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	<title>Pierre de Lauzun | Le blog officiel</title>
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		<title>L'Eglise et la doctrine de la guerre juste : la tentation de l'abandon</title>
		<link>https://www.pierredelauzun.fr/Un-tentation-nouvelle-affecte-l-Eglise-la.html</link>
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		<dc:date>2026-07-23T08:25:18Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Guerre juste</dc:subject>
		<dc:subject>Magist&#232;re catholique</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Un tentation nouvelle affecte l'Eglise : la remise en cause de la doctrine traditionnelle de la guerre juste. Il y a un r&#233;flexe &#233;motionnel, devant l'association de ces deux termes, guerre et juste. Et une confusion, entre la doctrine catholique de la guerre juste et le fait que pratiquement tous ceux qui m&#232;nent des guerres pr&#233;tendent qu'elles sont justes. Mais certainement pas en invoquant la doctrine catholique sur le sujet !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Remettre en question cette doctrine serait une lourde erreur. Un d&#233;veloppement de la r&#233;flexion serait sans doute utile. Mais &#224; condition de garder &#224; l'esprit que l'extr&#234;me prudence de la doctrine traditionnelle, loin d'&#234;tre un blanc-seing donn&#233; aux agresseurs, est au contraire un puissant garde-fou. Bien rares sont les guerres qu'elle reconna&#238;t justes. Elle est donc un moyen de tenir compte de la r&#233;alit&#233; des relations internationales, des cas o&#249; la lutte est in&#233;vitable, tout en s'opposant &#224; la tr&#232;s grande majorit&#233; des guerres r&#233;elles. Il serait donc tr&#232;s dommage de l'abandonner ou de l'affaiblir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire&#8230;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/-Religion-et-politique-.html" rel="directory"&gt;Religion et politique &lt;/a&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;L'encyclique du pape L&#233;on XIV &lt;i&gt;Magnifica Humanitas&lt;/i&gt; (MH) couvre de nombreux sujets ; son message central concerne l'Intelligence artificielle ou IA. Mais parmi les autres sujets abord&#233;s, il en est un qui revient d&#233;sormais r&#233;guli&#232;rement dans les r&#233;flexions au sein dans l'Eglise, non sans une certaine h&#233;sitation : celui de la guerre juste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une doctrine traditionnelle rappel&#233;e par le Cat&#233;chisme au N&#176; 2309 : &#171; Il faut consid&#233;rer avec rigueur les strictes conditions d'une l&#233;gitime d&#233;fense par la force militaire. La gravit&#233; d'une telle d&#233;cision la soumet &#224; des conditions rigoureuses de l&#233;gitimit&#233; morale. Il faut &#224; la fois que le dommage inflig&#233; par l'agresseur &#224; la nation ou &#224; la communaut&#233; des nations soit durable, grave et certain ; que tous les autres moyens d'y mettre fin se soient r&#233;v&#233;l&#233;s impraticables ou inefficaces ; que soient r&#233;unies les conditions s&#233;rieuses de succ&#232;s ; et que l'emploi des armes n'entra&#238;ne pas des maux et des d&#233;sordres plus graves que le mal &#224; &#233;liminer. La puissance des moyens modernes de destruction p&#232;se tr&#232;s lourdement dans l'appr&#233;ciation de cette condition. Ce sont les &#233;l&#233;ments traditionnels &#233;num&#233;r&#233;s dans la doctrine dite de la &#8216;guerre juste'. L'appr&#233;ciation de ces conditions de l&#233;gitimit&#233; morale appartient au jugement prudentiel de ceux qui ont la charge du bien commun &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le pape Fran&#231;ois, sans modifier pour autant le Cat&#233;chisme, avait &#233;mis dans &lt;i&gt;Fratelli tutti &lt;/i&gt; au N&#176; 258 l'id&#233;e que cette doctrine &#233;tait d&#233;pass&#233;e, notamment au vu des risques pos&#233;s par le nucl&#233;aire : &#171; Nous ne pouvons donc plus penser &#224; la guerre comme une solution, du fait que les risques seront probablement toujours plus grands que l'utilit&#233; hypoth&#233;tique qu'on lui attribue. Face &#224; cette r&#233;alit&#233;, il est tr&#232;s difficile aujourd'hui de d&#233;fendre les crit&#232;res rationnels, m&#251;ris en d'autres temps, pour parler d'une possible &#8216;guerre juste' &#187;. Et dans MH le pape L&#233;on XIV cite en note son pr&#233;d&#233;cesseur qui disait encore : &#171; De fait, ces derni&#232;res d&#233;cennies, toutes les guerres ont &#233;t&#233; pr&#233;tendument justifi&#233;es &#187;. Et : s'agissant de &#171; la possibilit&#233; d'une l&#233;gitime d&#233;fense par la force militaire &#187;, &#171; on tombe facilement dans une interpr&#233;tation trop large de ce droit &#233;ventuel. On veut ainsi justifier indument m&#234;me des attaques &#8216;pr&#233;ventives' ou des actions guerri&#232;res qui difficilement n'entra&#238;nent pas &#8216;des maux et des d&#233;sordres plus graves que le mal &#224; &#233;liminer' &#187; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le sujet devait initialement &#234;tre examin&#233; par les cardinaux dans leur r&#233;union de juin 2026 mais rien n'en est ressorti. Le cardinal Fernandez s'y est exprim&#233;, soulignant des d&#233;veloppements pr&#233;occupants comme la violence des op&#233;rations au Moyen Orient et &#224; Gaza, s'inqui&#233;tant en outre de la notion de guerre pr&#233;ventive, de la d&#233;valorisation de l'adversaire, d'une certaine culture de la guerre etc. Il a paru aussi &#233;voquer une possible manipulation de la doctrine sociale de l'&#201;glise, qui serait utilis&#233;e pour donner une base th&#233;orique &#224; des guerres injustes : &#171; au lieu de mettre fin aux guerres, elle contribue &#224; les justifier &#187;.Ce point para&#238;t surtout trouver un &#233;cho chez le pape L&#233;on, qui dit dans MH au N&#176; 192 : &#171; Aujourd'hui plus que jamais, il est important de r&#233;affirmer le d&#233;passement de la th&#233;orie de la &#8216;guerre juste' trop souvent invoqu&#233;e pour justifier n'importe quelle guerre, sous r&#233;serve du droit &#224; la l&#233;gitime d&#233;fense dans son sens le plus strict &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s la peine de mort, serait-ce une nouvelle tentation de renverser une doctrine pourtant constante dans l'histoire de l'Eglise ? Quel en est le sens et l'enjeu ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La guerre juste : probl&#233;matique de la question &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Regardons d'abord le fond. Je l'ai abord&#233; dans un livre paru en 2024 chez Boleine : &lt;i&gt;La guerre juste&lt;/i&gt; &lt;a href=&#034;https://www.pierredelauzun.fr/La-guerre-juste.html&#034; class=&#034;spip_url&#034;&gt;https://www.pierredelauzun.fr/La-gu...&lt;/a&gt;. Peut-on parler de guerre juste ? Pour certains, la guerre &#233;tant fondamentalement mauvaise ne peut &#234;tre juste : c'est ce qui para&#238;t sous-jacent chez bien des interventions eccl&#233;siastiques. Surtout, il y a la crainte qu'admettre qu'il y a des guerres justes ouvre la porte &#224; la justification de toutes sortes de guerres. Pourtant dans la r&#233;alit&#233; on ne peut pas toujours &#233;viter la guerre : il arrive qu'on vous l'impose. Faudrait-il alors se laisser faire et laisser les agresseurs faire la loi ? La l&#233;gitime d&#233;fense est un cas &#233;vident de guerre qu'on ne peut pas ne pas mener. Il y a donc au moins un cas de guerre qu'on peut justifier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On dit que la question est d&#233;pass&#233;e avec les armes nucl&#233;aires. Mais l'exp&#233;rience des cinquante derni&#232;res ann&#233;es montre de tr&#232;s nombreuses guerres, toutes en de&#231;&#224; du conflit nucl&#233;aire. Les Etats sont souverains, et il n'y a pas d'autorit&#233; mondiale qui arbitre entre leurs diff&#233;rends. Cela n'implique pas qu'il n'existe pas des r&#232;gles morales, ant&#233;rieures et sup&#233;rieures &#224; leur souverainet&#233; ; mais en l'absence d'un Etat universel, la consid&#233;ration du bien commun leur incombe d'abord. Il ne s'agit alors pas d'invoquer une id&#233;ologie pour justifier n'importe quoi, mais de r&#233;fl&#233;chir sur les donn&#233;es mat&#233;rielles et morales d'une situation. Et pour cela la r&#233;flexion sur la guerre juste garde son sens. Certes, l'horreur que suscite la guerre prend dans nos soci&#233;t&#233;s techniquement &#233;volu&#233;es une tout autre ampleur. Mais en r&#233;alit&#233;, loin de les encourager, les questions que pose la doctrine de la guerre juste sont propres &#224; mod&#233;rer les ardeurs agressives ou &#233;motionnelles, les classements en blanc et noir, que nos soci&#233;t&#233;s affectionnent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;O&#249; en est-on ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A cette lumi&#232;re, les termes employ&#233;s ci-dessus par L&#233;on XIV peuvent surprendre : &#171; r&#233;affirmer le d&#233;passement de la th&#233;orie de la &#8216;guerre juste' trop souvent invoqu&#233;e pour justifier n'importe quelle guerre &#187;, &#171; sous r&#233;serve du droit &#224; la l&#233;gitime d&#233;fense dans son sens le plus strict &#187;. Cette formulation un peu rapide suscite notamment deux remarques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re est que si la plupart des bellig&#233;rants disent que leur guerre est juste, cela n'a rien &#224; voir avec la doctrine catholique traditionnelle de la guerre juste : depuis fort longtemps, personne n'a invoqu&#233; celle-ci pour justifier sa guerre. Et &#224; raison, car il y a fort peu de cas de guerre r&#233;cente qu'elle pourrait justifier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde remarque porte sur la &#171; l&#233;gitime d&#233;fense dans son sens le plus strict &#187;. Comme le rappelle le Cat&#233;chisme, c'est le motif central pour qualifier une guerre de juste. Mais en r&#233;alit&#233; il ne suffit pas &#224; lui seul : la l&#233;gitime d&#233;fense n'est pas un concept simple. Il faut d'abord prendre en compte les crit&#232;res &#233;voqu&#233;s ci-dessus, qui m&#234;me en cas de l&#233;gitime d&#233;fense restreignent sensiblement le champ des possibilit&#233;s, notamment au vu des consid&#233;rations sur les chances de succ&#232;s et la certitude raisonnable que les inconv&#233;nients ne l'emportent pas sur les r&#233;sultats attendus. Prenons le Kowe&#239;t envahi par Saddam Hussein : il &#233;tait en l&#233;gitime d&#233;fense. Mais s'il &#233;tait rest&#233; seul, quelles &#233;taient les chances de succ&#232;s de sa d&#233;fense ? D'un autre c&#244;t&#233;, si on prend les Etats-Unis et leurs alli&#233;s, qui sont venus &#224; son secours, en quoi &#233;taient-ils en l&#233;gitime d&#233;fense ? Ou alors on &#233;tend l'application de ce terme, au-del&#224; du &#171; sens strict &#187;. Mais alors on &#233;largit massivement le champ d'application. Cela pourrait aller alors jusqu'&#224; la guerre pr&#233;ventive &#8211; quand par exemple un pays hostile dit vouloir vous d&#233;truire et est en train de se doter de l'arme nucl&#233;aire : c'est ce que nous dit Isra&#235;l &#224; propos de l'Iran. A tort ou &#224; raison bien s&#251;r, et les chances de succ&#232;s ou de ne pas tomber dans une situation pire sont en l'occurrence bien faibles. Mais on mesure que la question est d&#233;licate et ne se r&#233;sout pas par quelques formules.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question m&#233;rite donc en r&#233;alit&#233; un examen approfondi. Un d&#233;veloppement de la r&#233;flexion sur la notion de &#171; guerre juste &#187; serait sans doute utile. Mais &#224; condition de garder &#224; l'esprit que l'extr&#234;me prudence de la doctrine traditionnelle, loin d'&#234;tre un blanc-seing donn&#233; aux agresseurs, est au contraire un puissant garde-fou conceptuel. Il serait tr&#232;s dommage de l'abandonner ou de l'affaiblir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;A para&#238;tre dans &lt;/i&gt; Politique Magazine.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>L&#233;on XIV et les migrants : inflexions et continuit&#233;s</title>
		<link>https://www.pierredelauzun.fr/Leon-XIV-et-les-migrants-inflexions-et-continuites.html</link>
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		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>L&#233;on XIV</dc:subject>
		<dc:subject>Migrations</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Comme ses pr&#233;d&#233;cesseurs L&#233;on XIV s'est beaucoup exprim&#233; sur les migrants. Le sujet est important en lui-m&#234;me, mais &#233;galement r&#233;v&#233;lateur de la personnalit&#233; propre du nouveau pontife.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une continuit&#233; affective avec le pape Fran&#231;ois, mais aussi un net recentrage : insistance sur la dimension spirituelle et sur la personnalit&#233; culturelle des pays d'accueil, et rappel clair de leur droit &#224; r&#233;guler la migration, ainsi que sur le devoir de permettre aux gens de rester chez eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais en m&#234;me temps, persiste le besoin de prendre plus encore en compte certaines r&#233;alit&#233;s : le besoin d'une certaine assimilation sans laquelle il ne peut y avoir de communaut&#233; ; la pr&#233;pond&#233;rance des migrants &#233;conomiques par rapport aux vrais r&#233;fugi&#233;s ; la difficult&#233; &#224; faire dispara&#238;tre la motivation &#233;conomique au d&#233;part ; et le fait que s'il y a r&#233;gulation des migrations, il y aura toujours in&#233;vitablement des clandestins. Les r&#233;ponses ne sont ni simples ni sans douleur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire&#8230;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Migrations-+.html" rel="tag"&gt;Migrations&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Comme ses pr&#233;d&#233;cesseurs L&#233;on XIV s'est beaucoup exprim&#233; sur les migrants. Le sujet est important en lui-m&#234;me, mais &#233;galement r&#233;v&#233;lateur de la personnalit&#233; propre du nouveau pontife.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les textes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question des migrants est une de celles o&#249; s'expriment tout particuli&#232;rement la continuit&#233; avec le pape Fran&#231;ois , mais aussi une r&#233;&#233;quilibrage de l'appr&#233;ciation. Passons rapidement sur l'exaltation de la figure du migrant symbole d'esp&#233;rance et de la &#171; dimension p&#232;lerine &#187; de l'&#201;glise ; il est rapproch&#233; de la Sainte Famille, &#171; qui a d&#251; &#233;migrer en &#201;gypte pour prot&#233;ger la vie de l'Enfant J&#233;sus &#187;, laquelle &#171; reste pour tous les temps le mod&#232;le et la protection de chaque famille r&#233;fugi&#233;e, de tout migrant et de toute personne contrainte &#224; quitter sa terre par peur, pers&#233;cution ou besoin &#187; . Le pape insiste notamment sur l'importance absolue de l'accueil, qui concerne chacun bien au-del&#224; du niveau politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il est ici un point important et nouveau : cet accueil comporte de fa&#231;on imp&#233;rative l'&#233;vang&#233;lisation . &#171; Je voudrais demander aux catholiques quelque chose de plus : que l'int&#233;gration ne soit pas r&#233;duite &#224; une t&#226;che sociale, aussi n&#233;cessaire soit-elle. Celui qui arrive dans nos paroisses a besoin de pain, de toit, de langue, de travail et de protection. Cependant il doit trouver une communaut&#233; capable d'offrir, par le t&#233;moignage de la vie et de la parole, des chemins pour conna&#238;tre J&#233;sus-Christ, en respectant toujours la conscience et la libert&#233; de chaque personne. &#187;. On retrouve le souci permanent du pape L&#233;on de recentrer sur la foi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le plan plus proprement politique, il introduit un point important, l'identit&#233; culturelle du pays d'accueil : &#171; je tiens &#233;galement &#224; souligner l'importance d'int&#233;grer de mani&#232;re constructive les nouveaux arrivants aux valeurs et aux traditions de la soci&#233;t&#233; italienne, afin que le don r&#233;ciproque qui se r&#233;alise lors de cette rencontre entre les peuples soit v&#233;ritablement enrichissant et b&#233;n&#233;fique pour tous. A cet &#233;gard, je souligne combien il est pr&#233;cieux pour chacun d'entre nous d'aimer et de transmettre sa propre histoire et sa propre culture, avec ses signes et ses expressions : plus nous reconnaissons et nous aimons sereinement qui nous sommes, plus il est facile de rencontrer et d'int&#233;grer l'autre sans peur et avec un c&#339;ur ouvert. A ce propos, on observe aujourd'hui une certaine tendance &#224; ne pas assez appr&#233;cier, &#224; diff&#233;rents niveaux, les mod&#232;les et les valeurs qui se sont d&#233;velopp&#233;s au fil des si&#232;cles et qui marquent notre identit&#233; culturelle, allant parfois jusqu'&#224; tenter d'en effacer l'importance historique et humaine. [&#8230;]. Avoir &#224; c&#339;ur la m&#233;moire de ceux qui nous ont pr&#233;c&#233;d&#233;s, pr&#233;server les traditions qui ont fait de nous ce que nous sommes, est important pour regarder le pr&#233;sent et l'avenir avec conscience, s&#233;r&#233;nit&#233;, responsabilit&#233; et sens de la perspective &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Inversement &#171; int&#233;grer ne signifie pas effacer l'histoire de celui qui arrive ni exiger qu'il abandonne tout ce qui fait partie de sa m&#233;moire. Cela ne signifie pas non plus cr&#233;er des mondes parall&#232;les ferm&#233;s les uns aux autres, o&#249; les gens vivent ensemble sans vraiment se rencontrer. L'int&#233;gration est un chemin r&#233;ciproque : celui qui arrive apprend &#224; habiter une terre nouvelle, et celui qui re&#231;oit apprend &#224; agrandir sa maison, sans jamais diluer son identit&#233; ni fermer son c&#339;ur &#224; l'alt&#233;rit&#233;. Chers fr&#232;res migrants, il vous revient une part noble et n&#233;cessaire de ce chemin : vous ouvrir avec confiance &#224; la communaut&#233; qui vous accueille, apprendre sa langue, respecter ses lois, conna&#238;tre ses coutumes, participer &#224; la vie commune et offrir avec gratitude vos dons &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De fa&#231;on g&#233;n&#233;rale, &#171; les &#201;tats ont le droit et le devoir de prot&#233;ger leurs fronti&#232;res, mais cela doit &#234;tre contrebalanc&#233; par l'obligation morale d'offrir un refuge. &#187;. Ce qu'il a ensuite pr&#233;cis&#233; : &#171; Personnellement, je crois qu'un &#201;tat a le droit d'&#233;tablir des r&#232;gles &#224; ses fronti&#232;res. Je ne dis pas que tout le monde doit entrer sans ordre, cr&#233;ant parfois, l&#224; o&#249; ils vont, des situations plus injustes que celles qu'ils ont laiss&#233;es derri&#232;re eux. Mais [&#8230;] que faisons-nous dans les pays les plus riches pour changer la situation dans les pays les plus pauvres ? &#187;. D&#232;s lors , d'un c&#244;t&#233; &#171; la dignit&#233; humaine exige des voies l&#233;gales et s&#251;res, le secours et l'assistance, la coop&#233;ration r&#233;elle contre les trafiquants, la protection effective des victimes, des processus s&#233;rieux d'accueil et d'int&#233;gration, et des politiques qui permettent &#224; chaque personne de vivre dignement sur sa propre terre &#187;. De l'autre, &#171; s'il existe un droit de chercher refuge lorsque la vie est menac&#233;e, il existe aussi le droit de ne pas avoir &#224; migrer : le droit de rester chez soi sans faim, sans guerre, sans pers&#233;cution, sans violence &#187;. Ces points sont repris dans &lt;i&gt;Magnifica Humanitas&lt;/i&gt; (MH).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Point sur la situation&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le ph&#233;nom&#232;ne de la migration est reconnu comme un drame, qui n'est pas in&#233;vitable et encore moins positif en soi. Aucune perspective non plus de mise en place d'une soci&#233;t&#233; multiculturelle. S'il est question d'int&#233;gration plus que d'assimilation, les migrants sont tenus de s'int&#233;grer, d'une mani&#232;re qui respecte l'identit&#233; du pays d'accueil et ne constitue pas de grumeau communautariste. De m&#234;me, est reconnu le droit du pays d'accueil de r&#233;guler les migrations. Cela dit, un double appel est lanc&#233; : aux pays d'accueil et &#224; ses habitants, pour organiser autant que faire se peut l'accueil lorsqu'il y a lieu, dans le respect des personnes ; et &#224; tous, pour permettre aux personnes de ne pas partir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Restent toutefois plusieurs points sur lesquels la r&#233;flexion reste quelque peu inaboutie. Le premier est la possibilit&#233; m&#234;me de faire vivre une soci&#233;t&#233; multiculturelle. On comprend que le pays d'accueil doit maintenir avec soin sa culture propre ; mais alors, si on veut &#233;viter une cohabitation communautariste ou une juxtaposition, un degr&#233; r&#233;el d'assimilation des nouveaux venus est indispensable pour constituer une vraie communaut&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deuxi&#232;me point, sur ce qui motive le d&#233;part. MH &#233;voque &#171; tous ceux qui sont contraints de se d&#233;placer en raison de la pauvret&#233;, de la violence, du changement climatique ou des catastrophes environnementales &#187;. La distinction n'est toujours pas faite entre le r&#233;fugi&#233;, menac&#233; personnellement, et le migrant &#233;conomique, qui cherche une vie meilleure. Ce dernier cas vise l'&#233;crasante majorit&#233; des personnes concern&#233;es, qui payent pour cela souvent assez cher : ce ne sont alors pas les plus pauvres. Ce d&#233;sir est l&#233;gitime en soi, mais il ne conf&#232;re pas de droit : c'est une question de possibilit&#233; concr&#232;te et d'avantage mutuel. Quant &#224; la force majeure, elle justifie qu'on fasse en sorte que la victime trouve un refuge, mais cela ne lui donne pas de droit &#224; s'installer dans le pays de son choix parce qu'il le juge attractif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Troisi&#232;me point, le concept de droit &#224; ne pas migrer. C'est une vraie question ; mais le vocabulaire est flou. Il est certes d&#233;sirable de faire en sorte que les gens n'aient pas &#224; migrer ; mais comment parler d'un droit, lorsque la revendication n'est opposable &#224; personne ? Qui fera respecter un tel droit ? D'autant que sur le plan pratique, il faudrait une formidable acc&#233;l&#233;ration du d&#233;veloppement chez les pays de d&#233;part pour rendre la migration peu attractive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dernier point, si le droit du pays d'accueil &#224; r&#233;guler la migration est reconnu, les cons&#233;quences n'en sont pas &#233;voqu&#233;es. Or qui dit r&#233;gulation dit entr&#233;e des uns et fermeture aux autres. Et &#233;ventuellement expulsions. Mais alors, on ne peut pas esp&#233;rer supprimer la voie clandestine : les exclus y tenteront in&#233;vitablement leur chance &#224; la mani&#232;re actuelle, et les drames de la mer subsisteront.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si donc on doit saluer le recentrage apport&#233;, il reste encore quelques pas &#224; franchir pour v&#233;ritablement prendre en compte certaines r&#233;alit&#233;s, qui sont loin de permettre des r&#233;ponses simples et sans douleur. R&#233;ponses qui, il est vrai, exigent humanit&#233; et spiritualit&#233; comme le demande le pape.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;A para&#238;tre sur &lt;/i&gt; Politique Magazine.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Dilexi te : r&#233;flexions sur l'aspect &#233;conomique</title>
		<link>https://www.pierredelauzun.fr/Dilexi-te-reflexions-sur-l-aspect-economique.html</link>
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		<dc:date>2025-11-11T16:40:10Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Dilexit nos</dc:subject>
		<dc:subject>L&#233;on XIV</dc:subject>
		<dc:subject>In&#233;galit&#233;s</dc:subject>
		<dc:subject>Doctrine sociale de l'Eglise DSE</dc:subject>
