser la structure de l'emploi dans les 10-20 ans qui viennent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;alit&#233;, cette crise peut d&#233;boucher sur deux &#233;volutions oppos&#233;es. L'une consiste &#224; continuer comme avant. D&#233;penser, s'endetter, ne pas choisir. C'est comme on l'a vu une trajectoire risqu&#233;e et d&#233;s&#233;quilibr&#233;e, et en outre dans un contexte aggrav&#233;. Elle implique sur la dur&#233;e des risques croissants, financiers, sociaux, et politiques. Mais c'est la plus naturelle pour nos soci&#233;t&#233;s et nos politiques. L'autre supposerait un effort personnel et collectif, d&#233;bouchant sur un sursaut, associant Etat et forces vives, r&#233;solument solidaire et subsidiaire. Cela impliquerait des choix &#233;nergiques, plus de d&#233;penses ici, bien moins ailleurs, et donc des priorit&#233;s. En particulier, il faudrait un nouveau pacte entre la soci&#233;t&#233; et l'Etat : d&#233;finissant des actions prioritaires sur le long terme mais sans faire tourner la planche &#224; billet ; prot&#233;geant nos secteurs clefs et remisant une certaine id&#233;ologie ou pratique mondialiste, mais sans fermeture ni repli ; &#339;uvrant &#233;nergiquement pour la viabilit&#233; &#233;cologique, mais sans tuer le moteur ; lib&#233;rant l'initiative, mais cultivant le d&#233;vouement &#224; la chose publique et au bien commun. Et au-del&#224;, un effort collectif de grande envergure pour restaurer une culture commune d&#233;di&#233;e au bien commun, int&#233;rioris&#233;e car porteuse de sens pour chacun. Ce qui suppose une r&#233;volution mentale, et des leaders pour l'incarner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est qu'il n'est pas d'&#233;conomie autre qu'encastr&#233;e dans la soci&#233;t&#233;, anim&#233;e par des hommes porteurs de valeurs et de culture ; et que notre appartenance &#224; une soci&#233;t&#233; est une forme de contrat moral, pour le meilleur et pour le pire. Elle suppose un d&#233;vouement &#224; la chose commune, source de confiance mutuelle ; c'est en outre plus efficace, car cela facilite les d&#233;cisions &#233;nergiques et rapides. Une erreur majeure &#224; r&#233;pudier, c'est donc notre individualisme pathologique, arbitr&#233; par une bureaucratie toute puissante. Il est donc urgent de cultiver ce d&#233;vouement au bien commun. Qu'il ne faut pas confondre avec le culte de l'Etat, malgr&#233; l'importance de son r&#244;le ; mais qui d&#233;pend de chacun de nous, l&#224; o&#249; nous sommes, et de notre capacit&#233; d'initiative au service de ce bien commun. Nous sommes ici au pied du mur, sachant que la culture collective ambiante ne nous a gu&#232;re pr&#233;par&#233;s &#224; ce genre de responsabilit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Paru dans &lt;i&gt;Libert&#233; Politique&lt;/i&gt;, juillet 2020&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>Un Etat strat&#232;ge pour la sortie de crise et le monde d'apr&#232;s</title>
		<link>https://www.pierredelauzun.fr/Un-Etat-stratege-pour-la-sortie-de-crise-et-le-monde-d-apres.html</link>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Crise</dc:subject>
		<dc:subject>Alternative politique</dc:subject>
		<dc:subject>Covid</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Dans son ensemble notre monde a &#233;t&#233; pris de court par cette crise, qui n'a pas son origine dans la sph&#232;re &#233;conomique et financi&#232;re. Notre &#233;conomie a subi le choc le plus violent qu'elle ait connu depuis la guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes encore sous le choc, mais l'urgence est de r&#233;fl&#233;chir &#224; la suite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suite....&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Paru dans la Revue Banque et Strat&#233;gie, juin 2020.