		<dc:subject>Pauvret&#233;</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Dans son premier texte majeur, Dilexi Te, L&#233;on XIV s'inscrit dans les pas du pape Fran&#231;ois, dont il reprend d'ailleurs le projet. Le message principal est la demande de conversion adress&#233;e au chr&#233;tien, et le r&#244;le essentiel qu'y joue le rapport au pauvre. Il y a donc une dimension &#233;conomique majeure, m&#234;me si le propos principal est dans le changement profond du regard et des pratiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A c&#244;t&#233; de ce point essentiel, le pape d&#233;nonce &#224; grands traits la persistance d'une pauvret&#233; r&#233;elle, qui contraste avec la richesse qui s'accumule. Mais il n'est pas explicite sur les mesures qu'il conviendrait d'adopter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire&#8230;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Pauvrete-+.html" rel="tag"&gt;Pauvret&#233;&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pierredelauzun.fr/IMG/logo/ai-generated-8592550_640.jpg?1787417293' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Sur la base de ce texte, j'ai publi&#233; un article dans l'Osservatore Romano du 20 f&#233;vrier 2026, qu'on trouvera ci joint &#224; la suite du texte (voir page 7) ainsi que la version fran&#231;aise.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans son premier texte majeur, &lt;i&gt;Dilexi Te&lt;/i&gt;, L&#233;on XIV s'inscrit dans les pas du pape Fran&#231;ois, dont il reprend le projet, mais aussi dans une longue tradition de l'Eglise, remontant aux Evangiles. Le message principal est la demande de conversion adress&#233;e au chr&#233;tien : s'il veut &#234;tre disciple du Christ, il ne peut pas ne pas prioritairement regarder le pauvre, non seulement comme une personne dans le besoin et &#224; aider, mais comme une part essentielle de sa foi, une pr&#233;sence et une manifestation du Christ lui-m&#234;me. Le pape revient plusieurs fois sur ce point central. Ainsi au 39 : &#171; les P&#232;res de l'&#201;glise ont reconnu dans les pauvres un moyen privil&#233;gi&#233; d'acc&#233;der &#224; Dieu, une mani&#232;re particuli&#232;re de le rencontrer. &#187; Car (79) &#171; les plus pauvres ne sont pas seulement objet de notre compassion, mais des ma&#238;tres d'&#201;vangile. Il ne s'agit pas de &#8216;leur apporter' Dieu, mais de le rencontrer en eux. &#187;. (110) &#171; Pour les chr&#233;tiens, les pauvres ne sont pas une cat&#233;gorie sociologique, mais la chair m&#234;me du Christ. [&#8230;] Pour entrer v&#233;ritablement dans ce myst&#232;re [l'incarnation], il faut pr&#233;ciser que le Seigneur s'est fait chair, qu'il a faim, qu'il a soif, qu'il est malade et emprisonn&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une telle question d&#233;passe consid&#233;rablement la seule dimension &#233;conomique qui est notre propos ici. Cela dit, le sens premier reste central : la pauvret&#233; comprise comme insuffisance de ressources d'une personne, par comparaison avec ce qui est n&#233;cessaire pour mener une vie humaine d&#233;cente dans le monde o&#249; on est ins&#233;r&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On rappellera d'abord quels sont les th&#232;mes principaux de l'exhortation, pris sous l'angle &#233;conomique, pour proposer ensuite quelques remarques et r&#233;flexions.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Les th&#232;mes principaux de l'exhortation, sous l'angle &#233;conomique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Un rappel de donn&#233;es&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un constat d'abord : cette pauvret&#233; subsiste, nous dit le pape, (12) &#171; pr&#233;occup&#233; par les conditions difficiles dans lesquelles vivent nombre de personnes en raison d'un manque de nourriture et d'eau [&#8230;] dans les pays riches &#233;galement. [&#8230;] On constate de mani&#232;re g&#233;n&#233;rale une augmentation des diff&#233;rentes manifestations de la pauvret&#233;. Celle-ci ne se pr&#233;sente plus comme une condition unique et homog&#232;ne, mais se d&#233;cline sous de multiples formes d'appauvrissement &#233;conomique et social, refl&#233;tant un ph&#233;nom&#232;ne d'in&#233;galit&#233;s croissantes, m&#234;me dans des contextes g&#233;n&#233;ralement prosp&#232;res. &#187; Et encore (13, citation de Fratelli tutti)) &#171; &#8216;la richesse a augment&#233;, mais avec des in&#233;galit&#233;s ; et ainsi, il se fait que de nouvelles pauvret&#233;s apparaissent. Lorsqu'on affirme que le monde moderne a r&#233;duit la pauvret&#233;, on le fait en la mesurant avec des crit&#232;res d'autres temps qui ne sont pas comparables avec la r&#233;alit&#233; actuelle. En effet, par exemple, ne pas avoir acc&#232;s &#224; l'&#233;nergie &#233;lectrique n'&#233;tait pas autrefois consid&#233;r&#233; comme un signe de pauvret&#233; ni comme un motif d'anxi&#233;t&#233;. La pauvret&#233; est toujours analys&#233;e et comprise dans le contexte des possibilit&#233;s r&#233;elles d'un moment historique concret' &#187;. (9) En m&#234;me temps, &#171; il existe en effet de nombreuses formes de pauvret&#233; &#187; : outre &#171; ceux qui n'ont pas les moyens de subvenir &#224; leurs besoins mat&#233;riels &#187;, les marginalis&#233;s, &#171; la pauvret&#233; morale et spirituelle, la pauvret&#233; culturelle &#187;, les situations &#171; de faiblesse ou de fragilit&#233; &#187; ; &#171; ceux qui n'ont pas de droits, pas de place, pas de libert&#233; &#187;. Le pape ajoute (88) avec Beno&#238;t XVI (&lt;i&gt;Caritas in veritate&lt;/i&gt;) &#171; que &#8216;la faim ne d&#233;pend pas tant d'une carence de ressources mat&#233;rielles, que d'une carence de ressources sociales, la plus importante d'entre elles &#233;tant de nature institutionnelle. Il manque en effet un ensemble d'institutions &#233;conomiques qui soit en mesure aussi bien de garantir un acc&#232;s &#224; la nourriture et &#224; l'eau [&#8230;], de faire face aux n&#233;cessit&#233;s li&#233;es aux besoins primaires et aux urgences des v&#233;ritables crises alimentaires, provoqu&#233;es par des causes naturelles ou par l'irresponsabilit&#233; politique nationale ou internationale' &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or cette r&#233;alit&#233; est trop souvent occult&#233;e, notamment, dit-il, par une &#233;lite. C'est que (11) &#171; l'illusion d'un bonheur qui d&#233;coulerait d'une vie ais&#233;e pousse nombre de personnes &#224; avoir une vision de l'existence ax&#233;e sur l'accumulation de richesses et la r&#233;ussite sociale &#224; tout prix, y compris au d&#233;triment des autres et en profitant d'id&#233;aux sociaux et de syst&#232;mes politico-&#233;conomiques injustes qui favorisent les plus forts. Ainsi, dans un monde o&#249; les pauvres sont de plus en plus nombreux, nous assistons paradoxalement &#224; la croissance de certaines &#233;lites riches qui vivent dans une bulle de conditions tr&#232;s confortables et luxueuses, presque dans un autre monde par rapport aux gens ordinaires. &#187;. Or (14) &#171; les pauvres ne sont pas l&#224; par hasard ni en raison d'un destin aveugle et amer &#187;. La pauvret&#233; n'est pas pour la plupart un choix, ni un manque de m&#233;rite pour leur majorit&#233;, &#171; selon cette fausse vision de la m&#233;ritocratie o&#249; seuls ceux qui ont r&#233;ussi dans la vie semblent avoir des m&#233;rites &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s lors (107) il nous faut &#171; &#8216;prendre conscience d'une grave lacune dans nos soci&#233;t&#233;s et m&#234;me dans nos communaut&#233;s chr&#233;tiennes. [&#8230;] Comme nous sommes tous obnubil&#233;s par nos propres besoins, voir quelqu'un souffrir nous d&#233;range, nous perturbe, parce que nous ne voulons pas perdre notre temps &#224; r&#233;gler les probl&#232;mes d'autrui. Ce sont les sympt&#244;mes d'une soci&#233;t&#233; qui est malade parce qu'elle cherche &#224; se construire en tournant le dos &#224; la souffrance' (citation de Fran&#231;ois) &#187;. Pourtant (109) &#171; ce sont pr&#233;cis&#233;ment les pauvres qui nous &#233;vang&#233;lisent. [&#8230;] les pauvres nous font r&#233;fl&#233;chir sur l'inconsistance de cet orgueil agressif avec lequel nous affrontons souvent les difficult&#233;s de la vie. En substance, ils r&#233;v&#232;lent notre pr&#233;carit&#233; et la vacuit&#233; d'une vie en apparence prot&#233;g&#233;e et s&#251;re. &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Rappel de principes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pape rappelle un point fondamental de la Doctrine sociale, citant le Concile (86) : &#171; &#8216;Dieu a destin&#233; la terre et tout ce qu'elle contient &#224; l'usage de tous les hommes et de tous les peuples, en sorte que les biens de la cr&#233;ation doivent &#233;quitablement affluer entre les mains de tous [...]. C'est pourquoi l'homme, dans l'usage qu'il en fait, ne doit jamais tenir les choses qu'il poss&#232;de l&#233;gitimement comme n'appartenant qu'&#224; lui, mais les regarder aussi comme communes : en ce sens qu'elles puissent profiter non seulement &#224; lui, mais aussi aux autres. [...] Par sa nature m&#234;me, la propri&#233;t&#233; priv&#233;e a aussi un caract&#232;re social, fond&#233; dans la loi de commune destination des biens' &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous un autre angle, (16) la Doctrine enseigne l'option pr&#233;f&#233;rentielle pour les pauvres. &#171; Cette &#8216;pr&#233;f&#233;rence' n'indique pas une exclusion ou une discrimination envers d'autres groupes, qui seraient impossibles en Dieu. Elle entend souligner l'action de Dieu qui est pris de compassion pour la pauvret&#233; et la faiblesse de l'humanit&#233; tout enti&#232;re et qui, voulant relever et inaugurer un R&#232;gne de justice, de fraternit&#233; et de solidarit&#233;, a particuli&#232;rement &#224; c&#339;ur ceux qui sont discrimin&#233;s et opprim&#233;s, demandant &#224; nous aussi, son &#201;glise, un choix d&#233;cisif et radical en faveur des plus faibles &#187;. (87)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un troisi&#232;me th&#232;me majeur est celui des pauvres comme sujets. C'est (100) &#171; la n&#233;cessit&#233; de consid&#233;rer les communaut&#233;s marginalis&#233;es comme des sujets capables de cr&#233;er leur propre culture, plut&#244;t que comme des objets de bienfaisance. [&#8230;] L'exp&#233;rience de la pauvret&#233; leur donne la capacit&#233; de reconna&#238;tre des aspects de la r&#233;alit&#233; que d'autres ne r&#233;ussissent pas &#224; voir, et c'est pourquoi la soci&#233;t&#233; a besoin de les &#233;couter &#187;. D&#232;s lors (101) &#171; &#8216;cette attention aimante est le d&#233;but d'une v&#233;ritable pr&#233;occupation pour sa personne, &#224; partir de laquelle je d&#233;sire chercher effectivement son bien. Cela implique de valoriser le pauvre dans sa bont&#233; propre, avec sa mani&#232;re d'&#234;tre, avec sa culture, avec sa fa&#231;on de vivre la foi. [&#8230;] C'est seulement &#224; partir de cette proximit&#233; r&#233;elle et cordiale que nous pouvons les accompagner comme il convient sur leur chemin de lib&#233;ration' (citation de Fran&#231;ois) &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que faire alors ? Il y a ici deux dimensions &#224; consid&#233;rer. La premi&#232;re est personnelle, prolong&#233;e par l'action collective et associative ; la seconde est politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'aspect personnel et associatif&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est d'abord l'ouverture au don et &#224; la gratuit&#233;. (27) &#171; Les &#339;uvres de mis&#233;ricorde sont recommand&#233;es comme signes de l'authenticit&#233; du culte qui, tout en rendant gloire &#224; Dieu, a pour t&#226;che de nous ouvrir &#224; la transformation que l'Esprit peut op&#233;rer en nous, afin que nous devenions tous des images du Christ et de sa mis&#233;ricorde envers les plus faibles. En ce sens, la relation avec le Seigneur, qui s'exprime dans le culte, vise &#233;galement &#224; nous lib&#233;rer du risque de vivre nos relations dans une logique de calcul et d'int&#233;r&#234;t, pour nous ouvrir &#224; la gratuit&#233; qui existe entre ceux qui s'aiment et qui, par cons&#233;quent, mettent tout en commun. &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est donc essentiel d'agir et de donner. (29) &#171; La Lettre de Jacques consacre beaucoup de place au probl&#232;me des relations entre riches et pauvres, mais elle lance aussi aux croyants deux appels tr&#232;s forts qui mettent en question leur foi : &#8216;&#8216;&#192; quoi cela sert-il, mes fr&#232;res, que quelqu'un dise : &#8216;J'ai la foi', s'il n'a pas les &#339;uvres ? La foi peut-elle le sauver ? Si un fr&#232;re ou une s&#339;ur sont nus, s'ils manquent de leur nourriture quotidienne, et que l'un d'entre vous leur dise : &#8216;Allez en paix, chauffez-vous, rassasiez-vous', sans leur donner ce qui est n&#233;cessaire &#224; leur corps, &#224; quoi cela sert-il ? Ainsi en est-il de la foi : si elle n'a pas les &#339;uvres, elle est tout &#224; fait morte'' &#187; (Jc 2, 14-17) &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est bon pour le donateur lui-m&#234;me : (33) &#171; &#192; ceux d'entre nous qui sont peu enclins aux gestes gratuits et n'y portent aucun int&#233;r&#234;t, la Parole de Dieu indique que la g&#233;n&#233;rosit&#233; envers les pauvres est un v&#233;ritable bien pour ceux qui l'exercent : en agissant ainsi, nous sommes aim&#233;s de Dieu d'une mani&#232;re particuli&#232;re &#187;. &#171; Les promesses bibliques adress&#233;es &#224; ceux qui donnent g&#233;n&#233;reusement sont nombreuses : &#8216;Qui fait la charit&#233; au pauvre pr&#234;te au Seigneur qui paiera le bienfait de retour' (Pr 19, 17). En fait, il s'agit d'une &#339;uvre de justice : (42) saint Jean Chrysostome affirme que &#171; ne pas donner &#224; la pauvret&#233; ce qui vient de nos propres biens, c'est voler les pauvres et les priver de leur vie : ce ne sont pas nos biens, mais les leurs, que nous gardons pour nous &#187;. De m&#234;me, saint Ambroise (43) : &#171; &#8216;tu ne donnes pas &#224; un pauvre en prenant sur ce qui t'appartient, mais tu lui rends en prenant sur ce qui lui appartient. En effet, ce qui a &#233;t&#233; donn&#233; pour l'usage commun, toi seul te l'appropries'. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pape fait d&#232;s lors un &#233;loge appuy&#233; de l'aum&#244;ne, qui n'est en rien alternative &#224; l'action politique. (115) L'aum&#244;ne &#171; n'a pas bonne r&#233;putation aujourd'hui, souvent m&#234;me parmi les croyants. Non seulement elle est rarement pratiqu&#233;e, mais elle est parfois m&#234;me m&#233;pris&#233;e &#187;. Certes, &#171; l'aide la plus importante &#224; une personne pauvre consiste &#224; l'aider &#224; trouver un bon travail, afin qu'elle puisse gagner sa vie de mani&#232;re plus conforme &#224; sa dignit&#233; en d&#233;veloppant ses capacit&#233;s et en offrant ses efforts personnels &#187;. Mais d'autre part, si cette possibilit&#233; concr&#232;te n'existe pas encore, nous ne devons pas courir le risque de laisser une personne abandonn&#233;e &#224; son sort, sans ce qui est indispensable pour vivre dignement. Et donc, l'aum&#244;ne reste, entre-temps, un moment n&#233;cessaire de contact, de rencontre et d'identification &#224; la condition d'autrui &#187;. Et donc (116) : &#171; l'aum&#244;ne ne d&#233;gage pas les autorit&#233;s comp&#233;tentes de leurs responsabilit&#233;s, ni n'&#233;limine l'engagement organisationnel des institutions, ni ne remplace la lutte l&#233;gitime pour la justice. Mais elle invite au moins &#224; s'arr&#234;ter et &#224; regarder la personne pauvre en face, &#224; la toucher et &#224; partager avec elle quelque chose de soi-m&#234;me. &#187;. Le point irrempla&#231;able est la relation &#224; la personne : (119) &#171; L'amour et les convictions les plus profondes doivent &#234;tre nourris, et cela se fait par des gestes. [...]. Pour cette simple raison, en tant que chr&#233;tiens, ne renon&#231;ons pas &#224; l'aum&#244;ne. Un geste qui peut &#234;tre fait de diff&#233;rentes mani&#232;res, et que nous pouvons essayer de faire de la mani&#232;re la plus efficace possible, mais nous devons le faire. Et il vaudra toujours mieux faire quelque chose que ne rien faire. Dans tous les cas, cela touchera notre c&#339;ur. Ce ne sera pas la solution &#224; la pauvret&#233; dans le monde, qui doit &#234;tre recherch&#233;e avec intelligence, lutte et engagement social. Mais nous avons besoin de nous exercer &#224; l'aum&#244;ne pour toucher la chair souffrante des pauvres &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit, il ne s'agit pas uniquement de charit&#233; personnelle ; cela peut et doit prendre un caract&#232;re collectif, associatif ou eccl&#233;sial. Par exemple, (49) dans le soin des malades et des souffrants &#187;, (52) &#171; dans les h&#244;pitaux catholiques, dans les centres de soins ouverts dans des r&#233;gions recul&#233;es, dans les missions sanitaires op&#233;rant dans les for&#234;ts, dans les centres d'accueil pour toxicomanes et dans les h&#244;pitaux de campagne en zones de guerre. &#187; De m&#234;me (61) le pape voit un prolongement actuel &#224; ces ordres que se consacraient autrefois au rachat des captifs. D'o&#249; aussi (75) le rappel de l'action envers les migrants, citant le pape Fran&#231;ois pour qui &#171; &#8216;la r&#233;ponse au d&#233;fi pos&#233; par les migrations contemporaines peut se r&#233;sumer en quatre verbes : accueillir, prot&#233;ger, promouvoir et int&#233;grer.' &#187;. Et le pape L&#233;on ajoute &#171; L&#224; o&#249; le monde voit des menaces, elle voit des fils ; l&#224; o&#249; l'on construit des murs, elle construit des ponts&#8230; dans tout migrant rejet&#233;, le Christ lui-m&#234;me frappe &#224; la porte de la communaut&#233; &#187;. Nous sommes ici &#224; la transition avec le niveau politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'aspect social et politique &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste donc l'action sur le terrain de la vie commune, sociale et politique. Le pape rappelle ici le d&#233;veloppement de la Doctrine sociale. (83) Dans &lt;i&gt;Rerum novarum&lt;/i&gt;, &#171; L&#233;on XIII aborda la question du travail en d&#233;non&#231;ant la situation intol&#233;rable de nombreux ouvriers de l'industrie et proposant l'instauration d'un ordre social juste &#187;. Et saint Jean XXIII, dans &lt;i&gt;Mater et Magistra&lt;/i&gt;, &#171; se fit le promoteur d'une justice &#224; dimension mondiale : les pays riches ne peuvent rester indiff&#233;rents face aux pays opprim&#233;s par la faim et la mis&#232;re ; ils sont appel&#233;s &#224; les secourir g&#233;n&#233;reusement avec tous leurs biens &#187;. Enfin (84) &#171; le Concile Vatican II repr&#233;sente une &#233;tape fondamentale dans le discernement eccl&#233;sial sur les pauvres &#224; la lumi&#232;re de la R&#233;v&#233;lation &#187; : &#171; une &#201;glise plus semblable &#224; son Seigneur qu'aux puissances mondaines, d&#233;termin&#233;e &#224; stimuler dans toute l'humanit&#233; un engagement concret pour la r&#233;solution du grand probl&#232;me de la pauvret&#233; dans le monde &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il souligne le besoin d'action politique. (112) &#171; On constate parfois dans certains mouvements ou groupes chr&#233;tiens un manque, voire une absence, d'engagement pour le bien commun de la soci&#233;t&#233; et, en particulier, pour la d&#233;fense et la promotion des plus faibles et des plus d&#233;favoris&#233;s &#187;. Or &#171; la religion, en particulier la religion chr&#233;tienne, ne peut se limiter &#224; la sph&#232;re priv&#233;e comme si elle n'avait pas &#224; se pr&#233;occuper des probl&#232;mes touchant la soci&#233;t&#233; civile et les &#233;v&#233;nements qui int&#233;ressent les citoyens. &#187; Et il fait l'&#233;loge des &#8216;Mouvements populaires' (les citations sont du pape Fran&#231;ois) (80) : &#171; nous devons &#233;galement reconna&#238;tre que, tout au long des si&#232;cles de l'histoire chr&#233;tienne, l'aide aux pauvres et la lutte pour leurs droits n'ont pas seulement concern&#233; des individus, certaines familles, les institutions ou les communaut&#233;s religieuses. Il y a eu, et il y a encore, des mouvements populaires vari&#233;s, constitu&#233;s de la&#239;cs et guid&#233;s par des leaders populaires, souvent soup&#231;onn&#233;s et m&#234;me pers&#233;cut&#233;s. &#187; Or (81) &#171; Ces leaders populaires savent que la solidarit&#233; &#8216;c'est &#233;galement lutter contre les causes structurelles de la pauvret&#233;, de l'in&#233;galit&#233;, du manque de travail, de terre et de logement, de la n&#233;gation des droits sociaux et du travail. C'est faire face aux effets destructeurs de l'empire de l'argent' &#187;. &#171; C'est pourquoi lorsque les institutions r&#233;fl&#233;chissent aux besoins des pauvres, il est n&#233;cessaire qu'elles &#8216;incluent les mouvements populaires et animent les structures de gouvernement locales, nationales et internationales, avec le torrent d'&#233;nergie morale qui na&#238;t de la participation des exclus &#224; la construction d'un avenir commun'. Les mouvements populaires invitent en effet &#224; d&#233;passer &#8216;cette id&#233;e des politiques sociales con&#231;ues comme une politique vers les pauvres, mais jamais avec les pauvres, jamais des pauvres, et encore moins ins&#233;r&#233;e dans un projet r&#233;unissant les peuples' &#187;. Le pape reviendra d'ailleurs peu apr&#232;s et plus en d&#233;tails sur ce sujet lors de son discours aux participants &#224; la rencontre mondiale des mouvements populaires le 23 octobre 2025.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quels sont alors ces facteurs structurels en cause ? Le pape cite ici &#224; nouveau abondamment le pape Fran&#231;ois. Il nous dit (92) : &#171; il est donc n&#233;cessaire de continuer &#224; d&#233;noncer la &#8216;dictature d'une &#233;conomie qui tue' et de reconna&#238;tre qu' &#8216;alors que les gains d'un petit nombre s'accroissent exponentiellement, ceux de la majorit&#233; se situent d'une fa&#231;on toujours plus &#233;loign&#233;e du bien-&#234;tre de cette minorit&#233; heureuse. Ce d&#233;s&#233;quilibre proc&#232;de d'id&#233;ologies qui d&#233;fendent l'autonomie absolue des march&#233;s et la sp&#233;culation financi&#232;re. Par cons&#233;quent, ils nient le droit de contr&#244;le des &#201;tats charg&#233;s de veiller &#224; la pr&#233;servation du bien commun'. &#187; Et L&#233;on XIV ajoute : &#171; bien qu'il existe diff&#233;rentes th&#233;ories qui tentent de justifier l'&#233;tat actuel des choses ou d'expliquer que la rationalit&#233; &#233;conomique exige que nous attendions que les forces invisibles du march&#233; r&#233;solvent tout, la dignit&#233; de toute personne humaine doit &#234;tre respect&#233;e maintenant, pas demain, et la situation de mis&#232;re de tant de personnes &#224; qui cette dignit&#233; est refus&#233;e doit &#234;tre un rappel constant &#224; notre conscience &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus pr&#233;cis&#233;ment (93) : &#171; dans l'encyclique &lt;i&gt;Dilexit nos&lt;/i&gt;, le Pape Fran&#231;ois a rappel&#233; que le p&#233;ch&#233; social prend forme comme &#8216;structure de p&#233;ch&#233;' dans la soci&#233;t&#233;, qui &#8216;est souvent ancr&#233;e dans une mentalit&#233; dominante qui consid&#232;re normal ou rationnel ce qui n'est rien d'autre que de l'&#233;go&#239;sme et de l'indiff&#233;rence'. [...]. Le choix semble raisonnable d'organiser l'&#233;conomie en demandant des sacrifices au peuple pour atteindre certains objectifs qui concernent les puissants. Pendant ce temps, seules les &#8216;miettes' qui tomberont sont promises aux pauvres jusqu'&#224; ce qu'une nouvelle crise mondiale les ram&#232;ne &#224; leur situation ant&#233;rieure. C'est une v&#233;ritable ali&#233;nation qui conduit &#224; ne trouver que des excuses th&#233;oriques et &#224; ne pas chercher &#224; r&#233;soudre aujourd'hui les probl&#232;mes concrets de ceux qui souffrent &#187;. Et donc (94) &#171; nous devons nous engager davantage &#224; r&#233;soudre les causes structurelles de la pauvret&#233;. C'est une urgence qui &#8216;ne peut attendre, [...]. pour la gu&#233;rir d'une maladie qui la rend fragile et indigne, et qui ne fera que la conduire &#224; de nouvelles crises. Les plans d'assistance qui font face &#224; certaines urgences devraient &#234;tre consid&#233;r&#233;s seulement comme des r&#233;ponses provisoires'. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et de rappeler avec Fran&#231;ois ce qui est ici en cause (95) : &#171; il arrive que &#8216;dans le mod&#232;le actuel de &#8216;&#8216;succ&#232;s'' et de &#8216;&#8216;droit priv&#233;'', il ne semble pas que cela ait un sens de s'investir afin que ceux qui restent en arri&#232;re, les faibles ou les moins pourvus, puissent se faire un chemin dans la vie'. [...] La r&#233;ponse que nous apportons &#224; ces questions d&#233;termine la valeur de nos soci&#233;t&#233;s et donc notre avenir. Soit nous reconqu&#233;rons notre dignit&#233; morale et spirituelle, soit nous tombons dans un puits d'immondices &#187;. Sinon nous continuerons &#171; &#224; &#8216;l&#233;gitimer le mod&#232;le de distribution actuel o&#249; une minorit&#233; se croit le droit de consommer dans une proportion qu'il serait impossible de g&#233;n&#233;raliser, parce que la plan&#232;te ne pourrait m&#234;me pas contenir les d&#233;chets d'une telle consommation' &#187;. D&#232;s lors, conclut le pape (97) : &#171; les structures d'injustice doivent &#234;tre reconnues et d&#233;truites par la force du bien, par un changement de mentalit&#233;s, mais aussi, avec l'aide des sciences et de la technique, par le d&#233;veloppement de politiques efficaces pour la transformation de la soci&#233;t&#233;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Remarques et r&#233;flexions&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le pape L&#233;on s'inspire tr&#232;s largement de son pr&#233;d&#233;cesseur, qu'il d&#233;signe comme auteur premier d'une partie appr&#233;ciable du texte et en valide l'analyse au travers de citations explicites abondantes. Cela dit, son charisme propre ressort &#224; plusieurs occasions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La conversion du regard et de l'action&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est d'abord bien s&#251;r dans son insistance sur la dimension spirituelle, la conversion qui nous tourne vers le pauvre et qu'apporte la rencontre du pauvre. On retrouve l&#224; un th&#232;me cher au pape L&#233;on, et cela d&#232;s son &#233;lection : la primaut&#233; de la conversion spirituelle et du rapport au Christ. On pourrait objecter qu'on sort ce faisant du champ de l'&#233;conomie. Mais ce n'est que partiellement vrai. En effet, que ce soit au niveau individuel ou collectif, le jeu de l'&#233;conomie ne donnera pas le m&#234;me r&#233;sultat selon les priorit&#233;s des acteurs, leurs orientations et leur regard. C'est d&#233;j&#224; le cas du march&#233;, qui par nature refl&#232;te les priorit&#233;s des participants, comme Beno&#238;t XVI l'avait bien soulign&#233; dans &lt;i&gt;Caritas in Veritate&lt;/i&gt;. L'&#233;conomie politique classique tend &#224; mettre cet aspect entre parenth&#232;ses, consid&#233;rant les priorit&#233;s des gens comme une donn&#233;e ext&#233;rieure et se concentrant sur la mani&#232;re dont elles sont prises en compte. Mais il est pourtant &#233;vident que ces priorit&#233;s sont essentielles pour d&#233;terminer le r&#233;sultat r&#233;el d'un syst&#232;me &#233;conomique donn&#233;. Ce qui est vrai du march&#233; est vrai aussi de l'intervention publique, des dirigeants, et du tiers secteur, associatif et caritatif. Toute priorit&#233; r&#233;ellement donn&#233;e &#224; une cause, et donc en particulier aux pauvres, se traduit donc n&#233;cessairement dans le champ &#233;conomique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-del&#224;, le changement du regard apport&#233; par le souci des pauvres et leur rencontre contribue &#224; modifier le r&#244;le que nous donnons dans nos vies &#224; l'&#233;conomie, trop souvent comprise comme un pur calcul d'int&#233;r&#234;t, ou de plaisirs et peines &#224; la fa&#231;on utilitariste. Une telle conception donne une argumentation apparemment rationnelle en faveur du mode de vie de privil&#233;gi&#233;s &#224; la fois indiff&#233;rents humainement et anesth&#233;si&#233;s par leur richesse et leurs plaisirs. Ce qui concerne non seulement une &#233;lite minoritaire, m&#234;me si son r&#244;le est central, mais plus largement beaucoup de gens dans nos soci&#233;t&#233;s. Une telle conversion ne peut manquer de changer nos comportements, non seulement sur les march&#233;s, ou en faisant nos courses, mais aussi comme investisseur (l'investissement &#233;thique), ou encore comme coll&#232;gue ou dirigeant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une r&#233;f&#233;rence essentielle suite &#224; cette conversion est &#233;videmment la destination universelle des biens, qui ne fait pas dispara&#238;tre le principe de propri&#233;t&#233; priv&#233;e, mais l'oriente et la responsabilise. Combin&#233; avec l'option pr&#233;f&#233;rentielle pour les pauvres, cela fait de la modification des priorit&#233;s un imp&#233;ratif. Au niveau personnel, cela se traduit notamment par la g&#233;n&#233;rosit&#233; : on notera l'insistance particuli&#232;re du pape en faveur de l'aum&#244;ne, dont il montre le besoin absolu ; on pourrait aussi rappeler l'importance du b&#233;n&#233;volat et de l'initiative en mati&#232;re associative. Les citations sont ici rares : c'est la voix personnelle du pape. C'est notamment par r&#233;action &#224; une compr&#233;hension d&#233;form&#233;e qui mettrait en avant les seuls facteurs sociopolitiques et les r&#233;formes correspondantes : le pape en souligne l'importance, mais il rappelle d'une part que l'aum&#244;ne est indispensable, dans l'intervalle ; et d'autre part, qu'elle comporte un rapport direct et personnel avec le pauvre, vital pour les deux c&#244;t&#233;s. Comme on l'a vu en outre, ce changement du regard porte aussi sur la perception du r&#244;le possible du pauvre : non seulement le pape rappelle qu'en g&#233;n&#233;ral ce n'est pas lui qui est le responsable de sa pauvret&#233;, mais aussi, voire surtout, qu'il est essentiel d'agir non seulement pour lui, mais avec lui : le pauvre comme sujet, source d'initiative et de cr&#233;ativit&#233;. Comment ne pas y voir aussi une affinit&#233; avec le th&#232;me &#233;conomique de l'entreprenariat ? La notion, classique dans la Doctrine sociale, de &#8216;subsidiarit&#233;' n'est pas dans le texte, mais elle est sous-jacente &#224; cette analyse : son &#233;tymologie (subsidium) implique l'id&#233;e d'une aide, mais son message principal est celui de l'autonomie recherch&#233;e pour la personne et au plus pr&#232;s de la personne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La pauvret&#233; et le jeu du march&#233;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au niveau collectif, une question que suscite le texte est l'id&#233;e d'une augmentation du nombre des pauvres. Or si les in&#233;galit&#233;s ont ind&#233;niablement augment&#233;, cela ne veut pas dire que la majorit&#233; de la population mondiale se soit appauvrie, comme certains passages notamment de Fran&#231;ois paraissent l'affirmer : c'est le contraire qu'on constate. Plus nuanc&#233; dans son appr&#233;ciation, le pape L&#233;on n'&#233;voque pourtant pas non plus la contribution de l'&#233;conomie au recul de la pauvret&#233;, contribution qui est pourtant la premi&#232;re composante de la lutte contre celle-ci. En outre, on peut avoir l'impression que face &#224; une poign&#233;e de riches, le reste de l'humanit&#233; est du c&#244;t&#233; des victimes. Or, sans &#233;vacuer la question des super-riches, la grande majorit&#233; a vu sa richesse augmenter sensiblement, et ne peut donc &#234;tre d&#233;douan&#233;e du souci du pauvre. En fait la distinction n'est pas faite entre la question de la pauvret&#233; et celle des in&#233;galit&#233;s. Or celles-ci peuvent s'accro&#238;tre, notamment au profit d'une minorit&#233; r&#233;duite, sans que la majorit&#233; bascule dans la pauvret&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit, le message principal du pape est dans le rappel de la r&#233;alit&#233; non moins persistante d'une pauvret&#233; significative (au sens v&#233;ritable du terme) et sur les cons&#233;quences &#224; en tirer, ce qui est incontestable. C'est &#224; cette lumi&#232;re qu'on doit consid&#233;rer son rappel des positions de Fran&#231;ois sur les d&#233;s&#233;quilibres de nos soci&#233;t&#233;s, notamment la persistance d'une pauvret&#233;, et sur le fait que les seuls m&#233;canismes automatiques du march&#233; ne peuvent la r&#233;sorber par eux-m&#234;mes. En d&#233;finitive donc, si le r&#244;le de l'&#233;conomie de march&#233; dans la sortie de pauvret&#233; de centaines de millions d'hommes, voire de milliards, est ind&#233;niable, cela ne saurait justifier l'inaction tant des personnes que des pouvoirs publics face &#224; cette pauvret&#233;, que le syst&#232;me ne r&#233;sorbe qu'en partie et parfois suscite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une remarque incidente : le pape cite un fameux passage de l'Evangile (4) : &#171; les disciples de J&#233;sus [en fait notamment Judas] critiqu&#232;rent la femme qui avait vers&#233; sur sa t&#234;te une huile parfum&#233;e tr&#232;s pr&#233;cieuse : &#8216;&#192; quoi bon ce gaspillage ? &#8211; disaient-ils &#8211; Cela pouvait &#234;tre vendu bien cher et donn&#233; &#224; des pauvres !'. Mais le Seigneur leur dit : &#8216;Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous' (Mt 26, 8-9.11) &#187;. Le pape souligne d'abord l'importance d'un geste d'affection ; puis interpr&#232;te la phrase en disant que pr&#233;cis&#233;ment c'est J&#233;sus qui sera toujours avec nous, &#224; travers les pauvres. Ce qui est bien s&#251;r juste ; mais cela n'&#233;puise pas la question que pose cette phrase surprenante, qui prise litt&#233;ralement para&#238;t non seulement dire que les pauvres ne sont pas la seule priorit&#233;, mais m&#234;me annoncer que la pauvret&#233; ne dispara&#238;tra jamais. Ce qui sans doute rappelle notre pauvret&#233; &#224; nous, qui implique en priorit&#233; de nous tourner humblement vers le Seigneur (comme le fait la femme du r&#233;cit), et d'agir en sachant que notre monde restera toujours loin de la perfection : nous restons des &#171; serviteurs inutiles &#187;. Et le Royaume n'est pas de ce monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La question du syst&#232;me &#233;conomique et des r&#233;formes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le deuxi&#232;me aspect &#224; consid&#233;rer est la question du syst&#232;me &#233;conomique et des r&#233;formes. Dans ce domaine, le pape suit plus &#233;troitement son pr&#233;d&#233;cesseur, qu'il cite abondamment. Il r&#233;sulte de ce rappel le besoin d'une action d'ordre politique, et notamment des pouvoirs publics, pour redresser ce que le pape appelle &#171; les causes structurelles de la pauvret&#233; &#187;. Cela s'inscrit dans un cadre constant dans la Doctrine sociale : la responsabilit&#233; ultime du politique envers le bien commun de la communaut&#233;. En effet, on ne peut attendre la r&#233;alisation du bien commun du jeu automatique de m&#233;canismes comme celui du march&#233;. C'est a fortiori vrai s'agissant de &#171; la d&#233;fense et la promotion des plus faibles et des plus d&#233;favoris&#233;s &#187; : une action sp&#233;cifique correctrice ou r&#233;gulatrice s'impose alors. Mais cela ne dit pas en quoi consistent ces r&#233;formes, m&#234;me si on comprend qu'au minimum cela implique que soit assur&#233; par l&#224; un ensemble de besoins de base. Une mise en perspective aurait son sens aussi &#224; l'&#233;gard des &#8216;mouvements populaires', dont il faudrait sans doute expliciter le statut au-del&#224; de l'exp&#233;rience latino-am&#233;ricaine. Manifestations de l'initiative et donc de l'affirmation des pauvres eux-m&#234;mes, ce dont on a vu l'importance, il importerait de pr&#233;ciser leur r&#244;le par rapport au niveau politique, ou au reste de l'&#233;conomie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit, si le pape L&#233;on XIV n'est pas tr&#232;s explicite sur les mesures qu'il conviendrait d'adopter, c'est non seulement parce qu'elles rel&#232;vent pour la plupart de l'autonomie des choses terrestres, dont la responsabilit&#233; incombe aux la&#239;cs, mais parce que son propos principal dans ce texte n'est pas de cet ordre : il est dans le changement profond du regard et des pratiques, sans lequel le r&#233;sultat ne peut &#234;tre que partiel et frustrant, et risque de faire passer &#224; c&#244;t&#233; de la rencontre avec le pauvre, essentielle pour le salut de tous.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Saint Thomas d'Aquin et la monnaie </title>
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		<dc:date>2025-11-02T14:33:50Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Monnaie</dc:subject>
		<dc:subject>Condamnation de l'usure</dc:subject>
		<dc:subject>Saint Thomas d'Aquin</dc:subject>
		<dc:subject>L'argent</dc:subject>
		<dc:subject>Les myst&#232;res de l'argent</dc:subject>
		<dc:subject>L'argent st&#233;rile</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Saint Thomas d'Aquin a apport&#233; sa pierre de fa&#231;on significative dans l'immense effort accompli par la scolastique dans ce que nous appelons Moyen Age, posant les bases de ce qui sera plus tard l'&#233;conomie politique, mais en gardant une inscription &#233;thique qui sera abandonn&#233;e par celle-ci.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela vise essentiellement deux grands sujets impliquant directement une r&#233;flexion sur la monnaie : la justice des &#233;changes (et du juste prix) ; et le taux d'int&#233;r&#234;t ou usure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pure convention sociale permettant l'&#233;change, l'argent est un pur instrument. Il n'est pas par lui-m&#234;me productif ; il ne l'est que dans son association avec du travail humain au sens large, dans le cadre d'une activit&#233; productrice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire ici les points principaux de mon intervention au colloque Aquinomix &#171; La pens&#233;e &#233;conomique de Thomas d'Aquin : une approche interdisciplinaire &#187; ; Paris 11-13 septembre 2025.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-L-argent-+.html" rel="tag"&gt;L'argent&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Les-mysteres-de-l-argent-199-+.html" rel="tag"&gt;Les myst&#232;res de l'argent&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-L-argent-sterile-+.html" rel="tag"&gt;L'argent st&#233;rile&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pierredelauzun.fr/IMG/logo/cash-1169650_640.webp?1787417295' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='109' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;SAINT THOMAS D'AQUIN ET LA MONNAIE
&lt;p&gt;En perspective &#233;conomique&lt;/p&gt;
&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Intervention au colloque Aquinomix&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; La pens&#233;e &#233;conomique de Thomas d'Aquin : une approche interdisciplinaire/Thoma&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous utiliserons ici les passages de saint Thomas qui visent des sujets que nous classons de nos jours comme &#233;conomiques, en nous concentrant sur la question de l'argent ou monnaie.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le texte est ici all&#233;g&#233;, notamment des mentions pr&#233;cises de sources et de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; On sait que m&#234;me si cette cat&#233;gorie n'existait pas comme telle du temps de Thomas, et que l'&#233;tat d'avancement de l'&#233;conomie &#233;tait &#233;loign&#233; du n&#244;tre, il a apport&#233; sa pierre de fa&#231;on significative dans l'immense effort alors accompli par la scolastique, posant les bases de ce qui sera plus tard l'&#233;conomie politique, mais en gardant une inscription &#233;thique qui sera abandonn&#233;e dans celle-ci.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Outre des notions g&#233;n&#233;rales ayant une dimension &#233;conomique (les biens, la propri&#233;t&#233;), cela vise essentiellement deux grands sujets impliquant directement une r&#233;flexion sur la monnaie : la justice des &#233;changes (et du juste prix) ; et le taux d'int&#233;r&#234;t ou usure. Ces analyses ont un objectif fondamentalement normatif, mais elles ont le m&#233;rite d'&#233;tudier les faits &#233;conomiques sous-jacents, avant de se prononcer sur le plan moral. J'ai abord&#233; par ailleurs ces points dans un article de la Revue thomiste&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Tome CXX 2020 n&#176;4.&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, sur lequel je m'appuierai pour examiner le r&#244;le particulier et central que joue l'argent dans cette r&#233;flexion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous n'aborderons donc pas le cadre plus g&#233;n&#233;ral dans lequel cela s'inscrit, au titre notamment de la question g&#233;n&#233;rale du d&#233;sir humain, de ce qu'on peut appeler la vie bonne, ordonn&#233;e &#224; notre bonheur et &#224; notre finalit&#233;. Je n'aborderai pas non plus la question plus g&#233;n&#233;rale du juste emploi de nos moyens mat&#233;riels, que Thomas traite en d&#233;tail et de fa&#231;on f&#233;conde &#224; propos du don et de l'aum&#244;ne ; en effet, c'est une question qui ne porte pas directement sur l'argent comme tel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Consid&#233;rations pr&#233;alables &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit trois consid&#233;rations pr&#233;alables sont n&#233;cessaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Qu'est-ce qu'un bien ? &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re porte sur ce qu'on peut appeler un bien. Comme on sait, saint Thomas distingue trois sortes de biens : le bien &#8216;honn&#234;te' (qui est aim&#233; en lui-m&#234;me et pour lui-m&#234;me), le bien &#8216;d&#233;lectable', et le bien &#8216;utile'. Ce dernier nous concerne directement ici : c'est un bien recherch&#233; en vue d'un autre bien, de fa&#231;on instrumentale. On y trouve tous les biens n&#233;cessaires &#224; notre vie mat&#233;rielle, qui rel&#232;vent de l'analyse &#233;conomique ; or la vie mat&#233;rielle n'est pas notre fin ultime. Et donc les biens utiles doivent rester instrumentaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est a fortiori le cas avec l'argent, lequel est repr&#233;sentatif de tous les biens, du moins en tant qu'on peut se les procurer &#233;conomiquement. D'une certaine fa&#231;on m&#234;me, c'est un instrument au second degr&#233; : un instrument d'instruments. En effet, il peut se substituer dans notre regard aux diff&#233;rents biens utiles, en les d&#233;tachant plus encore de leur finalit&#233; r&#233;elle, qui est en dehors d'eux-m&#234;mes. Cette universalit&#233; de possibilit&#233;s qu'il offre fait comprendre la fascination qu'il exerce &#224; qui regarde les choses dans une perspective purement instrumentale, car il peut finir par &#234;tre per&#231;u comme d&#233;sirable en lui-m&#234;me, par excellence : c'est en effet le moyen absolu pour acc&#233;der &#224; tout ce qui est r&#233;ductible &#224; une dimension &#233;conomique. C'est donc en g&#233;n&#233;ral &#224; travers lui que se court le risque d'un renversement radical des finalit&#233;s, comme les Evangiles le soulignent &#224; plusieurs reprises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Qu'est-ce que le pouvoir sur un bien, ou propri&#233;t&#233; ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le second point porte sur la propri&#233;t&#233;. Une angle majeur de l'analyse de Thomas est celui de la justice, qui implique qu'on rende &#224; chacun son d&#251;. Mais pour cela, il faut qu'il y ait un d&#251;. En mati&#232;re &#233;conomique, qu'il y ait un d&#251; suppose dans bien des cas ce qu'on appelle la propri&#233;t&#233;, puisque c'est par la propri&#233;t&#233; que quelqu'un acquiert un droit particulier sur un objet. Comme on sait, pour Thomas, la distribution de la propri&#233;t&#233; ne rel&#232;ve pas directement du droit naturel, mais d'un accord entre les hommes (humanum condictum), qui rel&#232;ve du droit positif et qui est une cr&#233;ation de la raison humaine. Et elle s'inscrit dans un cadre qui est celui de l'utilit&#233; commune ; c'est ce qu'on appellera plus tard la destination universelle des biens, pilier de la Doctrine sociale de l'Eglise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'une certaine fa&#231;on donc, la destination universelle des biens ne peut se r&#233;aliser que dans la propri&#233;t&#233;, qui confie &#224; chaque homme un certain nombre de biens ; mais l'usage en est subordonn&#233; au bien commun. Nous sommes donc en un sens &#224; nouveau dans le registre instrumental.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Qu'est-ce que l'argent ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un des moyens majeurs d'exercice de la propri&#233;t&#233; est la possibilit&#233; de changer le propri&#233;taire, c'est-&#224;-dire soit de donner des biens, soit de les &#233;changer - et donc d'acheter et de vendre, ce qui correspond en g&#233;n&#233;ral &#224; ce qu'on appelle un march&#233; (on y reviendra). Mais cet &#233;change implique normalement l'usage de l'argent, par lequel presque exclusivement (hors le cas marginal du troc, et les dons) s'exerce la possibilit&#233; de changer la propri&#233;t&#233; d'un bien contre celle d'un autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme on sait, classiquement la monnaie a une triple fonction : comme &#233;talon de mesure pour fixer les prix des biens &#233;changeables ; comme moyen de paiement pour cet &#233;change ; et comme r&#233;serve de valeur, pour garder de mani&#232;re disponible de quoi faire une d&#233;pense ult&#233;rieurement. Ces trois fonctions ne sont pas distingu&#233;es explicitement comme telles par saint Thomas. Mais elles apparaissent clairement dans son analyse, et notamment les deux premi&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rappelons quelques donn&#233;es sur la monnaie, qui se d&#233;duisent de son r&#244;le. Elle doit &#234;tre &#233;changeable contre tout ce qui peut &#234;tre c&#233;d&#233; ou acquis, raisonnablement stable dans le temps, et disponible de fa&#231;on commode pour &#234;tre stock&#233;e ou pour payer. Son r&#244;le est alors majeur, puisqu'il structure toute la vie &#233;conomique. Mais inversement cela veut dire aussi qu'elle a ses limites : elle ne dit rien sur les objets qu'elle permet de vendre ou d'acheter, en dehors du prix. Elle ne dit rien non plus de la relation qui peut ou pourrait exister entre les personnes qui &#233;changent ; elle se limite &#224; un chiffre. Cette neutralit&#233; est son principal avantage, puisque cela la rend en principe utilisable face &#224; n'importe quel bien. Mais c'est aussi sa limite : elle peut conduire &#224; oublier un ensemble de consid&#233;rations humaines essentielles, que par construction elle ne prend pas en compte, notamment les relations entre personnes. Sur cette base, les politiques comme les moralistes ont critiqu&#233; &#224; juste titre les limites de l'argent et de la monnaie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'une certaine fa&#231;on, ceci appara&#238;t en sous-jacent des analyses de saint Thomas que nous allons &#233;voquer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les &#233;changes commerciaux et le juste prix&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Thomas examine en d&#233;tail deux cat&#233;gories d'&#233;changes volontaires : les achats et ventes d'un c&#244;t&#233;, et le pr&#234;t &#224; int&#233;r&#234;t. Ce faisant, il ne consacre pas la m&#234;me attention &#224; d'autres op&#233;rations de la vie &#233;conomique (pourtant importantes de son temps aussi), notamment parce qu'il voit moins s'y poser la question d'un jugement moral. Mais on les verra appara&#238;tre ici ou l&#224; dans les analyses qui suivent. Ainsi l'investissement en fonds propres, ou la location d'un immeuble, qui tous deux comportent une dimension mon&#233;taire &#233;vidente. De son point de vue, ils ne paraissent pas soulever de probl&#232;me &#233;thique dans leur principe. La question du contrat de travail ne para&#238;t pas non plus faire l'objet de d&#233;veloppement sp&#233;cifique chez lui, malgr&#233; la nature particuli&#232;re du travail, dont on pourrait s'interroger sur l'appr&#233;ciation &#224; porter sur le fait qu'en un sens on l'&#233;change contre de l'argent. Mais &#224; vrai dire les &#233;vangiles &#233;voquent aussi, sans les critiquer comme tels, des cas d'embauche &#224; leur contrepartie mon&#233;taire. On l'&#233;voquera aussi &#224; l'occasion ci-apr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Un juste prix objectif, r&#233;sultant de la confrontation des besoins, et mesur&#233; par la monnaie &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'analyse du juste prix a &#233;t&#233; souvent mal comprise. Prenons ici la Somme th&#233;ologique, qui l'examine dans un contexte moral. Saint Thomas pose en premier lieu (q 77 a. 1) la question du prix : peut-on vendre quelque chose plus que cela ne vaut ? Comme on sait sa r&#233;ponse est n&#233;gative, notamment au motif que l'Evangile nous dit de ne pas faire &#224; quelqu'un ce que nous ne voudrions pas qu'il nous fasse ; or personne ne veut payer quelque chose plus que cela ne vaut. Ce qui implique qu'il est reconnu que ce que quelque chose vaut, dans le cadre d'une transaction, est son prix, au sens de la quantit&#233; de monnaie qu'il faut donner pour l'obtenir. On retrouve ici les deux premi&#232;res fonctions de la monnaie (pr&#233;ciser une valeur et permettre de payer).