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/-Economie-generale-a-.html" rel="directory"&gt;Economie g&#233;n&#233;rale&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Crise-+.html" rel="tag"&gt;Crise&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Alternative-politique-+.html" rel="tag"&gt;Alternative politique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Pandemie-Covid-+.html" rel="tag"&gt;Covid&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Dans son ensemble notre monde a &#233;t&#233; pris de court par cette crise, qui n'a pas son origine dans la sph&#232;re &#233;conomique et financi&#232;re. Notre &#233;conomie subit le choc le plus violent qu'elle ait connu depuis la guerre. Nous sommes encore sous le choc, mais l'urgence est de r&#233;fl&#233;chir &#224; la suite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Des le&#231;ons douloureuses&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a d'abord les le&#231;ons &#224; tirer de la crise elle-m&#234;me. L'une est &#233;vidente. C'est celle des m&#233;faits possibles de la mondialisation commerciale et industrielle, avec son culte des flux tendus et des d&#233;localisations et ses concentrations de production en Chine ou ailleurs, qui nous laissent terriblement d&#233;munis. D&#233;signer un coupable n'est pas mon propos ici. Les entreprises int&#233;ress&#233;es et les consommateurs y ont beaucoup gagn&#233;. Mais il est clair qu'on a perdu de vue des imp&#233;ratifs multiples et au minimum de s&#233;curit&#233;, au niveau des firmes, et plus encore au niveau national.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La deuxi&#232;me le&#231;on est l'incroyable impr&#233;paration de la plupart de nos pays. Beaucoup dans l'opinion croient que c'est la faute de l'aust&#233;rit&#233;, des march&#233;s, ou de Bruxelles. Mais ce n'est pas s&#233;rieux de la part d'un pays dont les pouvoirs publics canalisent 56% du PNB. Il n'y a d'ailleurs aucune corr&#233;lation au niveau mondial entre les succ&#232;s ou &#233;checs, et l'importance des d&#233;penses sanitaires, ou la part du public et du priv&#233;. Comment fait la Cor&#233;e qui se tire mieux que nous de la crise alors que ses d&#233;penses sant&#233; sur PNB sont moiti&#233; des n&#244;tres ? Ce qui appara&#238;t donc clair est qu'il y a un tr&#232;s grave probl&#232;me de mauvaise gestion de la d&#233;pense collective. Notamment par abus de la m&#233;thode budg&#233;taire qui g&#232;re la contrainte selon la r&#233;sistance aux &#233;conomies et non selon les priorit&#233;s, incapable d'investir sur l'avenir, et pour qui la pr&#233;caution c'est bloquer ce qui est nouveau, et non pas prendre ses pr&#233;cautions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela a transform&#233; une crise qui aurait pu &#234;tre contenue en un d&#233;sastre majeur. Moralit&#233; : si on continue comme cela dans le monde d'apr&#232;s, non seulement nous continuerons &#224; affronter les crises de demain dans de mauvaises conditions, mais nous verrons d'autres, plus avis&#233;s, nous d&#233;passer chaque fois plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dette et monnaie : le pari existentiel&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre consid&#233;ration qui s'impose d'embl&#233;e &#224; nous, c'est celle de la dette. Comme on sait, nos &#233;conomies se caract&#233;risent par un degr&#233; exceptionnellement &#233;lev&#233; d'endettement, bien sup&#233;rieur &#224; ce qu'il &#233;tait en 2008. Or c'est la dette qui transforme une crise de march&#233; en crise syst&#233;mique, car elle cr&#233;e un effet domino par d&#233;pendance des acteurs les uns des autres. Mais pour s'endetter, il faut le vouloir. Ce ne sont pas les march&#233;s financiers qui obligent les Etats &#224; s'endetter, c'est leur incapacit&#233; &#224; contr&#244;ler leurs d&#233;ficits, donc &#224; choisir politiquement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, &#224; partir du moment o&#249; on a &#233;t&#233; accul&#233; au confinement, l'Etat a eu raison d'intervenir massivement ; et &#224; court terme, comme l'imp&#244;t aurait assomm&#233; le malade, la seule voie pour financer cela est la dette. Mais ce faisant on va accro&#238;tre massivement une dette d&#233;j&#224; colossale. Et la cause de l'endettement, c'est le d&#233;ficit, permanent depuis 45 ans. Hors crise, ces d&#233;ficits sont injustifi&#233;s, car ils financent des d&#233;penses courantes, report&#233;es sur les g&#233;n&#233;rations futures. A terme donc, une fois la crise pass&#233;e, il sera urgent de revenir &#224; un exc&#233;dent. Et dans un pays qui a le record de pression fiscale du monde d&#233;velopp&#233;, ce ne peut &#234;tre que par la r&#233;orientation des d&#233;penses. Ce qui n'est jamais facile politiquement, mais indispensable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r nous avons notre &#8216;bonne' f&#233;e, la banque centrale. Le quantitative easing comme tel ne fait pas dispara&#238;tre l'endettement, mais il le facilite