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais s'il y a un prix qui sert de r&#233;f&#233;rence, c'est qu'il est ext&#233;rieur aux parties. Le crit&#232;re purement subjectif n'est donc pas suffisamment pertinent pour lui, comme le montrent ses commentaires sauf cas. On notera en outre que Thomas ne pr&#233;voit pas que ce prix soit fix&#233; par la loi. Sinon la question ne se poserait normalement pas (la loi imposerait la r&#233;ponse), et d'ailleurs il mentionne la diff&#233;rence entre ce qu'il pr&#233;conise et la loi civile. Le cadre du raisonnement est implicitement que la transaction est libre : le prix est assum&#233; par les deux parties.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'article 2 ensuite est &#233;voqu&#233;e la question des d&#233;fauts des produits &#233;chang&#233;s. Comme on peut s'y attendre, la fraude est condamn&#233;e. On notera en particulier sa remarque selon laquelle le prix ne se r&#233;f&#232;re pas &#224; la nature des choses, mais &#224; la mani&#232;re dont ces choses sont utilis&#233;es par les hommes, &#224; leurs besoins, ce que de fa&#231;on g&#233;n&#233;rale acheteurs et vendeurs sont suppos&#233;s en &#233;tat de juger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce qui est symptomatique est l'analyse qu'il fait du cas d'une diff&#233;rence de prix &#224; deux endroits. C'est l'exemple d'un marchand de bl&#233; qui va vendre l&#224; o&#249; les prix sont &#233;lev&#233;s suit &#224; une disette ; or il sait que d'autres vendeurs vont venir en nombre et donc faire baisser le prix. S'il donne cette information, le prix baissera et il vendra moins cher. Mais contrairement &#224; un d&#233;faut, qui est l&#224; objectivement d&#232;s maintenant ( et qu'on a le devoir moral de r&#233;v&#233;ler, sauf si le vice est &#233;vident), dans l'exemple qu'il cite, c'est &#224; l'avenir qu'on peut s'attendre &#224; une baisse de prix, laquelle reste donc al&#233;atoire. Cela veut dire que notre vendeur peut licitement vendre au prix qu'il trouve dans l'endroit concern&#233; ; il n'est pas oblig&#233; d'&#233;voquer un changement possible de ce prix dans l'avenir. M&#234;me si naturellement il e&#251;t &#233;t&#233; plus &#8216;vertueux' de le dire, ou de baisser un peu son prix. Ce que l'on voit donc ici est que le prix en question est un prix local, d&#233;rivant des conditions locales, et qu'il est fluctuant. On retrouve clairement ce qu'on appellera plus tard un effet de l'offre et la demande.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le juste prix ne se r&#233;f&#232;re donc ni &#224; une caract&#233;ristique intrins&#232;que de la chose, ni aux particularit&#233;s de l'acheteur ou du vendeur, ni de leur relation, sauf exception. Il r&#233;sulte de la confrontation large des besoins humains d'un c&#244;t&#233; et des ressources disponibles &#224; un moment donn&#233; dans un endroit donn&#233;. Dans ce texte, il n'est ni fix&#233; par une autorit&#233;, ni donn&#233; par un expert. Ce prix trouv&#233; est donc a priori un genre de prix de march&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Compl&#233;ment&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui ne veut pas dire que le juste prix co&#239;ncide exactement avec le prix de march&#233; au sens habituel aujourd'hui. D'une part, il ne se r&#233;sume pas &#224; un accord entre acheteur et vendeur, puisque le prix de r&#233;f&#233;rence a un caract&#232;re objectif : dans l'exemple pr&#233;c&#233;dent, il est &#233;tabli implicitement sur un &#8216;march&#233;' large, ouvert, o&#249; tous participent, et o&#249;, en outre, tous sont l&#224; pour rechercher la justice. Le prix se d&#233;gage alors de ce qu'on peut appeler un processus commun de confrontation des besoins (indigentia). Un tel prix est un fait social, et il est par nature fluctuant. D'o&#249; ce fait remarquable : une norme de justice prend ici comme &#233;talon un fait social fluctuant, qui r&#233;sulte de l'interaction des relations humaines, du moins si elles sont de bonne foi. Et l'outil pour assurer un d&#233;bouch&#233; &#224; cette interaction, c'est la monnaie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On trouve dans les commentaires sur l'Ethique d'Aristote une r&#233;flexion compl&#233;mentaire de saint Thomas, qui &#233;claire notamment la r&#233;ponse parfois donn&#233;e par certains &#224; la question du juste prix, consistant &#224; baser le prix sur le travail incorpor&#233;. Il prend le cas d'un &#233;change concret, celui d'une maison ou de nourriture contre des chaussures ; il explique qu'il n'y aura pas d'&#233;change si le ma&#231;on ou l'agriculteur ne re&#231;oivent pas suffisamment de chaussures pour que leur travail et leurs d&#233;penses d&#233;passent ceux du cordonnier. L'exemple est exprim&#233; de fa&#231;on tr&#232;s condens&#233;e. Mais on aurait tort de voir l&#224; une th&#233;orie de la valeur travail, au sens de Ricardo ou de Marx. En r&#233;alit&#233;, il dit simplement que le ma&#231;on ou l'agriculteur doivent recevoir assez de chaussures pour que cela couvre le travail et les d&#233;penses incorpor&#233;s dans leur propre prestation. Sans quoi on n'aura pas d'&#233;change, ce qui est du bon sens ; mais cela ne dit pas comment on mesure cette comparaison. Et d'ailleurs il parle &#224; la fois du travail et des d&#233;penses, or celles-ci ne sont pas du travail. Surtout, il ajoute ensuite que ce qui mesure tout selon la v&#233;rit&#233; des choses est le besoin (indigentia) : tout &#233;change se rapporte au besoin humain ; on n'appr&#233;cie pas les choses selon la dignit&#233; de leur nature, mais selon le besoin des hommes. Ainsi une souris est situ&#233;e plus haut dans la hi&#233;rarchie des &#234;tres qu'une perle, car c'est un &#234;tre anim&#233; ; mais &#233;conomiquement elle vaut beaucoup moins. Il note enfin et surtout que la monnaie a &#233;t&#233; justement &#233;tablie selon une convention entre les hommes afin de permettre l'&#233;change.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il d&#233;veloppe ensuite ces points et indique notamment qu'une des raisons d'&#234;tre de la monnaie est de conserver la valeur, en pr&#233;vision d'un besoin &#224; venir. Nous retrouvons ici la troisi&#232;me fonction de la monnaie, qui est la conservation de la valeur en vue d'une utilisation future. Il reconna&#238;t qu'il est possible que l'argent ne maintienne pas la valeur initiale ; mais, dit-il, il doit &#234;tre institu&#233; pour mieux maintenir sa valeur que tout autre instrument. On parvient &#224; une unicit&#233; de mesure op&#233;rationnelle en prenant comme crit&#232;re le besoin (ou d&#233;sir), et on le mesure gr&#226;ce &#224; cet instrument qu'est la monnaie, &#233;tabli pour permettre cette forme de relation entre les hommes, de fa&#231;on commune. Comme on le voit, tant la monnaie elle-m&#234;me, que le march&#233; au sens large, sont des institutions humaines, conventionnelles, mais elles donnent un fondement ad&#233;quat &#224; la vertu de justice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notons incidemment que cette conception de la monnaie comme convention sociale ne fait aucun allusion au r&#244;le de l'or ou de l'argent comme fondement de cette monnaie (contrairement aux usages de son &#233;poque). Cela rappelle de fa&#231;on surprenante la r&#233;alit&#233; de la monnaie actuelle, cr&#233;&#233;e dans une large mesure par le syst&#232;me bancaire et plac&#233;e sous le contr&#244;le discr&#233;tionnaire de la banque centrale, mais sans lien avec une base ext&#233;rieure comme autrefois l'or.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;sum&#233;, le point de d&#233;part est donc l'utilit&#233; et le besoin, dans un monde o&#249; la d&#233;tention des biens est personnelle (propri&#233;t&#233;). D'o&#249; l'&#233;change. Mais celui-ci suppose une mesure : l'outil en est la monnaie, et la base l'utilit&#233; et le besoin. Or ceux-ci sont &#8216;subjectifs' et variables tant dans le temps que selon les personnes. Et donc le prix aussi. Mais il n'est pas pour autant arbitraire et bilat&#233;ral : il fait habituellement l'objet d'une confrontation au sein de la soci&#233;t&#233; ; ce &#224; quoi s'ajoute le r&#244;le du marchand . Les prix r&#233;els de l'&#233;poque &#233;taient d'ailleurs loin d'&#234;tre stables. Comme on voit, saint Thomas constate des faits sociaux : la confrontation des besoins ou d&#233;sirs, qui s'op&#232;re par cet outil conventionnel qu'est la monnaie, qui n'est que cela. Et c'est sur cette r&#233;alit&#233; concr&#232;te que s'exerce le jugement moral. On constate alors le prix pratiqu&#233; en un lieu et &#224; un moment ; on ne p&#232;che pas contre la justice si on le prend comme r&#233;f&#233;rence. Mais cela n'&#233;rige pas le prix du &#8216;march&#233;' local en absolu moral. Cela ne veut pas dire non plus qu'il y a confrontation sauvage de choix arbitraires, car la recherche de la justice est toujours pr&#233;sente. Le juste prix est la version &#233;pur&#233;e et normalis&#233;e d'une confrontation qui est en fait celle du march&#233;, si celui-ci fonctionne convenablement. Il est d'ailleurs notable que dans un autre document&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;De emptione et venditione ad tempus (Lettre &#224; Jacques &#233;v&#234;que de Viterbe).&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;Thomas parle de prix trouv&#233; sur le march&#233; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La monnaie est donc une convention sociale permettant d'exercer la vertu de justice dans une pratique bien d&#233;termin&#233;e, celle de l'&#233;change commercial, o&#249; n'intervient aucune autre relation humaine particuli&#232;re. Il serait moralement hors de question que quelqu'un utilise le pouvoir que lui donne la monnaie qu'il d&#233;tient pour extraire un avantage maximal du jeu social. Malgr&#233; la similitude possible des m&#233;canismes, on est loin de la base anthropologique individualiste et relativiste qui sera plus tard celle de l'&#233;conomie politique. Et donc l'argent n'a pas le m&#234;me sens. C'est un outil collectif permettant une certaine justice dans des &#233;changes libres, eux-m&#234;mes bas&#233;s sur la confrontation honn&#234;te des besoins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le taux d'int&#233;r&#234;t ou usure&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question de l'usure (c'est-&#224;-dire, dans ce contexte, du taux d'int&#233;r&#234;t) est plus complexe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'analyse de Thomas&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fond de la position de saint Thomas&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Elle se trouve notamment au IIa-IIae, q. 78 de la Somme Th&#233;ologique : De (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; est qu'en demandant un int&#233;r&#234;t &#224; l'occasion d'un pr&#234;t, on vend ce qui n'existe pas, ou, ce qui revient au m&#234;me, on vend deux fois la m&#234;me chose. Il distingue ici les produits consomm&#233;s, comme du pain ou du vin, et les produits utilisables sans consommation, comme une maison. Dans le premier cas, l'objet et sa consommation se confondent. Il en d&#233;duit que si on vend du pain, on ne peut vendre s&#233;par&#233;ment le pain et l'usage du pain. En revanche, dans le cas de la location d'une maison, on reste propri&#233;taire, mais on conc&#232;de l'usage de la maison &#224; quelqu'un ; il est alors possible de distinguer le prix de la maison et son loyer. Ce qui est pertinent pour notre propos, est l'application qu'il fait de ce raisonnement au cas de l'argent. L'argent, dit-il, a &#233;t&#233; fait pour faciliter les transactions, et son usage r&#233;side dans sa consommation. Comme pour le pain, on ne peut donc pas facturer s&#233;par&#233;ment l'argent et l'usage de l'argent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il d&#233;veloppe ces points dans l'a. 2. Il examine pour les r&#233;futer plusieurs arguments donn&#233;s pour justifier l'int&#233;r&#234;t, comme de compenser la privation que subit le pr&#234;teur, ou la comparaison avec le gain l&#233;gitime d'un commer&#231;ant, ou le fait que si un gage est donn&#233; en garantie du pr&#234;t il peut produire un surplus, ou encore la n&#233;cessit&#233; de tenir compte de fluctuations de prix qui peuvent se produire &#224; l'occasion d'un pr&#234;t. Or, alors m&#234;me qu'il examine ces objections avec soin, montrant par l&#224; une connaissance de ces r&#233;alit&#233;s, il les r&#233;fute en bloc. Certes, il accepte qu'il y ait compensation d'un dommage effectif r&#233;sultant du pr&#234;t, mais &#224; condition qu'il ne consiste pas dans le seul fait que le pr&#234;teur cesse de gagner de l'argent avec cet argent. Ce qui para&#238;t refuser &#224; l'avance ce qu'on appellera apr&#232;s lui &#8216;&lt;i&gt;lucrum cessans&lt;/i&gt;', et que la scolastique consid&#233;rera en g&#233;n&#233;ral licite : le manque &#224; gagner du commer&#231;ant qui, ayant pr&#234;t&#233;, ne dispose plus de cet argent pour gagner sa vie. Pour saint Thomas, l'incertitude sur ce gain exclut qu'on le prenne en compte et le fasse payer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En sens inverse, il distingue clairement le pr&#234;t de l'investissement en capital, qu'il consid&#232;re licite et qui, lui, peut &#234;tre r&#233;mun&#233;r&#233;. En effet, dans le premier cas, dit-il, il y a transfert de propri&#233;t&#233; sous r&#233;serve de restitution, et consommation par l'emprunteur. Dans le second, il y a toujours propri&#233;t&#233; quoique sous une forme diverse (par exemple des parts d'une soci&#233;t&#233;) et solidarit&#233; avec l'op&#233;rateur : on reste donc propri&#233;taire de ce qu'on investit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'article 4 examine si on peut accepter de l'argent pr&#234;t&#233; avec usure. On est tent&#233; de r&#233;pondre que non, car cela participe du p&#233;ch&#233; de l'usurier. Sa r&#233;ponse est en revanche de consid&#233;rer que seul l'usurier commet un p&#233;ch&#233;. A nouveau, pour lui l'emprunteur est presque par d&#233;finition quelqu'un dans le besoin, sans possibilit&#233; alternative ; ce qui peut justifier pour lui (mais pas pour le pr&#234;teur) d'accepter l'usure. Dans le De Malo, de m&#234;me, il r&#233;fute l'argument de la libert&#233; de l'emprunteur en consid&#233;rant qu'il subit toujours une violence, tout comme celui qui doit payer un prix abusif, et m&#234;me une contrainte. Inversement, dans la lettre &#224; l'&#233;v&#234;que de Viterbe, il consid&#232;re que le marchand qui accepte de payer des int&#233;r&#234;ts en vue de son commerce p&#232;che, car dit-il il a donn&#233; une occasion de p&#233;ch&#233; &#224; l'usurier. Car en l'esp&#232;ce l'a priori de saint Thomas selon lequel l'emprunteur est sous la contrainte, ne se v&#233;rifie plus : le d&#233;sir de d&#233;velopper ses affaires n'est pas suffisant en regard du &#8216;p&#233;ch&#233;' sous-jacent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une derni&#232;re pr&#233;cision est donn&#233;e par le Commentaire sur les Sentences&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;In III Sent., dist. 37, q. 1, a. 6.&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, r&#233;pondant &#224; une objection fond&#233;e sur la comparaison de l'usure et du bail. Dans sa r&#233;ponse, saint Thomas s'appuie &#224; nouveau sur la distinction entre propri&#233;t&#233; et usage. Mais il ajoute une pr&#233;cision int&#233;ressante pour notre propos : c'est que, dit-il, les biens ont tous une utilit&#233; propre, sauf l'argent qui ne sert qu'&#224; mesurer l'utilit&#233; des autres choses. Il est d&#232;s lors, dit-il, inique d'utiliser une mesure diff&#233;rente selon qu'on pr&#234;te ou qu'on rend. En outre, le pr&#234;teur n'a pas &#224; profiter de l'usage que l'emprunteur fait de l'argent, puisque la propri&#233;t&#233; en a &#233;t&#233; transf&#233;r&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Examen de la question &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme on le voit, l'argumentation de Thomas se base essentiellement sur des raisonnements , et plus pr&#233;cis&#233;ment sur une analyse du r&#244;le de l'argent&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;A c&#244;t&#233; notamment des textes bien connus de la loi mosa&#239;que, mais qu'il (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Comme il a &#233;t&#233; not&#233; dans la partie pr&#233;c&#233;dente, il voit l'argent comme une convention sociale permettant l'&#233;change sur la base d'une mesure de l'utilit&#233; des choses. Il s'y ajoute ici une autre id&#233;e : que cet argent est consomm&#233; lorsqu'il est d&#233;pens&#233;. Combin&#233; avec l'affirmation selon laquelle on ne peut vendre s&#233;par&#233;ment un bien consommable et son usage, cela fonde pour lui la condamnation de l'int&#233;r&#234;t ou usure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'argumentation de saint Thomas portait sur la nature m&#234;me de l'op&#233;ration de pr&#234;t ; elle assez rarement critiqu&#233;e directement par les commentateurs classiques. Le P. Labourdette par exemple valide la distinction de Thomas : pour lui, si on utilise de l'argent, on le d&#233;pense et donc on le consomme (comme du vin qu'on boit), contrairement &#224; une maison lou&#233;e. Or dit-il &#171; la consommation de la chose c'est sa destruction &#187;. Il ajoute que le pr&#234;t d'argent est un pr&#234;t de consommation : quand je pr&#234;te l'argent, je le c&#232;de, il y a transfert de propri&#233;t&#233;, et je ne peux pas en s&#233;parer son utilisation ; il ne sert qu'&#224; &#233;changer et ne fructifie pas. Il rappelle que le capitaliste souligne la productivit&#233; de l'argent ; mais il consid&#232;re cette assertion &#171; d&#233;bile &#187;, car l'argent, dit-il, n'a pas de productivit&#233; intrins&#232;que ; il ne sert que pour l'&#233;change et la d&#233;pense ; la productivit&#233; &#233;ventuelle r&#233;sulte des choses qu'il a permis d'acheter et du travail fait par ou sur elles. De m&#234;me le P. Spicq. Pour lui aussi, &#171; le travail est le titre lucratif essentiel &#187; ; l'argent n'est pas par lui-m&#234;me productif. S'il y a des gains, ils r&#233;sultent exclusivement de l'activit&#233; humaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment l'analyser ? Le raisonnement propos&#233; repose en d&#233;finitive sur trois affirmations, diff&#233;rentes de la perception actuelle. La premi&#232;re, que dans une op&#233;ration de pr&#234;t il y a transfert de propri&#233;t&#233; pur et simple, &#224; la suite de quoi l'argent est consomm&#233; comme du pain. La deuxi&#232;me, que lorsqu'un pr&#234;t porte sur un produit qui est consomm&#233;, on n'est tenu qu'&#224; rendre ce produit tel quel, m&#234;me si du temps s'est &#233;coul&#233;. Ce qui implique qu'on estime qu'un pr&#234;t n'est jamais un service rendu, qui pourrait &#234;tre factur&#233; s&#233;par&#233;ment. La troisi&#232;me, que l'argent n'a aucune dimension productive, laquelle justifierait une r&#233;mun&#233;ration si elle existait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier argument est celui de la consommation. Mais si on pr&#234;te un pain pour &#234;tre mang&#233;, il dispara&#238;t effectivement. Si on pr&#234;te de l'argent, l'emprunteur dispose de l'argent, qui ne dispara&#238;t pas, et qu'il utilise &#224; son gr&#233; ; cet argent n'est donc pas consomm&#233;. Rappelons en outre que saint Thomas consid&#232;re souhaitable que l'argent conserve sa valeur dans le temps : ce n'est donc pas un pur signe qui dispara&#238;t dans la transaction. En outre, le pr&#234;teur perd la propri&#233;t&#233; de cet argent, mais il ne perd pas toute propri&#233;t&#233;, tant s'en faut : en effet, il obtient en &#233;change ce qu'on appelle une cr&#233;ance sur le d&#233;biteur, laquelle est un actif, pouvant &#234;tre consid&#233;r&#233; comme un &#233;quivalent de l'argent : il est d'ailleurs notable que notre monnaie actuelle est &#224; bien des points de vue une forme de cr&#233;dit. On peut ajouter que si l'argent &#233;tait consomm&#233; dans un pr&#234;t, il le serait aussi dans un investissement, dont pourtant saint Thomas consid&#232;re la r&#233;mun&#233;ration licite. Dans les deux cas, l'investisseur se dessaisit de son argent, que l'emprunteur utilise comme il veut, mais c'est en &#233;change d'un titre, que ce soit une action ou une cr&#233;ance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit, au-del&#224;, la comparaison m&#234;me qu'utilise saint Thomas (avec un pain et avec un immeuble) montre qu'&#224; la base de son analyse se trouve le sous-jacent de la transaction : le pain ou l'immeuble. Or l'argent se situe sur un autre plan, qui n'est ni l'un ni l'autre : il n'est pas &#224; proprement parler consomm&#233; comme le dit &#224; tort saint Thomas ; mais il n'est pas non plus &#171; utilis&#233; &#187;, car en lui-m&#234;me il n'est pas directement utilisable. On l'a dit, c'est un signe permanent mais existant par lui-m&#234;me dans la soci&#233;t&#233; et donc objectiv&#233;. Il y a donc un aspect justifi&#233; dans le fait de le consid&#233;rer &#224; part des autres biens : il ne sert et n'a de sens que relativement &#224; ce qu'il permet d'acqu&#233;rir. Cela peut &#233;clairer le refus de saint Thomas de le consid&#233;rer productif ; en effet il ne l'est pas en lui-m&#234;me ; il ne l'est qu'en permettant d'acqu&#233;rir des moyens de production, eux-m&#234;mes utilis&#233;s en association avec du travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut ensuite, sur le deuxi&#232;me point, contester l'id&#233;e que dans un pr&#234;t (mutuum) on doive rendre la chose ou son &#233;quivalent, ni plus ni moins. Cela suppose en effet en justice une &#233;quivalence totale entre la possession d'un bien aujourd'hui ou &#224; l'avenir. Mais, pr&#233;cis&#233;ment, cela ne va pas de soi : si une banque pr&#234;te &#224; un jeune couple de quoi s'acheter un r&#233;frig&#233;rateur, le jeune couple verra un bienfait entre le fait d'avoir l'appareil tout de suite et celui d'attendre d'avoir &#233;pargn&#233; 2 ou 3 ans avant de pouvoir en jouir. Dit autrement, un pr&#234;t est vraiment un service ; il apporte &#224; quelqu'un des ressources rares dont il ne dispose pas, et dont il a besoin. On ne voit pas au nom de quoi on ne pourrait pas facturer ce service, et a fortiori bien s&#251;r du fait que le pr&#234;teur se d&#233;fait d'un argent dont il pourrait avoir un autre usage profitable, par exemple en investissant (ce que d&#233;crit tr&#232;s bien la parabole des talents). L'exception qui va de soi est celle du n&#233;cessiteux, qui est celle pr&#233;vue dans les textes bibliques, et que saint Thomas avait en t&#234;te, car comme on l'a vu, il consid&#232;re que l'emprunteur est habituellement dans un besoin pressant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, sur le troisi&#232;me point, il est juste de dire &#224; nouveau que l'argent tout seul n'est pas productif, et que seul le travail humain (au sens large, y compris celui de l'entrepreneur et du marchand) permet de le faire fructifier. Mais il serait pour autant erron&#233; de nier la contribution du capital dans cette production. Un ouvrier sans machine ni outil produit massivement moins qu'un ouvrier avec machine. En d'autres termes, l'argent, mesure de l'&#233;change, est aussi moyen de paiement et donc aussi par-l&#224; moyen d'investir, c'est-&#224;-dire d'acqu&#233;rir des outils de production, qui contribuent &#224; la production et dont l'usage est d&#232;s lors l&#233;gitimement r&#233;mun&#233;r&#233;. D'ailleurs le pr&#234;teur aurait pu investir dans une part de soci&#233;t&#233; immobili&#232;re et en retirer un loyer (reconnu licite par Thomas), ce qui ne pr&#233;sente pas plus de risque qu'un pr&#234;t d'argent, et souvent moins. Il est notable que saint Thomas admet que la loi civile puisse autoriser le pr&#234;t &#224; int&#233;r&#234;t, non seulement par tol&#233;rance, mais parce que cette autorisation peut &#234;tre source d'un certain bien : mais comment serait-ce possible, si c'&#233;tait fondamentalement injuste ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait objecter que le paiement d'int&#233;r&#234;ts ne se justifie alors que dans le cas du pr&#234;t &#224; une activit&#233; productive. Mais le r&#244;le de l'&#233;pargne, c'est de permettre l'investissement. Si on distrait une partie de cette &#233;pargne pour pr&#234;ter &#224; un couple de quoi s'acheter un r&#233;frig&#233;rateur, on perd ce que l'investissement aurait produit en pr&#234;tant &#224; d'autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Remarques compl&#233;mentaires&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Saint Thomas se situe relativement au d&#233;but de l'analyse &#233;conomique des Scolastiques. De ce fait on ne trouve pas ou peu chez lui certains th&#232;mes qui prendront de l'importance par la suite. Ainsi l'id&#233;e qu'avec l'int&#233;r&#234;t on pr&#233;tend vendre du temps, m&#234;me si une de ses remarques incidentes montre une certaine sensibilit&#233; &#224; la valeur du temps. Il ne d&#233;veloppe pas non plus l'id&#233;e, populaire ensuite, que bien utiliser l'argent, c'est le faire circuler de fa&#231;on utile ou cr&#233;ative ; m&#234;me s'il souligne par ailleurs la contribution du commerce au bien commun et la l&#233;gitimit&#233; de l'investissement en capital.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Surtout, pour notre propos, il n'&#233;voque pas, ou pour les r&#233;futer au moins implicitement, les notions reprises du droit romain qui ont permis ensuite de l&#233;gitimer des paiements visant &#224; d&#233;dommager le pr&#234;teur de ce qu'il aurait pu gagner avec l'argent pr&#234;t&#233; (&lt;i&gt;lucrum cessans&lt;/i&gt;), ou &#224; indemniser le risque pris (&lt;i&gt;periculum sortis&lt;/i&gt;). Sa condamnation est radicale. Cela dit, le d&#233;veloppement ult&#233;rieur de ces notions diverses laissera intacte son argumentation centrale, et cela jusqu'au XVIIIe si&#232;cle, m&#234;me si on le temp&#233;rera par ces notions et que dans la pratique la possibilit&#233; d'un int&#233;r&#234;t ait &#233;t&#233; largement mise en &#339;uvre. La prise en compte de ces facteurs, notamment le &lt;i&gt;lucrum cessans&lt;/i&gt;, a en effet conduit &#224; multiplier les cas o&#249;, au moins un commer&#231;ant pr&#234;teur subissait un manque &#224; gagner du fait qu'il soustrayait pour cela de l'argent de son activit&#233; ; ce qui a &#233;t&#233; une &#233;tape majeure dans la voie de l'acceptation d'un certain taux d'int&#233;r&#234;t. Il y aura donc ult&#233;rieurement une rupture sur ce point par rapport &#224; sa pens&#233;e. C'est a fortiori le cas dans nos &#233;conomies o&#249; il est possible &#224; tout instant d'investir dans une activit&#233; &#233;conomique cens&#233;ment productive et d'&#234;tre r&#233;mun&#233;r&#233; ; par cons&#233;quent, celui qui pr&#234;te renonce par construction &#224; un tel produit. Cela dit, il y a l&#224; justement une piste pour rendre compte de la divergence : &#224; notre &#233;poque, on peut montrer, au moment de la conclusion du pr&#234;t, le gain possible par un placement alternatif. Mais le marchand m&#233;di&#233;val, lui, devait expliquer qu'il aurait pu gagner de l'argent par telle ou telle op&#233;ration hypoth&#233;tique, et a priori risqu&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le&#231;ons &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il va de soi que l'analyse de saint Thomas doit &#234;tre inscrite dans le contexte de son temps : l'usure, comprise notamment comme l'exploitation du besoin de personnes pauvres, repr&#233;sentait alors un risque majeur pour la soci&#233;t&#233;, un vrai fl&#233;au social ; et on pouvait percevoir que tout emprunteur agissait sous la contrainte d'un besoin pressant. Par ailleurs, compar&#233; &#224; la suite, il y avait relativement peu d'investissements productifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En outre, il convient de rappeler le risque plus g&#233;n&#233;ral repr&#233;sent&#233; par l'argent, relev&#233; par les &#201;vangiles : le fait d'&#234;tre recherch&#233; activement, parce qu'il est repr&#233;sentatif de tout ce qui peut &#234;tre achet&#233;, ce qui le constitue en support par excellence de la d&#233;rive idol&#226;trique, de l'avidit&#233; appliqu&#233;e &#224; des biens qui ne devraient &#234;tre qu'instrumentaux. Remarque qui rencontre celle d'Aristote sur la chr&#233;matistique, o&#249; la volont&#233; d'accumuler ne rencontre aucune limite naturelle. Sa neutralit&#233; m&#234;me accentue paradoxalement ce risque, puisqu'il peut couper la personne de la relation aux choses qu'en un sens il repr&#233;sente, et par l&#224; de leur signification, dans la soci&#233;t&#233;, et pour les autres personnes. Il peut en outre y avoir rencontre entre ces d&#233;rives d'ordre moral avec une certaine pratique du maniement d'argent, de ce que nous appelons finance. Cela &#233;claire aussi les choix radicaux et abrupts de Thomas. Le paradoxe est en d&#233;finitive de voir ce pur outil prendre, du fait de son usage tr&#232;s large, sinon universel, une r&#244;le de synth&#233;tisation de toutes les tentations mat&#233;rialistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il convient donc de corriger son analyse en prenant en compte le fait que, parce que justement l'argent est une convention sociale permettant l'&#233;change, il ne dispara&#238;t pas dans l'op&#233;ration de pr&#234;t puis son utilisation ; il n'est pas consomm&#233; et il peut repr&#233;senter, aussi, l'acc&#232;s &#224; des biens de production. Le fait de le pr&#234;ter, c'est-&#224;-dire de l'affecter &#224; quelqu'un qui en demande l'usage, est un service v&#233;ritable rendu par le pr&#234;teur, qui en outre subit de ce fait, au moins implicitement, une perte de revenu potentiel. Une r&#233;mun&#233;ration &#233;quitable (&#224; un juste prix) peut donc &#234;tre tout &#224; fait licite moralement, en justice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cela ne fait pas dispara&#238;tre ce qui a &#233;t&#233; reconnu de la nature de l'argent : convention sociale permettant l'&#233;change, il n'est pas par lui-m&#234;me productif ; il ne l'est que dans son association avec du travail humain au sens large (r&#244;le de l'entrepreneur compris), dans le cadre d'une activit&#233; productrice. Et de fait, cette r&#233;alit&#233; est moins imm&#233;diatement perceptible dans le cr&#233;dit r&#233;mun&#233;r&#233;, o&#249; on peut avoir particuli&#232;rement l'impression fausse que l'argent est productif par lui-m&#234;me. Il est donc essentiel &#224; la fois d'utiliser activement l'argent (la th&#233;saurisation &#233;tant, en perspective morale, le plus mauvais usage qu'on puisse en faire, comme le rappelle l'Evangile dans Luc 16, 9 : &#171; faites-vous des amis avec le Mammon d'iniquit&#233; &#187;) et en m&#234;me temps de le r&#233;ins&#233;rer dans le tissu des rapports humains et de nos responsabilit&#233;s &#224; cet &#233;gard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ajoutons enfin que l'une des caract&#233;ristiques de l'int&#233;r&#234;t sur un pr&#234;t est d'&#234;tre exigible en justice, contrairement &#224; la r&#233;mun&#233;ration du capital investi en fonds propres ; cette derni&#232;re suppose qu'il y ait effectivement un profit (et donc une valeur ajout&#233;e), et une d&#233;cision (non obligatoire en soi) de versement de ce que nous appelons dividende. En ce sens, un pr&#234;teur est bien moins solidaire de l'emprunteur qu'un associ&#233;. En outre, du fait qu'il est exigible selon des modalit&#233;s stipul&#233;es &#224; l'avance, en g&#233;n&#233;ral ind&#233;pendantes des circonstances, le cr&#233;dit pr&#233;sente une rigidit&#233; dont l'histoire des crises financi&#232;res montre qu'il est la source de risques majeurs. Quand donc saint Thomas accepte comme licite l'investissement en fonds propres, qui est une forme d'association, mais exprime sa r&#233;serve pour le cr&#233;dit, en dehors du cr&#233;dit amical et sans paiement d'int&#233;r&#234;ts destin&#233; &#224; quelqu'un dans le besoin, il per&#231;oit une r&#233;alit&#233; importante, que notre &#233;poque, ivre de cr&#233;dit et de dette, devrait m&#233;diter. Le cr&#233;dit est utile, mais &#224; dose mod&#233;r&#233;e.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; La pens&#233;e &#233;conomique de Thomas d'Aquin : une approche interdisciplinaire/Thomas Aquinas' economic thought : an interdisciplinary approach &#187; ; Paris 11-13 septembre 2025.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le texte est ici all&#233;g&#233;, notamment des mentions pr&#233;cises de sources et de certains d&#233;veloppements.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Tome CXX 2020 n&#176;4.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;De emptione et venditione ad tempus&lt;/i&gt; (Lettre &#224; Jacques &#233;v&#234;que de Viterbe).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Elle se trouve notamment au IIa-IIae, q. 78 de la Somme Th&#233;ologique : &lt;i&gt;De peccato usurae, quod committitur in mutuis&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;In III Sent., dist.&lt;/i&gt; 37, q. 1, a. 6.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;A c&#244;t&#233; notamment des textes bien connus de la loi mosa&#239;que, mais qu'il utilise tr&#232;s peu.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Le magist&#232;re et l'&#233;laboration doctrinale : ce qu'en dit Newman</title>
		<link>https://www.pierredelauzun.fr/Le-magistere-et-l-elaboration-doctrinale-ce-qu-en-dit-Newman.html</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.pierredelauzun.fr/Le-magistere-et-l-elaboration-doctrinale-ce-qu-en-dit-Newman.html</guid>
		<dc:date>2025-08-01T16:09:50Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>D&#233;veloppement doctrinal</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;v&#233;lation chr&#233;tienne</dc:subject>
		<dc:subject>Cardinal Newman</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Saint John Henry, cardinal Newman est un des plus grands penseurs catholiques du XIXe si&#232;cle et m&#234;me de l'histoire. Le pape L&#233;on XIV le met maintenant au rang de Docteur de l'Eglise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une de ses contributions majeures est sa r&#233;flexion sur le d&#233;veloppement de la Doctrine chr&#233;tienne : il monter la possibilit&#233; et la n&#233;cessit&#233; d'un tel d&#233;veloppement, mais dans une optique de continuit&#233; profonde, et non de rupture ou de remise en cause.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On trouvera ci-apr&#232;s une analyse de sa pens&#233;e, extraite de mon livre &#171; La R&#233;v&#233;lation chr&#233;tienne ou l'&#233;ternit&#233; dans le temps &#187; (Art&#232;ge Lethielleux 2018).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire...&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/-Religion-et-foi-religion-et-politique-.html" rel="directory"&gt;Foi et th&#233;ologie&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Developpement-doctrinal-+.html" rel="tag"&gt;D&#233;veloppement doctrinal&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Revelation-chretienne-+.html" rel="tag"&gt;R&#233;v&#233;lation chr&#233;tienne&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Cardinal-Newman-+.html" rel="tag"&gt;Cardinal Newman&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pierredelauzun.fr/IMG/logo/cardinal-63163_640.jpg?1787417295' class='spip_logo spip_logo_right' width='116' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Saint John Henry, cardinal Newman est un des plus grands penseurs catholiques du XIXe si&#232;cle et m&#234;me de l'histoire. Le pape L&#233;on XIV le met maintenant au rang de Docteur de l'Eglise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une de ses contributions majeures est sa r&#233;flexion sur le d&#233;veloppement de la Doctrine chr&#233;tienne : il montre la possibilit&#233; et la n&#233;cessit&#233; d'un tel d&#233;veloppement, mais dans une optique de continuit&#233; profonde, et non de rupture ou de remise en cause.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On trouvera ci-apr&#232;s une analyse de sa pens&#233;e, extraite de mon livre &#171; &lt;i&gt;La R&#233;v&#233;lation chr&#233;tienne ou l'&#233;ternit&#233; dans le temps&lt;/i&gt; &#187; (Art&#232;ge Lethielleux 2018) pr&#233;sent&#233; ici : &lt;a href=&#034;https://www.pierredelauzun.fr/La-Revelation-chretienne-ou-l-eternite-dans-le-temps.html&#034; class=&#034;spip_url&#034;&gt;https://www.pierredelauzun.fr/La-Re...&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Centralit&#233; de l'Eglise &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Distinguer la v&#233;rit&#233; de l'erreur &#224; partir du donn&#233; r&#233;v&#233;l&#233; ? &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Que signifie une pr&#233;tention aussi extraordinaire de la part de l'Eglise catholique ? Le grand penseur qu'&#233;tait le cardinal Newman&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;John Henry Cardinal Newman An Essay on the Development of Christian Doctrine (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; est peut-&#234;tre celui qui a &#233;labor&#233; les vues les plus f&#233;condes sur ce sujet, d&#232;s le XIXe si&#232;cle : rappelons-les. Il pose d'abord le probl&#232;me du choix entre l'Eglise catholique et les autres voies chr&#233;tiennes, le point central &#233;tant de savoir si oui ou non la promesse de l'Esprit, la promesse d'infaillibilit&#233; pour prononcer le mot fatidique, a &#233;t&#233; faite &#224; l'Eglise catholique. Or dit-il si l'Esprit a r&#233;v&#233;l&#233; &#224; l'humanit&#233; les donn&#233;es de base lui permettant de trouver la voie de son salut, il a d&#251; en m&#234;me temps lui donner le moyen de comprendre, sans risque d'erreur, o&#249; &#233;tait cette v&#233;rit&#233; et comment elle pouvait se comprendre. L'Eglise pr&#233;tend pr&#233;cis&#233;ment avoir cette mission. Le point ensuite est de savoir si cette pr&#233;tention est justifi&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il convient d'abord dit-il de regarder si, dans la Tradition elle-m&#234;me, dans l'enseignement que les chr&#233;tiens ont tir&#233; de la R&#233;v&#233;lation, le r&#244;le de l'Eglise appara&#238;t assez t&#244;t. Newman rappelle &#224; ce sujet que les nombreux t&#233;moignages qui plaident en faveur de cette Eglise sont plus anciens que de nombreux &#233;l&#233;ments de foi qui sont pourtant indiscut&#233;s par les autres chr&#233;tiens : c'est le cas de l'imp&#233;ratif d'unit&#233;, du primat de Pierre, du d&#233;veloppement doctrinal des premiers si&#232;cles etc. En d'autres termes, celui qui remonte dans l'histoire de l'Eglise trouve que &lt;i&gt;les &#233;l&#233;ments qui accr&#233;ditent la th&#232;se catholique d'un r&#244;le central du magist&#232;re, apparaissent &lt;/i&gt; avant &lt;i&gt;de nombreux autres d&#233;veloppements doctrinaux que les autres chr&#233;tiens admettent pourtant&lt;/i&gt;. Il appara&#238;t donc dit-il que l'Eglise du Christ, d&#232;s qu'elle a commenc&#233; &#224; penser sur elle-m&#234;me, &#224; s'exprimer dans un langage r&#233;flexif, a mis en avant des &#233;l&#233;ments typiquement catholiques sur le magist&#232;re, bien avant qu'elle n'&#233;labore des positions de fond admises par tous les chr&#233;tiens aujourd'hui. En sens inverse, si on r&#233;cuse l'Eglise catholique, il faut remonter tr&#232;s t&#244;t dans cette n&#233;gation, pratiquement aux origines, et alors abandonner des &#233;l&#233;ments de d&#233;finition doctrinale aussi essentiels que la Trinit&#233;, l'Incarnation, la nature du Christ etc. &lt;i&gt;C'est en effet une Eglise qui est substantiellement l'Eglise catholique qui a d&#233;fini tous ces &#233;l&#233;ments essentiels du christianisme, m&#234;me protestant.&lt;/i&gt; D&#232;s lors, celui qui r&#233;cuse le catholicisme doit revenir &#224; un niveau extr&#234;mement primitif de formulation, en fait &#233;vanescent, car ant&#233;rieur aux premiers textes doctrinaux disponibles puisque ceux-ci sont d&#233;j&#224; catholiques. En revanche, qui admet cette r&#233;flexion collective et sa justesse doit reconna&#238;tre que d&#232;s les origines l'Eglise s'est comprise comme fond&#233;e en v&#233;rit&#233;, garantie par l'Esprit, et que c'est sur cette base qu'elle a proclam&#233; ces principes essentiels ; on ne peut fonder cela que sur un principe d'infaillibilit&#233; qui trouve alors sa pleine logique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A cela s'ajoute l'argument plus th&#233;ologique esquiss&#233; ci-dessus. Il para&#238;t naturel de penser que le Cr&#233;ateur a voulu intervenir dans les affaires humaines (l'Eternit&#233; dans le temps), en pr&#233;voyant de transmettre une connaissance de Lui claire et distincte, afin de r&#233;sister &#224; la formidable &#233;nergie du scepticisme. Non seulement une r&#233;v&#233;lation est indispensable, mais elle ne suffit pas : il faut en outre &lt;i&gt;un guidage, car tout discours m&#234;me r&#233;v&#233;l&#233; restera toujours susceptible d'interpr&#233;tations multiples, surtout un discours &#233;labor&#233; au cours du temps et qui est r&#233;cit d'une histoire&lt;/i&gt;. Ce qui d&#233;bouche sur un pouvoir fiable (donc infaillible). Non en faisant mat&#233;riellement dispara&#238;tre la libert&#233; de pens&#233;e, mais &lt;i&gt;en offrant un guidage pour ceux qui ont compris le v&#233;ritable sens de la confiance dans l'autorit&#233; du magist&#232;re, et qui l'acceptent&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le d&#233;veloppement doctrinal&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on comprend ainsi le r&#244;le du magist&#232;re, on constate &#224; quel point il est li&#233; &#224; la question du d&#233;veloppement doctrinal. Car s'il s'agissait d'en rester au seul texte r&#233;v&#233;l&#233;, suppos&#233; transparent, point ne serait besoin d'un magist&#232;re : on l'a dit, l'Islam en offre un exemple, le Coran &#233;tant suppos&#233; atemporel et &#8216;&#233;vident'. Dans le christianisme, le principe de d&#233;veloppement est pr&#233;sent d&#232;s les origines, et il donne son unit&#233; &#224; toute l'histoire catholique. D&#233;veloppement veut dire que la communaut&#233; des croyants a re&#231;u avec la R&#233;v&#233;lation un d&#233;p&#244;t, qu'elle est tenue non seulement de transmettre mais de d&#233;velopper, pas pour y ajouter des &#233;l&#233;ments nouveaux, mais pour le comprendre et l'expliciter dans sa pl&#233;nitude. Et que pour cela l'assistance de l'Esprit lui est donn&#233;e, dans le cadre de l'Eglise instaur&#233;e par le Christ. &lt;i&gt;C'est &#224; nouveau un ph&#233;nom&#232;ne philosophiquement remarquable, en fait unique dans l'histoire humaine, que ce d&#233;veloppement avec approfondissement, &#233;tal&#233; avec coh&#233;rence sur plusieurs si&#232;cles ou mill&#233;naires, et en outre sur plusieurs civilisations. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En langage moderne, il comporte &#224; la fois un &#233;l&#233;ment de tradition et de transmission, qui est &#233;vident, mais aussi une forme de &#8216;progr&#232;s', si on peut d&#233;tourner ce mot de l'usage actuel. On devrait en effet ne parler v&#233;ritablement de progr&#232;s que lorsque l'&#233;l&#233;ment qui suit n'annihile pas l'&#233;l&#233;ment pr&#233;c&#233;dent, mais en rend compte et le d&#233;veloppe. Si au contraire chaque nouveaut&#233; vide de sens l'&#233;poque pr&#233;c&#233;dente, d'une part on ne voit pas sur quoi elle base ses propres pr&#233;tentions au respect ; et d'autre part il est s&#251;r d'avance qu'elle sera balay&#233;e &#224; son tour. Son seul m&#233;rite est alors d'&#234;tre ce qui domine &#224; une &#233;poque donn&#233;e ; mais ce n'est pas un argument convaincant ou contraignant pour les consciences : rien n'emp&#234;che alors chacun de penser &#224; sa guise. Et bien entendu c'est exclusif d'un propos de v&#233;rit&#233;. C'est comme on le reverra plus en d&#233;tails le d&#233;faut principal de ce qu'on peut appeler l'historicisme, cette forme de relativisme appliqu&#233;e aux &#8216;v&#233;rit&#233;s' historiques successives. D&#232;s lors, pour qu'il y ait v&#233;ritablement progr&#232;s, au sens d'une situation qui est &#224; chaque &#233;tape &#8216;sup&#233;rieure' au moins dans son explicitation &#224; celles qui la pr&#233;c&#233;dent, il faut qu'il y ait communication avec le pass&#233;, c'est-&#224;-dire prise en charge de ses r&#233;sultats par ce qui suit, avec un tri justifi&#233; objectivement entre ce qui m&#233;rite de poursuivre, et le reste. Il faut donc &#224; nouveau ce qu'on appelle une tradition, pour qu'il y ait prise en charge, et une autorit&#233;, pour qu'on puisse authentifier la s&#233;lection entre les d&#233;veloppements fid&#232;les et les autres. Et la plus naturelle est celle qui non seulement a fonctionn&#233; pendant quinze ou vingt si&#232;cles ; et qui en outre nous a transmis la r&#233;f&#233;rence de base elle-m&#234;me, les Ecritures - car c'est historiquement l'autorit&#233; de l'Eglise qui nous a donn&#233; les Ecritures. Dit autrement, &#224; nouveau, &lt;i&gt;le m&#234;me mouvement qui conduit &#224; reconna&#238;tre une autorit&#233; dans les Ecritures elles-m&#234;mes, conduit &#224; en chercher une pour leur interpr&#233;tation, et &#224; reconna&#238;tre pour cela l'entit&#233; qui nous a enseign&#233; et transmis les Ecritures et les interpr&#232;te depuis les origines.