et il maintient les taux tr&#232;s bas. Autre miracle : on l'a adopt&#233; parce que la BCE, jugeait l'activit&#233; et l'inflation insuffisantes ; elle aurait voulu faire monter celle-ci jusqu'&#224; 2 %, mais elle n'y est pas parvenu. Ce qui t&#233;moigne de la puissance des forces d&#233;flationnistes dans nos &#233;conomies - du moins avant la crise. On va donc continuer, vu l'urgence. A court terme, on aura raison. D'autant qu'une r&#233;cession est a priori d&#233;flationniste. Mais ensuite ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sauf &#224; croire dans la magie, il est impossible que sur la dur&#233;e une cr&#233;ation mon&#233;taire massive ex nihilo n'ait pas d'effet inflationniste. Jusqu'&#224; maintenant, l'effet de ces mesures a &#233;t&#233; une inflation des prix des actifs. S'ajoutant &#224; un endettement g&#233;n&#233;ralis&#233;, c'est propice aux bulles sp&#233;culatives. Mais l'endettement, et les bulles sur le prix des actifs, sont la recette des grandes crises financi&#232;res ; ainsi en 2008. On ne sait pas quand elles se produisent, mais on sait qu'on en aura. Et alors les taux monteront en fl&#232;che, sauf &#224; fuir en avant par mon&#233;tarisation acc&#233;l&#233;r&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite se posera la question de l'inflation des biens et services. Plusieurs facteurs non mon&#233;taires pourront la faciliter, bien plus que dans la p&#233;riode pr&#233;c&#233;dente. C'est d'abord la r&#233;duction probable du commerce international et de la division du travail, qui poussera &#224; la hausse des prix ; ce peut &#234;tre la concentration et cartellisation acc&#233;l&#233;r&#233;e qui r&#233;sulteront de la crise, d&#233;vastatrices pour bien des acteurs petits et moyens ; ou enfin une persistance &#233;ventuelle de la crise de l'offre. Mais le facteur majeur sera la cr&#233;ation mon&#233;taire, si elle continue sur son rythme effr&#233;n&#233; et finit par gonfler les agr&#233;gats mon&#233;taires. Or tant l'exp&#233;rience historique que le bon sens montrent l&#224; aussi que, m&#234;me si on ne sait pas quand, &#224; un certain moment une cr&#233;ation mon&#233;taire massive engendre une inflation rapidement incontr&#244;lable &#8211; sauf grand coup de frein et crise. Et la m&#234;me exp&#233;rience montre que ce n'est pas inoffensif sur le plan social et politique, pour rester dans l'euph&#233;misme. Et donc &#224; un moment donn&#233;, il faudra calmer le jeu et refroidir la marmite infernale. Notamment pour revenir &#224; des budgets &#233;quilibr&#233;s. Et donc contenir et r&#233;orienter &#233;nergiquement la d&#233;pense.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains disent qu'on peut agir sur le stock de dette, au moins publique, en le mon&#233;tisant. Comme la r&#233;pudiation de la dette d'un grand pays serait catastrophique, le seul moyen sans cr&#233;er le chaos est la voie mon&#233;taire. Or la BCE, qui d&#233;tenait avant la crise 20% environ de la dette fran&#231;aise, va finir encore plus haut. On peut donc imaginer que des banques centrales innovent, non pas en annulant ces cr&#233;ances qu'elles d&#233;tiennent sur les Etats, mais en les d&#233;tenant sur la longue dur&#233;e voire perp&#233;tuellement, au moins de fait. On ne sait pas si cela serait remettrait en cause la confiance dans la monnaie, car on ne sait pas o&#249; est le point de rupture - mais on n'est pas oblig&#233; de l'annoncer avec fracas. Reste cependant qu'une telle op&#233;ration para&#238;t fort peu praticable au niveau de la BCE, car cela poserait de tr&#232;s gros probl&#232;mes juridiques et politiques. En outre et surtout, ce faisant, on ne ferait que revenir &#224; la situation r&#233;cente et le niveau de dette resterait historiquement tr&#232;s &#233;lev&#233;. Pour vraiment revenir &#224; des proportions plus maniables, il faudrait une op&#233;ration beaucoup plus vaste, avec des achats massifs des banques centrales sur le march&#233;. Et l&#224; le risque inflationniste deviendrait consid&#233;rable, voire de fuite devant la monnaie. Ne croyons donc pas trop au p&#232;re No&#235;l.