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Autorit&#233; et discipline&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette optique, nous dit Newman, il est normal et n&#233;cessaire que l'Eglise demande aux fid&#232;les une adh&#233;sion &#224; son magist&#232;re. Cela n'implique pas de servitude pour notre esprit, car ce qui lui est propos&#233; est l'adh&#233;sion libre &#224; l'Esprit, coh&#233;rente avec la foi. Cela ne se traduit en pratique pas non plus par une st&#233;rilisation ; ce qu'on constate au contraire est une remarquable productivit&#233; intellectuelle, qui est caract&#233;ristique dit-il des p&#233;riodes de force de l'autorit&#233; eccl&#233;siastique. Il est &#224; noter aussi que l'autorit&#233; est en d&#233;finitive limit&#233;e &#224; un assez petit nombre de d&#233;finitions fondamentales, et toujours li&#233;e par l'Ecriture et la Tradition. En fait, les jugements priv&#233;s et la prolif&#233;ration des opinions diverses sont une caract&#233;ristique constante de la vie de l'Eglise, normale et en soi bonne ; il y a comme un jeu altern&#233; entre ces opinions et l'autorit&#233;. &lt;i&gt;L'infaillibilit&#233; correspond donc &#224; un besoin pr&#233;cis, et &#224; ce besoin seulement : limiter l'extravagance de la pens&#233;e, pas supprimer sa libert&#233;&lt;/i&gt;, et pour cela en rester &#224; un axe qui n'est que le prolongement de l'autorit&#233; d&#233;j&#224; reconnue par d&#233;finition, si on est chr&#233;tien, celle de la R&#233;v&#233;lation. Quel est le poids qu'exerce par exemple sur l'esprit ou la conscience l'obligation actuelle de croire &#224; l'Immacul&#233;e conception ? On sait que saint Bernard ou saint Thomas n'&#233;taient pas convaincus de cette id&#233;e, alors non d&#233;finie comme dogme. Mais dit Newman s'ils vivaient aujourd'hui, ils l'accepteraient ; car cette acceptation est le fruit de la lente construction de l'Eglise, et de si&#232;cles de d&#233;bats. En l'esp&#232;ce, huit si&#232;cles pour une d&#233;finition nouvelle. Mais qui d&#233;sormais appara&#238;t pleinement naturelle, du moins aux esprits ouverts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il peut en revanche para&#238;tre plus difficile &#224; comprendre, du moins &#224; notre &#233;poque, que l'autorit&#233; eccl&#233;siale puisse intervenir dans la discipline ordinaire de l'Eglise, en particulier en mati&#232;re de livres, de morale personnelle etc. En effet l'Eglise elle-m&#234;me reconna&#238;t ne pas &#234;tre infaillible en la mati&#232;re : de quel droit alors imposer ses vues ? Mais comme dit Newman, on peut en dire autant des communaut&#233;s protestantes, qui ne se privent pas d'exercer un contr&#244;le mutuel. A notre &#233;poque, on pourrait ajouter, a fortiori, que l'opinion publique, ou les m&#233;dias, exercent une surveillance comparable, de fa&#231;on parfois sourcilleuse (le politiquement correct). Mais au-del&#224; de ces consid&#233;rations, l'important est de voir le r&#244;le de cette autorit&#233;, qui est de guidage collectif. Il s'agit en d&#233;finitive du devoir du pasteur d'orienter les choses au mieux, et notamment de prot&#233;ger ce qui dans la vie collective peut &#234;tre menac&#233; par des initiatives anarchiques&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ce peut &#234;tre notamment pour des raisons de maturation : il existe des (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Pour l'individu, il s'agit de tenir compte de la remarque qui lui est faite par son pasteur, qu'il ne peut pas ignorer. Personne ne lui demande une discipline int&#233;rieure hypocrite ; mais il doit tenir compte de la l&#233;gitime r&#233;gulation collective, m&#234;me s'il n'est pas d'accord avec une d&#233;cision particuli&#232;re&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Newman ajoute que les s&#233;v&#233;rit&#233;s pass&#233;es &#233;taient en g&#233;n&#233;ral justifi&#233;es, avec (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La question des non-catholiques&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment alors traiter le cas de ceux qui se trouvent dans un contexte tel que l'acc&#232;s &#224; cette tradition, et plus encore l'acceptation de cette autorit&#233;, ne vont pas pour eux de soi, ce qui est le cas notamment des non-chr&#233;tiens ou des non-catholiques, notamment s'ils sont n&#233;s tels ? Car les m&#234;mes motifs de fid&#233;lit&#233; &#224; sa tradition peuvent les pousser &#224; rester non-chr&#233;tiens ou non-catholiques. Selon Newman, on arrive &#224; la v&#233;rit&#233; par une accumulation de probabilit&#233;s. Mais pour passer de ces probabilit&#233;s &#224; la foi, la force motrice est J&#233;sus-Christ ; elle n'op&#232;re que si notre volont&#233; coop&#232;re avec Lui. En d'autres termes, les arguments intellectuels ne suffisent pas pour deux raisons : d'une part parce qu'ils ne s'imposent pas avec l'&#233;vidence implacable d'une d&#233;monstration math&#233;matique ; et d'autre part parce que m&#234;me si une d&#233;monstration tr&#232;s solide &#233;tait apport&#233;e, et que bien s&#251;r la gr&#226;ce &#233;tait pr&#233;sente, il serait toujours possible de la refuser, du fait du libre-arbitre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur la base de son exp&#233;rience personnelle (il vient de l'anglicanisme), Newman nous dit que quelqu'un qui part d'une conception erron&#233;e, mais reposant sur une tradition respectable, doit la poursuivre avec une fid&#233;lit&#233; ob&#233;issante. La voie juste consiste donc d'abord &#224; embrasser la religion qui est devant nous - m&#234;me s'il se trouve qu'elle est par ailleurs objectivement fausse. En effet, les semences de v&#233;rit&#233; qu'elle contient ont un pouvoir d'autocorrection et de germination, de sorte que si Dieu le veut, on sera conduit &#224; approfondir sa foi et de ce fait, par ob&#233;issance encore, &#224; l'abandonner si elle est erron&#233;e. On est ici tr&#232;s loin des conceptions modernes (d'ailleurs incoh&#233;rentes) qui admettent l'&#233;quivalence des voies : il y a une voie juste, qui est dans cette optique la foi catholique ; mais en m&#234;me temps des situations culturelles, sociales ou historiques diverses conduisent de nombreux hommes &#224; ne pas la conna&#238;tre. Qu'ils embrassent alors avec loyaut&#233; et fid&#233;lit&#233; leur religion, et l'approfondissent avec honn&#234;tet&#233; ; et ils pourront d&#233;couvrir la voie v&#233;ritable, si cela correspond &#224; ce que la Providence souhaite et au vu de leur situation. A condition, ajouterai-je, de rester attentifs &#224; la voix qui leur parle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La th&#232;se oppos&#233;e : le &#171; lib&#233;ralisme &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La conception oppos&#233;e &#224; celle-ci est ce que Newman appelle &#8216;lib&#233;ralisme', qu'on peut r&#233;sumer comme suit : fonder les doctrines religieuses sur la raison, la compr&#233;hension qu'on en a, ou l'opinion ; ne pas accepter d'autorit&#233; ext&#233;rieure ; mettre la science au-dessus de la R&#233;v&#233;lation ; soumettre le christianisme &#224; l'Histoire (c'est-&#224;-dire le relativiser historiquement) ; donner un caract&#232;re absolu aux jugements priv&#233;s ou &#224; la conscience - m&#234;me immoraux ; consid&#233;rer que le pouvoir la&#239;c n'a pas le devoir de maintenir la v&#233;rit&#233; religieuse ou inversement qu'il peut r&#233;guler les mati&#232;res religieuses ; dire que le peuple est la seule source l&#233;gitime du pouvoir ; estimer que la connaissance est en soi source de vertu. Cette simple &#233;num&#233;ration montre l'importance de la r&#233;volution copernicienne qu'a op&#233;r&#233;e le XIXe si&#232;cle ; elle reste, comme on le voit, de nos jours plus que jamais d'actualit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Newman consid&#232;re que ce &#8216;lib&#233;ralisme' est une fausse libert&#233; de pens&#233;e, notamment lorsqu'elle s'applique &#224; des domaines que l'esprit humain est incapable de ma&#238;triser et m&#234;me de saisir. Ce point est &#224; mon sens essentiel : il nous rappelle que, au vu des &#233;l&#233;ments pr&#233;c&#233;dents, dans un cadre de foi, &lt;i&gt;l'utilisation d'une d&#233;marche de jugement purement individuel appliqu&#233;e &#224; la R&#233;v&#233;lation est irrationnelle&lt;/i&gt;. Ce qui fonde le primat de la pens&#233;e individuelle &#8216;lib&#233;rale' est en r&#233;alit&#233; une sorte de nouvelle foi, non plus en Dieu, mais &#171; en l'homme &#187; ainsi con&#231;u. Mais, et le point est essentiel, &lt;i&gt;qui &#233;rige la pens&#233;e individuelle en juge absolu se ferme alors&lt;/i&gt; ipso facto &lt;i&gt;&#224; la R&#233;v&#233;lation&lt;/i&gt;. La capacit&#233; de pens&#233;e individuelle est incommensurable &#224; Dieu. Elle doit donc, dit-il, &#234;tre remplac&#233;e par la question : o&#249;, quand et comment Dieu s'est-il r&#233;v&#233;l&#233; ? L'exp&#233;rience montre en outre la st&#233;rilit&#233; anarchique de l'exploration individuelle en la mati&#232;re, faute de crit&#232;re objectif. Plus profond&#233;ment, dit-il, ce sont tous les principes premiers qui &#233;chappent &#224; la capacit&#233; cr&#233;atrice individuelle. Tout individu qui pense ou ressent quoi que ce soit consciemment le fait &#224; partir de donn&#233;es et de r&#233;f&#233;rences qui &#224; 99% sont issues de la soci&#233;t&#233; qui l'entoure et donc de ce qu'on peut appeler au sens large la tradition. Affirmer le primat cr&#233;ateur exclusif de la conscience individuelle est donc inepte en g&#233;n&#233;ral, et totalement dans un domaine comme la foi, qui d&#233;passe infiniment par nature ces capacit&#233;s individuelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; une cons&#233;quence particuli&#232;re, inattendue pour l'esprit moderne, qui est ce que Newman traite sous le terme d'&#171; &#233;conomie &#187;, et qui consiste &#224; ne pas expliquer, par principe, une doctrine sacr&#233;e &#224; quelqu'un qui n'est pas pr&#233;par&#233; pour cela. Ce qu'il rapproche du pr&#233;cepte &#233;vang&#233;lique : ne pas jeter de perles aux pourceaux. Dans la Bible, la Providence n'a r&#233;v&#233;l&#233; que progressivement les v&#233;rit&#233;s qu'elle enseignait. Par exemple Dieu a longtemps accept&#233; que soit faite de Lui une pr&#233;sentation en partie anthropomorphique, car les esprits n'&#233;taient pas pr&#234;ts &#224; comprendre ce que pouvait &#234;tre un Esprit infini, incommensurable &#224; l'homme. En d'autres termes, &lt;i&gt;si la foi rel&#232;ve d'un domaine qui transcende la capacit&#233; spontan&#233;e de la raison individuelle, on ne doit tenter de la transmettre qu'&#224; celui qui est pr&#234;t pour cela&lt;/i&gt; - non pas &#224; quelqu'un qui aurait la formation intellectuelle appropri&#233;e, mais &#224; qui est m&#251;r. Nous retrouvons le r&#244;le essentiel du temps, cette fois du temps du d&#233;veloppement personnel&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir ici mon Temps Histoire Eternit&#233;, Parole et Silence 2005. ; pr&#233;sent&#233; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Car au fond, la foi est affaire de relations entre personnes, qui se d&#233;roulent toujours dans le temps. Ce qui nous &#233;claire aussi &lt;i&gt;un paradoxe apparent d&#233;j&#224; &#233;voqu&#233; : le domaine de la Foi, qui nous rapporte &#224; une Eternit&#233; plus radicalement hors du temps que toutes les v&#233;rit&#233;s scientifiques ou philosophiques, voit son apprentissage et sa compr&#233;hension, individuelle comme collective, s'inscrire bien plus que celles-ci dans un d&#233;roulement temporel. Car cet apprentissage de l'Eternit&#233; est transformation, et nous ne devenons autres (et nous-m&#234;mes) qu'au fil du temps.&lt;/i&gt; C'est bien par le temps que nous nous ouvrons &#224; l'Eternit&#233;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le d&#233;veloppement de la doctrine chr&#233;tienne selon Newman&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le d&#233;veloppement d'une id&#233;e en g&#233;n&#233;ral, selon Newman&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste &#171; la question du d&#233;veloppement dans le temps de l'explicitation de la R&#233;v&#233;lation, notamment dans le travail de formulation et d'authentification du magist&#232;re. Newman est &#224; nouveau celui qui a propos&#233; sur ce point la conception la plus &#233;labor&#233;e. Il fournit un heureux antidote aux th&#232;ses que nous venons d'&#233;voquer. Comme comprend-il la possibilit&#233; d'un d&#233;veloppement fid&#232;le, dans le temps, d'une v&#233;rit&#233; en soi immuable, qui appartient au d&#233;p&#244;t de la foi et &#233;tait donc pr&#233;sente dans la R&#233;v&#233;lation d&#232;s le d&#233;but ? Son id&#233;e de base est la distinction fondamentale &#224; faire entre raison explicite et raison implicite : &lt;i&gt;on peut avoir une id&#233;e claire d'une doctrine, la &#8216;poss&#233;der', sans pour autant &#234;tre &#224; m&#234;me d'en exprimer toute la logique et toutes les cons&#233;quences.&lt;/i&gt; Dans la vie courante elle-m&#234;me, on peut avoir une vision sans pouvoir l'expliciter, voire m&#234;me sans en &#234;tre conscient. En mati&#232;re religieuse, cette constatation implique que l'absence de formulation dogmatique pendant une p&#233;riode ne l'emp&#234;che pas d'&#234;tre pr&#233;sente de fa&#231;on latente, plus ou moins ressentie mais non exprimable, dans les p&#233;riodes ant&#233;rieures. &lt;i&gt;Une v&#233;rit&#233; peut rester inexprim&#233;e pendant des si&#232;cles, alors m&#234;me qu'elle a &#233;t&#233; &#8216;la vie secr&#232;te de millions d'&#226;mes fid&#232;les'. &lt;/i&gt; Le point central est la coexistence de ces deux termes : d'un c&#244;t&#233;, l'id&#233;e n'a pas &#233;t&#233; d&#233;velopp&#233;e explicitement, voire pas m&#234;me consciemment ; mais de l'autre, elle a pu et peut effectivement habiter et mouvoir des &#234;tres, dans sa v&#233;rit&#233;. Cela veut dire aussi que le d&#233;veloppement ult&#233;rieur ne peut &#234;tre une addition au sens propre : &#171; &lt;i&gt;l'Eglise n'en sait pas plus que ne le savaient les Ap&#244;tres&lt;/i&gt; &#187; (Essay op. cit. p. xxiii), &lt;i&gt;qui avaient la pl&#233;nitude de la r&#233;v&#233;lation&lt;/i&gt;. Ils pouvaient donc avoir les id&#233;es sans en &#234;tre explicitement conscients. &#171; &lt;i&gt;They would without words know all the truths concerning the high doctrines of theology, which controversialists after them have [&#8230;] reduced to formulae, and developed through arguments&lt;/i&gt;. &#187; Jusqu'&#224; leur d&#233;veloppement explicite, de telles id&#233;es sont tenues par l'Eglise implicitement, donc sans les soumettre &#224; ses pouvoirs de r&#233;flexion et de raisonnement&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#8220;implicitly and without subjecting them to its reflecting and reasoning (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Mais un ap&#244;tre qui aurait &#233;t&#233; plac&#233; devant une interrogation formelle comme le fera ult&#233;rieurement l'Eglise, aurait r&#233;pondu la m&#234;me chose qu'elle, parce que sa doctrine implicite est la m&#234;me que la sienne, et aussi compl&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dit autrement, il faut aller au-del&#224; de la mat&#233;rialit&#233; du langage : dans le d&#233;veloppement de la foi, il n'y a pas eu adjonction r&#233;guli&#232;re d'id&#233;es ou de th&#232;mes nouveaux, non attest&#233;s par la foi initiale, mais au contraire d&#232;s le d&#233;but une intuition g&#233;n&#233;rale, renfermant tous les aspects peu &#224; peu explicit&#233;s P&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;. Grelot La foi en J&#233;sus-Christ &#224; l'aube du christianisme. Revue thomiste T. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le cas du christianisme, cette analyse prend un sens et une dimension particuli&#232;re, puisque la Providence est l&#224; pour garantir cette fid&#233;lit&#233;. Mais le point de d&#233;part est pr&#233;sent&#233; par Newman comme g&#233;n&#233;ral et potentiellement valable pour toutes les id&#233;es ou doctrines (il nous cite ainsi le droit divin des rois, les droits de l'homme, le libre-&#233;change, l'utilitarisme, l'&#233;picurisme etc.&#8230;). Au d&#233;but nous dit-il (p. 37), ceux qui s'en sont convaincus ne les connaissent pas de fa&#231;on claire et explicite, d'o&#249; une agitation g&#233;n&#233;rale, et des conflits entre interpr&#233;tations possibles. Puis petit &#224; petit les diff&#233;rents aspects en sont mis en lumi&#232;re, et un enseignement bien d&#233;fini &#233;merge, combinant les aspects vari&#233;s que chacun avait vu s&#233;par&#233;ment, de sorte qu'elle est, de fa&#231;on alors visible, &#171; pour chaque esprit s&#233;par&#233;ment ce qu'au d&#233;but elle n'&#233;tait qu'&#224; eux tous pris ensemble &#187;. Elle sera &#233;galement confront&#233;e et aux autres doctrines, plus ou moins rivales, et aux circonstances concr&#232;tes, g&#233;ographiques, sociales etc., dans un vaste travail individuel et collectif. Elle pourra alors devenir, selon le cas, base ou r&#233;f&#233;rence de tel ou tel aspect de la vie collective, sans cesser d'&#234;tre la m&#234;me id&#233;e de d&#233;part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un tel d&#233;veloppement est dit-il n&#233;cessaire, et m&#234;me vital. Comme il le note, on dit parfois que le ruisseau est plus clair pr&#232;s de sa source ; mais ce n'est pas vrai d'une id&#233;e (p. 40), car elle d&#233;marre au contraire trouble et m&#233;lang&#233;e, et doit s'&#233;purer de ce qui lui est &#233;tranger ou temporaire. Au d&#233;part, on ne sait pas ce qu'elle va donner ; et elle peut rester pendant longtemps inactive. Elle est expos&#233;e &#224; des d&#233;fis, dangers et mutations. &#171; Elle change pour rester la m&#234;me &#187; (&lt;i&gt;it changes with them in order to remain the same&lt;/i&gt;) ; et c'est in&#233;vitable : &#171; ici-bas vivre c'est changer, et &#234;tre parfait c'est avoir chang&#233; souvent &#187; (&lt;i&gt;here below to live is to change, and to be perfect is to have changed often&lt;/i&gt;). Notons ce point important : d'un c&#244;t&#233; ce changement formel est n&#233;cessaire et b&#233;n&#233;fique ; mais d'une autre c&#244;t&#233; l'id&#233;e reste au fond la m&#234;me. Remarquons incidemment ici que nous retrouvons en un sens la dualit&#233; entre le temps et l'&#233;ternit&#233;. Comprenons en outre que ce d&#233;veloppement n'a rien &#224; voir avec la d&#233;duction d'un th&#233;or&#232;me &#224; partir d'un autre : ce n'est pas une pure d&#233;duction logique, accessible d&#232;s le d&#233;part &#224; tout esprit rationnel et comp&#233;tent. C'est un d&#233;veloppement qui n'est possible que dans le cours de l'histoire, par confrontation avec d'autres doctrines et avec des r&#233;alit&#233;s sociales, politiques et culturelles diverses ; et c'est un travail collectif&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;On retrouve ici certaines des intuitions fortes du pape Fran&#231;ois (laisser (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Sa fid&#233;lit&#233; essentielle &#224; l'id&#233;e de d&#233;part n'est en rien incompatible avec des d&#233;veloppements futurs. En d'autres termes c'est un &lt;i&gt;m&#251;rissement&lt;/i&gt;. En outre (pp. 56 sqq.), &#171; plus une id&#233;e doit &#234;tre consid&#233;r&#233;e vivante, plus vari&#233;s seront ses aspects &#187;, et &#171; plus sa nature sera sociale et politique, plus les questions qu'elle soul&#232;ve seront compliqu&#233;es et subtiles, et plus son cours sera long et riche en &#233;v&#233;nements &#187;. &lt;i&gt;C'est donc sur ce domaine social et politique que l'attention doit se porter plus particuli&#232;rement. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le d&#233;veloppement du christianisme &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait objecter que dans le cas du christianisme la base de la doctrine est donn&#233;e dans les Ecritures. Mais ces id&#233;es que la lettre du texte transmet, qui vont de l'&#233;crivain sacr&#233; &#224; son lecteur, la question est nous dit-il de savoir si &#171; elles atteignent le lecteur aussit&#244;t, compl&#232;tes et pr&#233;cises d&#232;s la premi&#232;re perception, ou si elles s'ouvrent dans son intellect et croissent jusqu'&#224; leur perfection avec le cours du temps &#187;. Or en pratique dit-il il est &#171; extravagant &#187; de penser que le Nouveau testament &#171; comprend les lin&#233;aments de toutes les formes possibles qu'un message divin assumera une fois soumis &#224; une multitude d'esprits &#187;. Ceci est particuli&#232;rement vrai de la part d'une religion enseign&#233;e par un Dieu incarn&#233;. Rien n'implique donc qu'il doive &#233;chapper sur ce point au sort commun aux autres r&#233;alit&#233;s humaines A cela s'ajoute le fait qu'il s'agit d'une religion &#224; vocation universelle, adapt&#233;e &#224; toutes les &#233;poques et les lieux ; il ne peut donc que &#171; varier en relation [&#8230;] avec le monde environnant, et donc se d&#233;velopper &#187;. Nous retrouvons ici la limite issue du fait m&#234;me que les textes r&#233;v&#233;l&#233;s ont &#233;t&#233; r&#233;dig&#233;s &#224; des &#233;poques pr&#233;cises, dans des langages donn&#233;s, et qu'ils sont donc en soi incapables de tout dire dans le d&#233;tail pour toujours. Ce d&#233;veloppement est en outre pr&#233;vu par les Ecritures (p. 73), comme en t&#233;moignent les paraboles sur le Royaume des Cieux et sa croissance (comparaison avec la graine de moutarde). On remarque ici, nous dit-il, le double caract&#232;re spontan&#233; et progressif de ce d&#233;veloppement. Comme tout d&#233;veloppement v&#233;ritable, ce n'est pas le fruit d'une volont&#233;, d'un enthousiasme ou d'un raisonnement ; cela r&#233;sulte de son &#171; pouvoir inn&#233; d'expansion dans l'esprit &#187;, li&#233; avec l'effort de r&#233;flexion et avec le d&#233;veloppement moral de l'esprit consid&#233;r&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une sp&#233;cificit&#233; de la R&#233;v&#233;lation, par rapport &#224; la religion naturelle, est en outre comme on sait l'introduction d'un facteur d'autorit&#233; (pp. 86 sqq.). La R&#233;v&#233;lation &#171; consiste dans la manifestation de l'invisible Puissance divine, ou dans la substitution de la voix d'un L&#233;gislateur &#224; la voix de la conscience &#187;. La conscience en revanche caract&#233;rise la religion naturelle. Or dit-il il faut ob&#233;ir &#224; l'une et &#224; l'autre, &#224; la conscience tout comme &#224; l'autorit&#233; de l'Eglise, m&#234;me si elles peuvent se tromper (sauf dans certains cas pour la seconde). A nouveau, la lecture de la Bible &#224; elle seule ne suffit pas ; nous avons besoin d'un guide. C'est la fameuse r&#233;plique de l'Ethiopien &#224; l'ap&#244;tre Philippe : comment puis-je comprendre les Ecritures, si je n'ai pas de guide ? D'o&#249; le r&#244;le de l'Eglise, d'autant plus convaincant qu'elle est la seule &#224; avoir cette pr&#233;tention &#224; l'infaillibilit&#233; : &#224; nouveau, s'il y a R&#233;v&#233;lation, il doit y avoir une autorit&#233; pour nous guider, et c'est la seule disponible. Il nous montre par ailleurs (notamment p. 95) avec force que le corps de doctrine d&#233;velopp&#233; par l'Eglise catholique est le seul coh&#233;rent et indiscut&#233; dans sa sph&#232;re, et qu'il n'a pas de rival comparable. En bref, le fait de base est l'existence m&#234;me de ces d&#233;veloppements et leur unicit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ajoute que, dans une r&#233;alit&#233; comme celle du christianisme, d'abord &#171; il ne peut pas ne pas y avoir de d&#233;veloppements ; et ils sont n&#233;cessairement divins puisque le christianisme est divin &#187; ; ensuite &#171; ce sont ceux qui existent, puisqu'il n'y en a pas d'autres &#187; ; et enfin &#171; on les trouve justement l&#224; o&#249; des d&#233;veloppements vrais devaient &#234;tre trouv&#233;s, c'est-&#224;-dire dans les si&#232;ges historiques de l'enseignement apostolique et dans les maisons pleines d'autorit&#233; de tradition imm&#233;moriale &#187;. En outre (p. 155) de tels d&#233;veloppements sont in&#233;vitables, avec le temps et le besoin (&lt;i&gt;doctrine cannot but develop as time proceeds and need arises&lt;/i&gt;) et ils &#171; font partie du syst&#232;me divin, et [&#8230;] donc il est l&#233;gal, ou plut&#244;t n&#233;cessaire, d'interpr&#233;ter les mots et les actions de l'Eglise des d&#233;buts au moyen de l'enseignement plus d&#233;termin&#233; de l'Eglise ult&#233;rieure &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;That its developments are parts of the Divine system, and that therefore it (&#8230;)&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; . Ce point est significatif : &lt;i&gt;il l&#233;gitime l'usage des outils d&#233;velopp&#233;s ult&#233;rieurement pour comprendre les premi&#232;res &#233;tapes, loin de toute survalorisation f&#233;tichiste des seules pratiques de la primitive Eglise&lt;/i&gt;. Un bon exemple de tels d&#233;veloppements est selon lui celui de l'institution du pape et des &#233;v&#234;ques. L'&#233;mergence des &#233;v&#234;ques s'est faite nous dit-il &#224; la suite de troubles locaux ; puis celle de la papaut&#233;, &#224; la suite de troubles au niveau &#339;cum&#233;nique. Mais cela ne vaut pas dire qu'elles n'&#233;taient pas latentes - y compris dans la doctrine. Simplement cela n'a &#233;merg&#233; explicitement qu'avec le besoin. Les phrases de l'Evangile fondant la papaut&#233; n'ont pris leur sens plein que lorsque le besoin d'affirmation de celle-ci est devenu manifeste (et que les pers&#233;cutions sont pass&#233;es) ; et alors ce r&#244;le a &#233;t&#233; g&#233;n&#233;ralement accept&#233;, ce qui montre qu'il &#233;tait latent d&#232;s la p&#233;riode ant&#233;rieure (p. 151). L'autorit&#233; notamment doctrinale de Pierre et de ses successeurs, appuy&#233;e par les textes &#233;vang&#233;liques, pouvait op&#233;rer bien avant qu'on la traduise dans des dogmes ; de fait celui de l'infaillibilit&#233; a attendu le XIXe si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Crit&#232;res d'un d&#233;veloppement fid&#232;le : les notes&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Naturellement un tel d&#233;veloppement doit, pour que ce terme soit justifi&#233;, &#234;tre fid&#232;le &#224; l'id&#233;e de d&#233;part. En effet il est non seulement concevable, mais r&#233;guli&#232;rement observ&#233;, que l'&#233;volution d'une id&#233;e ou d'une doctrine aboutisse &#224; sa corruption (pp. 170 sqq.), comprise comme la destruction d'un organisme qui ne fonctionne plus conform&#233;ment &#224; son &#234;tre. Dans le cas du message r&#233;v&#233;l&#233; une telle hypoth&#232;se serait d&#233;vastatrice. Encore faut-il pouvoir v&#233;rifier si c'est le cas. Pour cela Newman propose des crit&#232;res, qu'il appelle &#171; notes &#187;, qui sont surtout des crit&#232;res de coh&#233;rence. Passons-les en revue. On commencera par trois notes de coh&#233;rence et de permanence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re note est &lt;i&gt;la pr&#233;servation du &#8216;type', ce qu'on peut appeler la permanence dans l'&#234;tre&lt;/i&gt; de ce que l'on consid&#232;re, comme c'est le cas pour un animal dans son processus de croissance, qui reste fid&#232;le au type. Cela peut comporter des modifications substantielles, comme entre l'&#339;uf et l'oiseau. Pour cela, ce qui compte n'est pas la forme ext&#233;rieure : elle s'est maintenue entre la r&#233;publique romaine et le pouvoir imp&#233;rial d'Auguste, alors que la r&#233;alit&#233; &#233;tait radicalement modifi&#233;e ; tandis que, inversement, l'abandon trois si&#232;cles plus tard de ces formes par Diocl&#233;tien n'a pas chang&#233; la substance du pouvoir imp&#233;rial. Le maintien des formes ext&#233;rieures est m&#234;me souvent un mauvais signe, un signe de trahison par insuffisante adaptation, comme le montre l'histoire des Juifs dans l'Ancien testament. L'Evangile a accompli la Loi, alors m&#234;me qu'il pr&#233;sentait apparemment de notables diff&#233;rences par rapport &#224; elle (p. 177).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La deuxi&#232;me note est &lt;i&gt;le respect des principes constitutifs&lt;/i&gt;. Les principes sont ce qu'il y a de permanent dans le d&#233;veloppement, ce qui ne se modifie pas, et qui est abstrait et g&#233;n&#233;ral. Ils se distinguent donc fondamentalement des doctrines, qui peuvent varier au cours de l'&#233;volution. Par l&#224; m&#234;me, ils peuvent n'appara&#238;tre que plus tard qu'elles dans l'&#233;volution, &#224; proportion m&#234;me de leur r&#244;le plus fondamental. En cas d'h&#233;r&#233;sie, ils sont un meilleur test que la doctrine, car si celle-ci change, les principes restent ; la doctrine peut passer d'un extr&#234;me &#224; l'autre, sans que l'orientation de base change ; par exemple, dans le cas du protestantisme, le principe de libre examen est un facteur commun permanent, au-del&#224; des fluctuations des' &#8216;sectes' dans tous les sens possibles. De sorte dit-il que le protestantisme (dont il vient lui-m&#234;me), d&#232;s qu'il affirme quelque chose, soit proclame des principes catholiques sans pouvoir les fonder, soit erre sur la base de son principe (de libre examen), mais sans pouvoir construire (p. 182).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La quatri&#232;me note est &lt;i&gt;la coh&#233;rence logique&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Essay op. cit. pp. 189 sqq. Je garde les noms des notes de Newman, mais dans (&#8230;)&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Cela ne signifie pas que le d&#233;veloppement se fasse par raisonnement logique &#224; partir de points de d&#233;part, comme on l'a vu. Mais cela implique que les &#233;tapes ult&#233;rieures restent logiquement coh&#233;rentes avec les standards des &#233;tapes ant&#233;rieures. La logique est un facteur de v&#233;rification de coh&#233;rence ex post, suivant le d&#233;veloppement naturel de la doctrine ; ce peut &#234;tre &#224; l'occasion aussi un facteur de d&#233;couverte et d'exploration. Ceci n'a cependant rien &#224; voir avec le rationalisme, qui voit dans la logique le seul facteur de d&#233;veloppement possible, voire le seul fondement, au d&#233;triment de la foi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s ces trois notes, on trouve un ensemble de crit&#232;res qui sont de coh&#233;rence dans la temporalit&#233;. La troisi&#232;me note est ainsi le pouvoir d'assimilation. L'id&#233;e est que ce qui est vivant cro&#238;t, et qu'il le fait en s'emparant et en assimilant des &#233;l&#233;ments ext&#233;rieurs (pp. 185 sqq.). Une conception vivante est capable de prendre des &#233;l&#233;ments ext&#233;rieurs &#224; elle et de se les assimiler. Une doctrine s&#251;re de soi et vivante a plus de libert&#233; pour assimiler, au-del&#224; des formes, qu'une doctrine fragile, qui s'en remet aux formes &#233;prouv&#233;es. Ceci se voit dit-il dans la libert&#233; d'allure de l'Eglise romaine. La cinqui&#232;me note est l'anticipation du futur. Cela veut dire que si une th&#232;se se d&#233;veloppe organiquement, on doit trouver dans ses d&#233;buts une anticipation de ce qui se d&#233;veloppera par la suite, m&#234;me si c'est de fa&#231;on primitive et partielle (pp. 195 sqq.). La sixi&#232;me note est une action conservatrice &#224; l'&#233;gard du pass&#233;, c'est-&#224;-dire le respect des acquis des &#233;tapes ant&#233;rieures du d&#233;veloppement (pp. 199 sqq.), tel que, en r&#233;action contre certaines caract&#233;ristiques d'une &#233;tape ant&#233;rieure, on ne va pas au-del&#224; du raisonnable, en remettant en cause ce qui en fait la valeur profonde. &#171; A true development then may be described as one which is conservative of the course of antecedent developments being really those developments and something besides them : it is an addition which illustrates, not obscures, corroborates, not corrects, the body of thought from which it proceeds ; and this is it characteristic as contrasted with a corruption&#8221;. On retrouve cette caract&#233;ristique de la doctrine orthodoxe, qui int&#232;gre toutes les r&#233;alit&#233;s et v&#233;rit&#233;s partielles des doctrines qu'elle rencontre. La septi&#232;me note est enfin la permanence de la vigueur ou vitalit&#233; (pp. 185 sqq.). La dur&#233;e est le signe d'un d&#233;veloppement fid&#232;le, maintenu sur dur&#233;e longue. Les h&#233;r&#233;sies sont normalement de dur&#233;e courte, et les aberrations ne durent pas. La t&#233;nacit&#233; est un signe de permanence de l'id&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;sum&#233;, la force d'une id&#233;e va au-del&#224; de son expression, tout en &#233;tant lisible &#224; travers celle-ci : c'est ce qui est capable, &#224; del&#224; des fluctuations de l'expression ou de points d'application nouveaux, de demeurer dans sa figure, fid&#232;le &#224; ses principes, coh&#233;rent logiquement, ne r&#233;cusant pas ses expressions ant&#233;rieures, annon&#231;ant ses d&#233;veloppement futurs, capable d'int&#233;grer des &#233;l&#233;ments ext&#233;rieurs et de d&#233;fendre ses principes de base et de durer. Ce qui traduit bien entendu la permanence dans le temps de sa fid&#233;lit&#233; &#224; son principe, qui est en l'esp&#232;ce &#233;ternel. &#187;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;John Henry Cardinal Newman &lt;i&gt;An Essay on the Development of Christian Doctrine&lt;/i&gt; University of Notre Dame Press, Notre Dame IN, USA ; 1989 (edition of 1888).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ce peut &#234;tre notamment pour des raisons de maturation : il existe des explorations mentales en soi justifi&#233;es, mais qui peuvent &#234;tre pr&#233;matur&#233;es dans un contexte donn&#233;, c'est-&#224;-dire dont l'&#233;lucidation doit &#234;tre renvoy&#233;e aux g&#233;n&#233;rations futures. Le bien collectif peut alors justifier une certaine prudence.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Newman ajoute que les s&#233;v&#233;rit&#233;s pass&#233;es &#233;taient en g&#233;n&#233;ral justifi&#233;es, avec le recul dont nous disposons.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir ici mon &lt;i&gt;Temps Histoire Eternit&#233;&lt;/i&gt;, Parole et Silence 2005. ; pr&#233;sent&#233; dans &lt;a href=&#034;https://www.pierredelauzun.fr/Temps-Histoire-Eternite.html&#034; class=&#034;spip_url&#034;&gt;https://www.pierredelauzun.fr/Temps...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#8220;&lt;i&gt;implicitly and without subjecting them to its reflecting and reasoning powers&lt;/i&gt;&#8221;. pp. 191-192.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;. Grelot La foi en J&#233;sus-Christ &#224; l'aube du christianisme. Revue thomiste T. XCIX N&#176; 3 juillet-septembre 1999 pp. 539 sqq.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;On retrouve ici certaines des intuitions fortes du pape Fran&#231;ois (laisser m&#251;rir les choses avec le temps, ne pas aiguiser les conflits, prendre du recul par rapport aux id&#233;es insuffisamment &#233;labor&#233;es, viser une conception d'ensemble sans exclure une dimension etc.).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;That its developments are parts of the Divine system, and that therefore it is lawful, or rather necessary, to interpret the words and deeds of the earlier Church by the determinate teaching of the later.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Essay&lt;/i&gt; op. cit. pp. 189 sqq. Je garde les noms des notes de Newman, mais dans un ordre diff&#233;rent.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Plaidoyer pour la diversit&#233; du rite romain</title>
		<link>https://www.pierredelauzun.fr/Plaidoyer-pour-la-diversite-du-rite-romain.html</link>
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		<dc:date>2025-06-10T16:23:11Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Rite extraordinaire</dc:subject>
		<dc:subject>Traditionnaliste</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Pourquoi cette question ? Le succ&#232;s du P&#232;lerinage de Chartres et surtout l'&#233;lection de L&#233;on XIV ont relanc&#233; le d&#233;bat sur la place du rite dit tridentin. On sait qu'il avait re&#231;u du pape Beno&#238;t XVI un statut sous le nom de rite extraordinaire, comportant notamment une autorisation large de pratique par les pr&#234;tres catholiques de rite latin. Ce statut a &#233;t&#233; r&#233;voqu&#233; par le pape Fran&#231;ois qui en a mis en place un qui est tr&#232;s restrictif, affirmant en outre que le rite de 1969 est l'unique (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pierredelauzun.fr/IMG/logo/church-750251_640.jpg?1787417295' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='107' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pourquoi cette question ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le succ&#232;s du P&#232;lerinage de Chartres et surtout l'&#233;lection de L&#233;on XIV ont relanc&#233; le d&#233;bat sur la place du rite dit tridentin. On sait qu'il avait re&#231;u du pape Beno&#238;t XVI un statut sous le nom de rite extraordinaire, comportant notamment une autorisation large de pratique par les pr&#234;tres catholiques de rite latin. Ce statut a &#233;t&#233; r&#233;voqu&#233; par le pape Fran&#231;ois qui en a mis en place un qui est tr&#232;s restrictif, affirmant en outre que le rite de 1969 est l'unique forme du rite romain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contrairement &#224; ce qui a &#233;t&#233; dit alors, il est manifeste que ces d&#233;cisions sont contradictoires. Non seulement nous ne sommes &#233;videmment pas dans le domaine de l'infaillibilit&#233;, mais pas m&#234;me dans celui de la continuit&#233;. Le champ est donc ouvert pour une &#233;volution possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fait est que malgr&#233; la pression hostile, ce rite continue &#224; attirer un nombre appr&#233;ciable de fid&#232;les, m&#234;me s'il est minoritaire, et qu'il a une vertu &#233;vang&#233;lisatrice, comme en t&#233;moigne entre autres le succ&#232;s de ce p&#232;lerinage. Il est ind&#233;niable qu'il exprime un sensibilit&#233; diff&#233;rente du rite de 1969 : beaucoup plus verticale, tourn&#233;e vers l'adoration et la transcendance. Mais c'est en r&#233;alit&#233; plus qu'une simple sensibilit&#233; ; c'est v&#233;ritablement une forme de charisme : une mani&#232;re de se tourner vers Dieu et de vivre sa foi qui est diff&#233;rente dans sa forme de ce qui a &#233;t&#233; choisi et plus encore pratiqu&#233; par le gros de l'Eglise apr&#232;s 1969. Cette r&#233;alit&#233; est profond&#233;ment ressentie par les fid&#232;les attach&#233;s &#224; ce rite, quoi que racontent ses adversaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En outre ce n'est en aucune mani&#232;re une fa&#231;on ill&#233;gitime de faire, puisque cela a &#233;t&#233; officiellement le rite principal de l'Eglise latine non seulement sous forme codifi&#233;e depuis saint Pie V au XVIe si&#232;cle, mais en r&#233;alit&#233; depuis le Haut Moyen Age et comme dit Paul VI pour l'essentiel depuis saint Gr&#233;goire le Grand au VIe si&#232;cle. Il est donc difficile de pr&#233;tendre de fa&#231;on cr&#233;dible que ce qui a &#233;t&#233; l'expression normale de l'Eglise pendant des si&#232;cles soit d&#233;sormais une mani&#232;re inappropri&#233;e de prier. De la m&#234;me fa&#231;on, si le d&#233;p&#244;t de la foi peut conna&#238;tre un d&#233;veloppement, ce ne peut &#234;tre que dans le m&#234;me sens et non en changeant de nature, de sorte que ce qui a &#233;t&#233; dit et enseign&#233; autrefois garde sa valeur aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela plaide fortement pour donner sa place &#224; cette expression pleinement valide de la foi catholique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;R&#233;ponses aux objections&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les objections faites &#224; une &#233;volution en ce sens sont de trois types.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re vient du clan progressiste et revient pour l'essentiel &#224; invalider la dimension religieuse de l'attachement &#224; ce rite pour y voir une option politique proche d'une droite dure. Cela revient &#224; dire &#224; un fr&#232;re chr&#233;tien : je me moque de ce que tu dis sur les motivations de ta d&#233;marche, je vois que vous &#234;tes plut&#244;t &#224; droite et qu'il y a parmi vous des gens d'extr&#234;me droite, notamment parmi les t&#234;tes de file ; et donc je consid&#232;re qu'il faut vous bloquer, que cela vous plaise ou non. On a vu, toujours &#224; propos du p&#232;lerinage, des gens consid&#233;rer que les jeunes qui y venaient &#233;taient en r&#233;alit&#233; manipul&#233;s par des nostalgiques de la chr&#233;tient&#233;, derri&#232;re lesquels on trouverait les affreux Bollor&#233; et St&#233;rin. Mais outre que ce jugement rel&#232;ve du complotisme, c'est une attitude fonci&#232;rement anti-chr&#233;tienne : je ne cherche pas &#224; t'&#233;couter et &#224; voir le pourquoi de ta d&#233;marche ; je te classe sur un spectre que j'ai d&#233;fini et cela me suffit pour d&#233;cider du sort qui te revient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une deuxi&#232;me objection consiste &#224; dire que cela cr&#233;e une division au sein de l'Eglise, qui doit &#234;tre unie et pour cela n'avoir qu'un seul rite. Cette objection se pr&#233;sente comme mieux fond&#233;e, en cela que l'unit&#233; est ind&#233;niablement un bien. Mais l'unit&#233; implique-t-elle l'uniformit&#233; ? Le fait m&#234;me que quiconque assite &#224; ces deux rites ressente d'embl&#233;e la diff&#233;rence profonde entre eux montre bien la diversit&#233; r&#233;elle qui existe entre les fid&#232;les. L'unit&#233; dans l'Eglise a toujours signifi&#233; d'abord la communion. Or la communion n'a de sens qu'entre des &#234;tres qui se reconnaissent diff&#233;rents. &#171; Il y a plusieurs maisons dans la maison de mon P&#232;re &#187;, et l'Eglise a toujours non seulement admis mais encourag&#233; la diversit&#233;, celle des vocations religieuses par exemple : un j&#233;suite n'est pas un dominicain ni un b&#233;n&#233;dictin ; les &#233;coles th&#233;ologiques sont diverses, etc. De m&#234;me pour les rites, qui ont toujours vari&#233; non seulement selon ces divers ordres religieux, mais selon la g&#233;ographie et a fortiori les cultures : rite ambrosien &#224; Milan, rites orientaux surtout. Et cela continue aujourd'hui : pratiques charismatiques, rite za&#239;rois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une troisi&#232;me objection est l'argument d'autorit&#233; : le rite de 1969 est issu du Concile ; et l'autorit&#233; pontificale a tranch&#233; ; ob&#233;issez ! Certains mobilisent m&#234;me l'Esprit saint, qui ayant dict&#233; le Concile et inspirant forc&#233;ment le pape, serait &#224; l'origine de ces d&#233;cisions. Ces tentatives r&#233;guli&#232;res d'annexion de l'Esprit saint sont parmi les traits les plus d&#233;testables des d&#233;bats actuels. L'Esprit souffle o&#249; il veut. Et toute d&#233;cision n'est pas fait sous sa dict&#233;e, pas m&#234;me l'&#233;lection du pape - m&#234;me s'il y est &#233;videmment &#224; l'&#339;uvre. C'est a fortiori le cas ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'une part, la r&#233;forme de 1969 va bien au-del&#224; de ce que demandait le Concile, et plus encore la pratique qui a suivi. Certains des traits les plus marquants pour le fid&#232;le moyen sont absents du texte conciliaire et nullement &#233;voqu&#233;s &#224; l'&#233;poque, comme le retournement de la position du pr&#234;tre, ou la communion dans la main. D'autres lui sont carr&#233;ment contraires, comme l'abandon du latin et du gr&#233;gorien, ce dernier remplac&#233; par des cantiques fabriqu&#233;s pour l'occasion. Certes l'autorit&#233; du pape fonde la validit&#233; du nouveau rite, sans le moindre doute. Mais la r&#233;glementation pr&#233;cise de qui va &#224; quel rite est d'un niveau d'autorit&#233; encore inf&#233;rieur, tout en &#233;tant l&#233;gitime : elle peut se tromper et comme on l'a not&#233;, se contredire frontalement. Il y a donc place pour une protestation de fid&#232;les qui se sentent avec de solides raisons profond&#233;ment bless&#233;s par une d&#233;cision intempestive. L'Eglise n'est pas une secte avec des gourous &#224; sa t&#234;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Difficult&#233;s pratiques&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reconna&#238;tre une place &#224; la liturgie traditionnelle suppose cependant qu'on r&#233;ponde &#224; plusieurs questions qui sont d'abord pratiques, mais non sans port&#233;e de principe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains expliquent par exemple que reconna&#238;tre plusieurs formes du rite romain pose un probl&#232;me lorsque le rattachement d'un fid&#232;le &#224; l'une d'elles ne d&#233;pend pas d'un fait objectif (g&#233;ographie, ordre religieux, culture), mais d'un choix personnel du fid&#232;le. De fait, on n'a pas d'exemple analogue dans le pass&#233;. Mais il est vrai aussi que la situation actuelle est profond&#233;ment in&#233;dite. D'un c&#244;t&#233;, on n'a jamais cr&#233;&#233; ce qui dans sa consistance est un nouveau rite (en cela qu'il diff&#232;re manifestement de celui qui pr&#233;c&#233;dait), comme on l'a fait en 1969. D'un autre c&#244;t&#233;, le fid&#232;le d'aujourd'hui n'a plus la fixit&#233; g&#233;ographique de ceux d'autrefois ; sa foi implique un choix conscient et donc une adh&#233;sion qui ne repose pas sur l'&#233;vidence de ce qui a semble-t-il toujours exist&#233; autour de lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la pratique actuelle d'ailleurs, les fid&#232;les tendent &#224; choisir &#224; la carte, face &#224; la grande vari&#233;t&#233; de ce que chaque lieu de culte offre. M&#234;me un fid&#232;le d'origine orientale hors de chez lui (un maronite ou un uniate &#224; Paris) choisit de fait entre sa paroisse g&#233;ographique latine et l'&#233;glise de son rite d'origine. Mais encore plus caract&#233;ristique est le cas des ex-anglicans qui se sont rattach&#233;s &#224; Rome et qui b&#233;n&#233;ficient d'une liturgie particuli&#232;re, reprenant plusieurs traits de la liturgie anglicane. Or ils ne sont &#233;videmment pas d&#233;pendants d'un ordre religieux, et leur sp&#233;cificit&#233; ne rel&#232;ve pas d'une culture nationale anglophone qui les d&#233;finirait : la plupart des catholiques anglophones suivent en effet le rite ordinaire. La situation des fid&#232;les du rite romain traditionnel est tout &#224; fait analogue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre question pratique est celle de l'organisation hi&#233;rarchique. Je ne me consid&#232;re pas qualifi&#233; pour en traiter au fond. Mais la solution d'un ou de plusieurs ordinariats personnels (&#233;v&#234;que d&#233;di&#233;, dont la judication est parall&#232;le &#224; celle de l'&#233;v&#234;que ordinaire du lieu), analogues &#224; la solution anglicane ci-dessus, me para&#238;t une bonne r&#233;f&#233;rence, comme le P. de Bligni&#232;res l'a montr&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une troisi&#232;me question, tout aussi importante, est celle du rapport avec les communaut&#233;s catholiques de rite ordinaire au sens de Beno&#238;t XVI. Il est clair que la communion ne doit pas &#234;tre simplement affirm&#233;e, elle doit &#234;tre v&#233;cue. Il ne peut s'agir d'injonction autoritaire ; mais certainement d'hospitalit&#233; (r&#233;ciproque) et de pri&#232;re commune, au moins dans certains cas. Dans la semaine sainte par exemple, la messe chrismale a pris dans l'Eglise actuelle une importance symbolique forte : il me para&#238;t qu'y participer devrait &#234;tre une joie &#8211; m&#234;me si le rite pratiqu&#233; ne vous parle pas particuli&#232;rement.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>L&#233;on XIV et le grand chantier de la Doctrine sociale de l'Eglise</title>
		<link>https://www.pierredelauzun.fr/Leon-XIV-et-le-grand-chantier-de-la-Doctrine-sociale-de-l-Eglise.html</link>
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		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Doctrine sociale de l'Eglise</dc:subject>