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les questions de fond&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-del&#224; de cette aspect, la crise aura de toute fa&#231;on des effets profonds et durables. Le premier effet, souvent relev&#233;, est le retour de l'Etat, notamment national. Retour &#233;vident en mati&#232;re sanitaire et m&#233;dicale, mais aussi &#233;conomique. En soi c'est plut&#244;t une bonne chose, au vu des risques &#233;voqu&#233;s, et du besoin d'une strat&#233;gie. Mais cela fait aussi courir un risque majeur, qui est de d&#233;cupler les attentes de la population. Et donc que les tendances d&#233;j&#224; malsaines dans la d&#233;pense publique, &#224; l'&#339;uvre depuis des d&#233;cennies, vont se trouver aggrav&#233;es. Or il est &#233;vident que si on peut faire mieux, on ne peut pas tout faire. On a vu qu'il n'y avait pas trop peu de d&#233;penses publiques, mais trop ; et qu'elles sont plut&#244;t mal orient&#233;es. Et donc ce dont on aurait besoin, c'est d'un Etat plus fort et plus ambitieux, certes, mais aussi bien plus concentr&#233; et judicieux dans ses interventions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faudrait donc une action publique &#233;nergique, ordonn&#233;e &#224; la notion d'activit&#233; strat&#233;gique : &#224; savoir toutes les activit&#233;s indispensables &#224; la vie collective, notamment en cas de crise. Plus une capacit&#233; &#224; r&#233;agir vite et fort. Il faudrait aussi un effort puissant, avec participation publique, pour revitaliser notre appareil productif, notamment industriel. Sans pour autant bien s&#251;r basculer dans l'illusion de l'autosuffisance, ni refuser de se coordonner avec les autres pays. Mais chacun doit prendre ses responsabilit&#233;s et assurer sa s&#233;curit&#233; et le bien de sa population. Ce qui implique une action industrielle et commerciale qui se heurte &#224; l'ADN actuel de l'Union europ&#233;enne. Ce tabou pourra-t-il tomber ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette probl&#233;matique en rencontre une deuxi&#232;me, qui porte sur le tissu social et &#233;conomique. Je vise ici notamment l'action destructrice que malgr&#233; les mesures correctives, la crise aura sur le tissu des entreprises ind&#233;pendantes et des commerces. Nous avons d&#233;j&#224; eu l'affaire des gilets jaunes : une des causes en &#233;tait l'appauvrissement du tissu relationnel local, notamment des commerces locaux. Mais hors l'alimentaire et quelques rares secteurs, ils vont &#234;tre frapp&#233;s de plein fouet et rejoints par les caf&#233;s et restaurants, comme par le culturel et l'&#233;v&#233;nementiel, et tout le tourisme ; et plus largement bien des PME. Plus au-del&#224;, l'agriculture, secou&#233;e par la d&#233;sorganisation de la production et des transports. Les grands gagnants c'est les GAFAM, le virtuel et la distance ; et loin derri&#232;re, la grande distribution. L&#224; aussi, une action r&#233;solue est n&#233;cessaire. Un Etat aidant, mais surtout plus strat&#232;ge, moins co&#251;teux et moins envahissant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ajoutons enfin la probl&#233;matique d&#233;j&#224; fortement montante avant la crise, celle de l'environnement. Paradoxalement, la crise sanitaire, qui a montr&#233; comment la nature a respir&#233; du fait de la r&#233;duction de l'activit&#233;, a mis aussi en &#233;vidence la difficult&#233; de tout effort collectif de grande ampleur. Car cette emprise moindre sur l'environnement a &#233;t&#233; pay&#233;e extr&#234;mement cher, et &#224; coups de d&#233;ficits publics d&#233;mentiels. Les adeptes du grand soir &#233;cologique en seront pour leurs frais : on h&#233;sitera &#224; recommencer. Et pourtant en ce domaine l'urgence est l&#224;, et il faudra arbitrer &#233;nergiquement, sur la dur&#233;e, sans d&#233;chirer le tissu social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;En guise de conclusion&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'il faut en fait, c'est un nouveau pacte entre la soci&#233;t&#233; et l'Etat : d&#233;finissant ses actions prioritaires, sur le long terme (&#233;cologie comprise) mais sans faire marcher la planche &#224; billet ; prot&#233;geant ses secteurs clefs et remisant l'id&#233;ologie mondialiste sous sa forme caricaturale, mais sans fermeture ni repli ; contr&#244;lant et r&#233;gulant &#233;nergiquement ses march&#233;s et sa finance, mais sans les tuer ; lib&#233;rant l'initiative, mais cultivant le d&#233;vouement &#224; la chose publique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce dernier point est essentiel. On voit les pays de l'Asie libre, Cor&#233;e, Taiwan, Singapour, Hongkong, voire Japon mieux r&#233;agir que nous, avec moins de contraintes. Mais ces pays ont une culture plus impr&#233;gn&#233;e de la chose publique et du bien commun, sans avoir l'idol&#226;trie de l'Etat, parce que c'est dans l'esprit des citoyens. L'erreur &#224; r&#233;pudier, c'est notre individualisme pathologique, arbitr&#233; par une bureaucratie toute puissante. Cette crise peut donc &#234;tre le point de d&#233;part de deux &#233;volutions oppos&#233;es. Dans l'une, on continue comme avant, avec tout ce que cela entra&#238;ne de risques croissants, financiers, sociaux, et politiques. Dans l'autre, il y a un sursaut national, associant Etat et forces vives, r&#233;solument solidaire, mais impliquant des choix &#233;nergiques, et donc des priorit&#233;s. L'enjeu est donc consid&#233;rable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Paru dans la &lt;i&gt;Revue Banque et Strat&#233;gie&lt;/i&gt;, juin 2020.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;http://www.revue-banque.fr/risques-reglementations/article/un-etat-stratege-pour-sortie-crise-monde-apres#restricted_content&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.revue-banque.fr/risques-...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>L'&#233;conomie et la mondialisation apr&#232;s la crise Entretien vid&#233;o</title>
		<link>https://www.pierredelauzun.fr/L-economie-et-la-mondialisation-apres-la-crise-Entretien-video.html</link>
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		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Crise</dc:subject>
		<dc:subject>Mondialisation</dc:subject>
		<dc:subject>Alternative &#233;conomique</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Un cycle de conf&#233;rences Ichtus a &#233;t&#233; mont&#233; par Frantz Toussaint et intitul&#233; &#8220;Panser aujourd'hui pour penser demain&#8221;, pour r&#233;fl&#233;chir aux enjeux qui attendent notre soci&#233;t&#233; apr&#232;s le Covid, &#224; la lumi&#232;re de la doctrine sociale de l'Eglise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mercredi 10 juin 2020 Frantz Toussaint recevait Pierre de Lauzun pour une discussion sur le th&#232;me : &#034;L'&#233;conomie et la mondialisation apr&#232;s la crise&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;suite...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vid&#233;o.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/-Economie-generale-a-.html" rel="directory"&gt;Economie g&#233;n&#233;rale&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Crise-+.html" rel="tag"&gt;Crise&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Mondialisation-+.html" rel="tag"&gt;Mondialisation&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Alternative-economique-+.html" rel="tag"&gt;Alternative &#233;conomique&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Un cycle de conf&#233;rences Ichtus a &#233;t&#233; mont&#233; par Frantz Toussaint et intitul&#233; &#8220;Panser aujourd'hui pour penser demain&#8221;, pour r&#233;fl&#233;chir aux enjeux qui attendent notre soci&#233;t&#233; apr&#232;s le Covid, &#224; la lumi&#232;re de la doctrine sociale de l'Eglise. &lt;br class='autobr' /&gt;
Vous pouvez suivre en direct ces conf&#233;rences chaque mercredi de 18h30 &#224; 19h30, en vous connectant sur YouTube &lt;a href=&#034;https://panseraujourdhuipourpenserdemain.com/?fbclid=IwAR2HtvIrvOih7cQTpyNKTlgebta7jLmF5uSN-VHzaORdUW6bSUvZeMyH64o/&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://panseraujourdhuipourpenserd...&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mercredi 10 juin 2020 Frantz Toussaint recevait Pierre de Lauzun pour une discussion sur le th&#232;me : &#034;&lt;i&gt;L'&#233;conomie et la mondialisation apr&#232;s la crise&lt;/i&gt;&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vid&#233;o :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=FhsoV0uqA5s&amp;feature=youtu.be&amp;fbclid=IwAR0NdCQNHuk3joKkAoffJ3dQtEBplx7TSsCkYps9zGNIpCB1CBtFNDH5p_4&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=Fhs...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Analyse de l'entretien par R&#233;my Mahoudeaux&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://osp.frejustoulon.fr/de-la-crise-sanitaire-a-la-crise-economique/&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://osp.frejustoulon.fr/de-la-c...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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