		<dc:subject>L&#233;on XIV</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Il est &#233;videmment trop t&#244;t pour pr&#233;voir les grands axes du nouveau pontificat. Mais nous avons un indice : le nom du nouveau pape. On a expliqu&#233; pourquoi il avait &#233;t&#233; choisi : par r&#233;f&#233;rence &#224; L&#233;on XIII et &#224; son encyclique Rerum Novarum (1891), lancement de la Doctrine sociale de l'Eglise (DSE). Et le pape l'a confirm&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Doctrine sociale de l'Eglise devrait donc &#234;tre un des points majeurs d'attention du pontificat. Comment et dans quels domaines ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire&#8230;&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pierredelauzun.fr/IMG/logo/saint-pierre-1633682_1920.jpg?1787417304' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Il est &#233;videmment trop t&#244;t pour pr&#233;voir les grands axes du nouveau pontificat. Mais nous avons un indice : le nom du nouveau pape. On a expliqu&#233; pourquoi il avait &#233;t&#233; choisi : par r&#233;f&#233;rence &#224; L&#233;on XIII et &#224; son encyclique &lt;i&gt;Rerum Novarum&lt;/i&gt; (1891), lancement de la Doctrine sociale de l'Eglise (DSE). Et le pape l'a confirm&#233;. La Doctrine sociale de l'Eglise devrait donc &#234;tre un des points majeurs d'attention du pontificat.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Un nom qui est tout un programme&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;En choisissant L&#233;on, le nouveau pape a d'embl&#233;e pos&#233; deux actes significatifs. D'un c&#244;t&#233;, il a &#233;vit&#233; le pi&#232;ge de l'identification &#224; un de ses pr&#233;d&#233;cesseurs imm&#233;diats : ni Pie XIII, ni Jean XXIV, ni Paul VII, ni Jean-Paul III, ni Fran&#231;ois II. Pas d'&#233;tiquette pos&#233;e &#224; l'avance ; pas d'identification avec un camp ou un autre. Mais d'un autre c&#244;t&#233;, il n'a pas voulu poser un acte hors-s&#233;rie, avec un nom jamais port&#233; comme Fran&#231;ois ; ou port&#233; il y a tr&#232;s longtemps et parlant peu aux contemporains, comme Cl&#233;ment, Nicolas ou Martin. Il a pris un nom de pape typique (le quatorzi&#232;me), mais d'un pape relativement proche, dont les actes majeurs ont une r&#233;sonance aujourd'hui (la Doctrine sociale justement). Nom qui est en outre celui de papes importants, en particulier d'un des deux papes fondateurs du premier mill&#233;naire qualifi&#233;s de &#8216;grands' : L&#233;on Ier. Pape du courage : c'est l'homme qui a arr&#234;t&#233; Attila en allant le confronter personnellement ; et c'est l'homme qui a remis sur la bonne voie une controverse qui d&#233;rapait en concile (le &#171; Tome &#224; Flavien &#187; sur la double nature du Christ). Ce que L&#233;on XIV ne peut &#233;videmment pas ignorer, et donc qu'il assume. Il s'inscrit donc r&#233;solument dans une continuit&#233; ; ce qui est en coh&#233;rence avec son apparence &#224; la tribune de Saint Pierre, avec mozette et &#233;tole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce n'est pas pour afficher pour autant un programme de restauration. La r&#233;f&#233;rence &#224; L&#233;on XIII, l'homme de &lt;i&gt;Rerum Novarum&lt;/i&gt; (&#171; des choses nouvelles &#187;) permet de mettre l'accent sur l'avenir. Naturellement, nos m&#233;dias ont insist&#233; sur la dimension sociale au sens actuel, alors que la Doctrine Sociale parle de la soci&#233;t&#233; humaine en g&#233;n&#233;ral &#8211; qui inclut le social au sens usuel. Bien entendu, L&#233;on XIV a confirm&#233; depuis sa sensibilit&#233; sociale en ce sens &#233;troit (notamment l'attention aux pauvres et exclus). Mais il a pr&#233;cis&#233; aussi que, de m&#234;me que &lt;i&gt;Rerum Novarum&lt;/i&gt; parlait de questions de son temps (la condition ouvri&#232;re), il compte aborder les d&#233;veloppements nouveaux en la mati&#232;re, notamment l'&#232;re digitale et l'intelligence artificielle - avec ses cons&#233;quences pour l'emploi. L&#224; aussi, il a &#233;vit&#233; de se laisser enfermer dans des cases d&#233;finies &#224; l'avance.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Pas l'homme des cases et &#233;tiquettes&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Intervenant le 17 mai devant les membres de la Fondation &lt;i&gt;Centesimus annus Pro Pontifice&lt;/i&gt;, d&#233;di&#233;e &#224; la Doctrine sociale, il a tenu un discours &#233;quilibr&#233;, soulignant le r&#244;le du dialogue et de la rencontre (comme entre patrons et ouvriers au temps de &lt;i&gt;Rerum Novarum&lt;/i&gt;), notamment dans l'&#233;coute des pauvres. Il a soulign&#233; aussi l'importance de la m&#233;thode, de la mani&#232;re d'aborder les probl&#232;mes (plus que l'&#233;nonciation de solutions, ce que le terme de doctrine &#233;voque chez certains) : la doctrine est pour lui &#233;laboration progressive au vu des situations nouvelles et des &#8216;signes des temps' &#224; scruter (dont la &#8216;r&#233;volution digitale'), mais un d&#233;veloppement dans la poursuite de la v&#233;rit&#233; et il insiste sur la rigueur n&#233;cessaire dans ce processus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si donc il insiste, en perspective chr&#233;tienne, sur l'attention aux pauvres et leur &#233;coute, il ne d&#233;veloppe pas &#224; ce stade des sujets attendus comme les migrants, mais plut&#244;t le contexte nouveau de la digitalit&#233;. L&#224; aussi il &#233;vite qu'on l'&#233;tiquette. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne parlera pas de ces sujets &#224; l'avenir. Il y aurait grand int&#233;r&#234;t &#224; clarifier par exemple le d&#233;bat sur l'&lt;i&gt;ordo amoris&lt;/i&gt; (pour simplifier, doit-on donner la priorit&#233; &#224; ses proches et par l&#224; aussi &#224; son pays ?), qui m&#233;rite mieux que la r&#233;ponse &#224; l'emporte-pi&#232;ce du pape Fran&#231;ois, qui revient &#224; nier la question. D'autant que le nouveau pape a l'image d'un homme d'&#233;coute ; or m&#234;me si la formule de Vance peut &#234;tre critiqu&#233;e comme simpliste, le pasteur universel qu'est le pape se doit de r&#233;pondre au souci exprim&#233;. Mais L&#233;on XIV, si on a bien compris, ne voudra le faire qu'au moment appropri&#233;, apr&#232;s m&#251;re r&#233;flexion. Gageons aussi qu'il voudra &#233;viter le choc frontal avec Trump que nos chers m&#233;dias attendent avec gourmandise ; ce qui ne veut pas dire qu'il ne sera pas ferme et courageux quand et l&#224; o&#249; il le faudra.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fait, c'est sur la DSE en g&#233;n&#233;ral qu'on peut l&#233;gitimement l'attendre. Tout indique qu'elle devrait &#234;tre un des grands chantiers du pontificat.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La Doctrine sociale : une urgence&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Quel &#233;trange sort que celui de la Doctrine sociale ! Apr&#232;s l'impulsion immense donn&#233;e par L&#233;on XIII, elle s'est d&#233;velopp&#233;e jusqu'au Concile, mais a connu ensuite, dans le milieu qui donnait le ton, l'aile progressiste, une d&#233;faveur profonde hors exceptions, et &#233;t&#233; m&#234;me trait&#233;e d' &#171; id&#233;ologie &#187; par des th&#233;ologiens de premier plan. C'est saint Jean-Paul II qui l'a remise en selle, avec des textes majeurs, dont &lt;i&gt;Centesimus annus&lt;/i&gt; en 1991, et une mise en forme ordonn&#233;e et rationnelle, le &lt;i&gt;Compendium de la Doctrine sociale de l'Eglise&lt;/i&gt; (2004). De fa&#231;on &#233;tonnante, cela a d&#233;bouch&#233; non seulement sur un int&#233;r&#234;t consid&#233;rablement plus grand pour cette Doctrine, mais aussi sur son adoption par tout le spectre de sensibilit&#233; catholique, y compris progressiste (qui croient qu'elle l'est). Encore d&#233;velopp&#233;e sous Beno&#238;t XVI, elle l'a &#233;t&#233; sous Fran&#231;ois, &lt;i&gt;Laudato si'&lt;/i&gt; entrant dans son champ, mais aussi &lt;i&gt;Fratelli tutti&lt;/i&gt; (m&#234;me si son statut doctrinal est moins net).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; un double risque. Le premier est celui de la confusion entre le champ d'intervention du magist&#232;re, qui concerne la foi et les m&#339;urs, en l'esp&#232;ce les principes moraux applicables &#224; la vie sociale ; et ce qui revient aux la&#239;cs : la responsabilit&#233; de la politique &#224; suivre dans le respect de ces principes. Or la fronti&#232;re entre principes et politiques n'est pas toujours facile &#224; discerner, comme l'exemple du pape Fran&#231;ois l'a montr&#233;. Risque accentu&#233; par le fait que la DSE comporte par nature une partie li&#233;e aux circonstances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le second risque est de trop mettre l'accent sur ces seules questions, en occultant de fait le c&#339;ur de la foi, le besoin de conversion, priorit&#233; naturelle des pasteurs de l'Eglise, et notamment du premier d'entre eux. Mais au vu de ce qui a &#233;t&#233; not&#233; du pape L&#233;on XIV, on peut penser qu'il saura trouver la ligne juste.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Un grand chantier&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Reste qu'il y a beaucoup &#224; faire dans ce champ de la DSE, outre ce qu'a mentionn&#233; le pape. D&#233;j&#224; au niveau des principes, des notions comme le bien commun ou la dignit&#233; de la personne humaine, tr&#232;s utilis&#233;es dans les textes, se r&#233;v&#232;lent &#224; la r&#233;flexion moins clairs qu'il n'y para&#238;t, le second surtout. De m&#234;me pour les Droits de l'homme, apparemment communs avec la soci&#233;t&#233; ambiante, mais compris en r&#233;alit&#233; de fa&#231;on assez diff&#233;rente. Il faut aussi assurer la coh&#233;rence du magist&#232;re dans le temps, et aborder courageusement des questions laiss&#233;es en suspens entre doctrines r&#233;centes et positions anciennes, comme la libert&#233; religieuse ou le taux d'int&#233;r&#234;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'y ajoute toute une s&#233;rie de questions majeures encore en suspens. Le r&#244;le de l'Etat au service du bien commun, traditionnellement reconnu, mais mis en doute par le pape Fran&#231;ois dans Fratelli tutti. Les migrations, entre accueil des personnes en souffrance et maintien de la communaut&#233; nationale. Les in&#233;galit&#233;s, qu'il ne suffit pas de d&#233;noncer. L'investissement &#233;thique, sujet majeur en finance. La protection sociale, bien intentionn&#233;e mais co&#251;teuse. Mais aussi la notion d'&#233;cologie humaine, face &#224; une &#233;cologie ambiante qui a des vues tr&#232;s diff&#233;rentes. Ou la d&#233;mographie, entre libert&#233; des couples et impact sur la soci&#233;t&#233;. Et bien s&#251;r, la place de la femme dans la communaut&#233;, avec l'immense question du travail domestique. Etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De quoi bien remplir un pontificat&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Paru dans&lt;/i&gt; Politique Magazine &lt;a href=&#034;https://politiquemagazine.fr/civilisation/leon-xiv-et-le-grand-chantier-de-la-doctrine-sociale-de-leglise/&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://politiquemagazine.fr/civili...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>Le c&#339;ur dans Dilexit nos</title>
		<link>https://www.pierredelauzun.fr/Le-coeur-dans-Dilexit-nos.html</link>
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		<dc:date>2024-11-07T16:55:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Dilexit nos</dc:subject>
		<dc:subject>Le coeur en spiritualit&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>Pape Fran&#231;ois</dc:subject>
		<dc:subject>Foi et raison</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;La derni&#232;re encyclique du pape Fran&#231;ois, &lt;i&gt;Dilexit nos&lt;/i&gt; est consacr&#233;e &#224; un sujet qui a surpris beaucoup de gens : la d&#233;votion au Sacr&#233; C&#339;ur de J&#233;sus. Elle contient &#224; ce titre un message &#224; la fois essentiel et profond&#233;ment &#233;mouvant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il para&#238;t cependant suggestif d'&#233;voquer un aspect particulier qui sous-tend ce texte : l'anthropologie. Celle propos&#233;e dans &lt;i&gt;Dilexit nos&lt;/i&gt; m&#233;rite un examen sp&#233;cifique, notamment du fait qu'elle s'&#233;loigne sur plusieurs points de la conception classique, notamment par sa survalorisation de l'affectivit&#233;. En m&#234;me temps, elle explique ou &#233;claire bien des attitudes et choix du pape Fran&#231;ois, attach&#233; aux &#233;lans du c&#339;ur mais m&#233;fiant envers la raison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suite&#8230;&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La derni&#232;re encyclique du pape Fran&#231;ois, &lt;i&gt;Dilexit nos&lt;/i&gt; est consacr&#233;e &#224; un sujet qui a surpris beaucoup de gens : la d&#233;votion au Sacr&#233; C&#339;ur de J&#233;sus. Elle contient &#224; ce titre un message &#224; la fois essentiel et profond&#233;ment &#233;mouvant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il para&#238;t cependant suggestif d'&#233;voquer un aspect particulier qui sous-tend ce texte : l'anthropologie. Celle propos&#233;e dans &lt;i&gt;Dilexit nos&lt;/i&gt; m&#233;rite un examen sp&#233;cifique, notamment du fait qu'elle s'&#233;loigne sur plusieurs points de la conception classique, notamment par sa survalorisation de l'affectivit&#233;. En m&#234;me temps, elle explique ou &#233;claire bien des attitudes et choix du pape Fran&#231;ois, attach&#233; aux &#233;lans du c&#339;ur mais m&#233;fiant envers la raison.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Essai d'analyse&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le r&#244;le central du c&#339;ur&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le point central est la mise en exergue d'une niveau essentiel dans ce qui constitue notre personne : le c&#339;ur, lieu de l'int&#233;riorit&#233; et centre de la personne. Comme dit le &#167; 9, c'est : &#171; le lieu o&#249; toute personne, quelle que soit sa cat&#233;gorie et sa condition, fait sa synth&#232;se ; l&#224; o&#249; l'&#234;tre concret trouve la source et la racine de toutes ses autres forces, convictions, passions et choix&#8230; le centre, le centre de lui-m&#234;me &#187;. Le c&#339;ur (&#167;10) est &#171; distinct des forces et des passions humaines consid&#233;r&#233;es isol&#233;ment les unes des autres &#187; ; et dans ce &#171; centre personnel &#187;, &#171; la seule chose qui puisse tout unifier est en fin de compte l'amour &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette expression de &#8216;c&#339;ur' est en m&#234;me temps un symbole (&#167; 53) : &#171; au cours de l'histoire et dans diverses parties du monde, le c&#339;ur est devenu le symbole de l'intimit&#233; la plus personnelle, ainsi que de l'affection, des &#233;motions et de la capacit&#233; d'aimer&#8230;. Lorsqu'une personne tombe amoureuse et qu'elle est proche de l'&#234;tre aim&#233;, les battements de son c&#339;ur s'acc&#233;l&#232;rent ; lorsqu'une personne souffre d'abandon ou de tromperie de la part d'un &#234;tre aim&#233;, elle ressent une forte oppression au niveau du c&#339;ur. Pour exprimer qu'une chose est sinc&#232;re et vient vraiment du centre de la personne, on dit : &#8220;Je te le dis du fond du c&#339;ur&#8221;. &#187; On voit ici combien, dans cette conception, ce c&#339;ur de notre personnalit&#233; est d'abord le lieu d'&#233;motions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais (&#167; 10) &#171; beaucoup se sont sentis en s&#233;curit&#233; dans le domaine plus contr&#244;lable de l'intelligence et de la volont&#233; afin de construire leurs syst&#232;mes de pens&#233;e&#8230; La n&#233;gligence du c&#339;ur se fait au profit de la rationalit&#233; (ou de la volont&#233;) qui sont des concepts plus ma&#238;trisables intellectuellement. &#187; Et donc ( &#167; 9) : &#171; Malheureusement, des mod&#232;les de comportement assez r&#233;pandus amplifient sa dimension rationnelle et technologique, ou &#224; l'inverse sa dimension instinctive. Le c&#339;ur fait d&#233;faut &#187;. Cette menace est ancienne (&#167; 10) : &#171; la d&#233;valorisation du centre intime de l'homme &#8211; du c&#339;ur &#8211; vient de tr&#232;s loin : on la trouve d&#233;j&#224; dans le rationalisme grec et pr&#233;chr&#233;tien, dans l'id&#233;alisme postchr&#233;tien et dans le mat&#233;rialisme sous ses diverses formes. Le c&#339;ur a peu de place dans l'anthropologie et il est une notion &#233;trang&#232;re pour la grande pens&#233;e philosophique. D'autres concepts tels que la raison, la volont&#233; ou la libert&#233; lui ont &#233;t&#233; privil&#233;gi&#233;s &#187;. &#171; Sa signification est vague et on ne lui a pas donn&#233; de place sp&#233;cifique dans la vie humaine. Peut-&#234;tre parce qu'il n'&#233;tait pas facile de le placer parmi les id&#233;es &#8220;claires et distinctes&#8221; ou en raison de la difficult&#233; &#224; se conna&#238;tre soi-m&#234;me : il semblerait que la r&#233;alit&#233; la plus intime soit aussi la plus lointaine de la connaissance &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Lieu d'une connaissance sup&#233;rieure gr&#226;ce &#224; l'amour&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Compte tenu de ce r&#244;le central (&#167; 13), &#171; il faut que toutes les actions soient plac&#233;es sous le &#8220;contr&#244;le politique&#8221; du c&#339;ur, que l'agressivit&#233; et les d&#233;sirs obsessionnels se calment dans le bien le plus grand que leur offre le c&#339;ur et dans sa force contre les maux ; il faut que l'intelligence et la volont&#233; se mettent &#233;galement &#224; son service, en sentant et go&#251;tant les v&#233;rit&#233;s plut&#244;t qu'en voulant les dominer comme certaines sciences ont tendance &#224; le faire ; il faut que la volont&#233; d&#233;sire le bien le plus grand que le c&#339;ur conna&#238;t, et que l'imagination et les sentiments se laissent mod&#233;rer par le battement du c&#339;ur. &#187; Comme on voit donc, l'intelligence et la volont&#233; ne sont pas des dimensions essentielles de ce c&#339;ur de notre &#234;tre, mais ils sont &#224; son service ; ce n'est pas l'intelligence ou la raison qui conna&#238;t le bien essentiel, mais le c&#339;ur. En outre, m&#234;me si ce dernier ne se confond pas avec les sentiments, ayant des &#8216;battements' il n'en est pas moins affectif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le c&#339;ur a une capacit&#233; de connaissance unique, due au fait qu'il est le si&#232;ge de l'amour (&#167; 16) : &#171; cette force unique du c&#339;ur nous aide &#224; comprendre pourquoi il est dit que, lorsqu'une r&#233;alit&#233; est saisie avec le c&#339;ur il est possible de mieux la conna&#238;tre, et plus compl&#232;tement &#187;. La cause en est connue : &#171; &#8216;le fond de la r&#233;alit&#233; c'est l'amour' &#187; (Saint Bonaventure). Et d'&#233;voquer Heidegger, pour qui &#171; la philosophie ne commence pas par un concept pur ou une certitude, mais par une &#233;motion &#187;. Ce qui laisse entendre &#224; nouveau que le c&#339;ur est d'abord &#233;motionnel, et donc qu'on conna&#238;t mieux et plus profond&#233;ment par l'&#233;motion seule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &#167; 21 pr&#233;cise d&#232;s lors : &#171; Le noyau de tout &#234;tre humain, son centre le plus intime, n'est pas le noyau de l'&#226;me mais de toute la personne dans son identit&#233; unique qui est &#224; la fois &#226;me et corps. Tout s'unifie dans le c&#339;ur qui peut &#234;tre le si&#232;ge de l'amour avec la totalit&#233; de ses composantes spirituelles, &#233;motionnelles et m&#234;me physiques. En d&#233;finitive, si l'amour y r&#232;gne, la personne r&#233;alise son identit&#233; de mani&#232;re pleine et lumineuse, car tout &#234;tre humain a &#233;t&#233; cr&#233;&#233; avant tout pour l'amour, il est fait dans ses fibres les plus profondes pour aimer et &#234;tre aim&#233; &#187;. De ce fait (&#167; 23), &#171; lorsqu'une personne r&#233;fl&#233;chit, cherche, m&#233;dite sur son &#234;tre et son identit&#233; ou bien analyse des questions sup&#233;rieures ; lorsqu'elle r&#233;fl&#233;chit au sens de sa vie et m&#234;me lorsqu'elle recherche Dieu, si elle &#233;prouve la joie d'avoir entrevu quelque chose de la v&#233;rit&#233;, cela trouve son point culminant dans l'amour. En aimant, la personne sent qu'elle sait pourquoi et dans quel but elle vit... C'est pourquoi, face &#224; son myst&#232;re personnel, la question la plus d&#233;cisive que chacun peut se poser est peut-&#234;tre la suivante : ai-je un c&#339;ur ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La relation v&#233;ritable &#224; Dieu est d'abord par le c&#339;ur&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est donc aussi &#224; ce niveau que la rencontre de Dieu prend v&#233;ritablement son sens. Au 25 : &#171; l&#224; o&#249; le philosophe arr&#234;te sa r&#233;flexion, le c&#339;ur croyant aime, adore, demande pardon et s'offre pour servir &#224; l'endroit que le Seigneur lui donne de choisir pour le suivre. Il r&#233;alise alors qu'il est le &#8220;tu&#8221; de Dieu et qu'il peut &#234;tre un &#8220;je&#8221; parce que Dieu est un &#8220;tu&#8221; pour lui... Accepter son amiti&#233; est une affaire de c&#339;ur et nous constitue en tant que personnes au sens plein du terme &#187;. D'ailleurs (&#167; 26) &#171; saint Bonaventure&#8230; enseignait que &#8216;la foi est dans l'intellect de mani&#232;re &#224; provoquer le sentiment. Ainsi, le fait de savoir que le Christ est mort pour nous ne reste pas une connaissance mais devient n&#233;cessairement sentiment, amour' &#187;. Et pour saint John Henry Newman, &#171; le lieu de la rencontre la plus profonde, avec lui-m&#234;me et avec le Seigneur, n'&#233;tait pas la lecture ou la r&#233;flexion, mais le dialogue priant &#187; dans le c&#339;ur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce qui donne son sens aussi &#224; la d&#233;votion au Sacr&#233; C&#339;ur (&#167; 48) : &#171; La d&#233;votion au C&#339;ur du Christ n'est pas le culte d'un organe s&#233;par&#233; de la personne de J&#233;sus. Nous contemplons et adorons J&#233;sus-Christ tout entier, le Fils de Dieu fait homme, repr&#233;sent&#233; dans une image o&#249; son c&#339;ur est mis en &#233;vidence. Le c&#339;ur de chair est consid&#233;r&#233; comme l'image ou le signe privil&#233;gi&#233; du centre le plus intime du Fils incarn&#233; et de son amour &#224; la fois divin et humain car, plus que tout autre membre de son corps, il est &#8216;signe ou symbole naturel de son immense charit&#233;' &#187; (Pie XII). Et pour lui aussi, le c&#339;ur est d'abord un lieu d'&#233;motion, l'amour en premier lieu (&#167; 60) : &#171; un regard tourn&#233; vers le C&#339;ur du Seigneur contemple une r&#233;alit&#233; physique, sa chair humaine qui permet au Christ d'avoir des &#233;motions et des sentiments bien humains, comme nous, quoi qu'enti&#232;rement transform&#233;s par son amour divin. &#187; Ce r&#244;le de l'&#233;motion se retrouve aussi dans les Exercices Spirituels (&#167; 144) : &#171; Lorsque le retraitant se trouve devant le c&#244;t&#233; bless&#233; du Christ, Ignace lui propose d'entrer dans son c&#339;ur. C'est une mani&#232;re de faire m&#251;rir le c&#339;ur sous la conduite d'un &#8220;ma&#238;tre des affections&#8221; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cons&#233;quemment, cette d&#233;votion au Sacr&#233; C&#339;ur comble les lacunes de la th&#233;ologie, trop &#233;troitement rationnelle. Au &#167; 63 : &#171; &#8216;en raison de l'influence de la pens&#233;e grecque, la th&#233;ologie a longtemps rel&#233;gu&#233; le corps et les sentiments dans le monde du pr&#233;humain, du sous-humain ou tentateur du v&#233;ritable humain. Mais ce que la th&#233;ologie n'a pas r&#233;solu en th&#233;orie a &#233;t&#233; r&#233;solu dans la pratique par la spiritualit&#233;' &#187; &#171; Tout cela a suppl&#233;&#233; aux lacunes de la th&#233;ologie en nourrissant l'imagination et le c&#339;ur, l'amour et la tendresse pour le Christ, l'esp&#233;rance et la m&#233;moire, le d&#233;sir et la nostalgie. La raison et la logique ont pris d'autres chemins &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cons&#233;quences pratiques&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela conduit aussi &#224; d&#233;passer une autre d&#233;viation, qui est un activisme pur (&#167; 88) : &#171; le C&#339;ur du Christ nous lib&#232;re en m&#234;me temps d'un autre dualisme : celui des communaut&#233;s et des pasteurs qui se concentrent uniquement sur les activit&#233;s ext&#233;rieures, les r&#233;formes structurelles d&#233;pourvues d'&#201;vangile, les organisations obsessionnelles, les projets mondains, les r&#233;flexions s&#233;cularis&#233;es, les propositions qui se pr&#233;sentent comme des prescriptions que l'on veut parfois imposer &#224; tous &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cela nous incite aussi &#224; la charit&#233; (&#167; 205) : &#171; quel culte serait rendu au Christ si nous nous contentions d'une relation individuelle, sans nous int&#233;resser &#224; aider les autres &#224; moins souffrir et &#224; mieux vivre ? Peut-on plaire au C&#339;ur qui a tant aim&#233; en restant dans une exp&#233;rience religieuse intime, sans cons&#233;quences fraternelles et sociales ? &#187;. Et aussi &#224; la mission : &#171; il ne s'agit pas non plus d'&#339;uvrer &#224; une promotion sociale d&#233;pourvue de sens religieux qui, en fin de compte, voudrait donner &#224; l'homme moins que ce que Dieu veut pour lui. C'est pourquoi nous devons conclure ce chapitre en rappelant la dimension missionnaire de notre amour pour le C&#339;ur du Christ &#187;. Et il ajoute enfin (&#167; 217) : &#171; le contenu des encycliques sociales Laudato si' et Fratelli tutti n'est pas &#233;tranger &#224; notre rencontre avec l'amour de J&#233;sus-Christ. En nous abreuvant de cet amour, nous devenons capables de tisser des liens fraternels, de reconna&#238;tre la dignit&#233; de tout &#234;tre humain et de prendre soin ensemble de notre maison commune &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Br&#232;ves remarques&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Nul doute que ces analyses contiennent un message essentiel. Dieu est amour, et la personne humaine dans ce qu'elle a de plus profond et d'essentiel est aussi fondamentalement appel&#233;e &#224; l'amour. Il est donc tout &#224; fait pertinent de parler d'un &#8216;c&#339;ur' qui est &#224; la fois, en poursuivant l'image, centre le plus profond de notre &#234;tre, et si&#232;ge de l'amour. Cela dit, le texte exprime cette r&#233;alit&#233; d'une mani&#232;re sp&#233;cifique, et notamment en le contrastant avec l'intelligence et la rationalit&#233; d'une part, la volont&#233; de l'autre. On retrouve ici la m&#233;fiance profonde du pape Fran&#231;ois face &#224; tout ce qui est d&#233;marche trop rationnelle ou intellectuelle, m&#233;fiance &#233;tendue ici &#224; la volont&#233;. Certes, le c&#339;ur ainsi compris est pr&#233;sent&#233; comme distinct des &#8216;sentiments' ou &#8216;passions', et comme lieu de synth&#232;se, permettant notamment de ma&#238;triser ces sentiments et passions. Mais il est en m&#234;me temps essentiellement affectivit&#233; et &#233;motion. Une affectivit&#233; qui est selon lui source d'une forme sup&#233;rieure de &#8216;connaissance', qui &#233;chapperait &#224; la philosophie et m&#234;me &#224; la th&#233;ologie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pens&#233;e classique, et la tradition th&#233;ologique n'ont pas m&#233;connu cette dimension essentielle. Mais cela ne les conduisaient pas &#224; confiner l'intellect et la volont&#233; dans un r&#244;le subalterne. Ce qui fait en effet la sp&#233;cificit&#233; de l'&#234;tre humain, notamment par contraste avec les animaux, c'est d'&#234;tre un &#234;tre conscient, capable de raison. Tout processus de connaissance digne de ce nom suppose par nature de voir, de comprendre et de discerner (&lt;i&gt;intelligere&lt;/i&gt;) ce qu'est la r&#233;alit&#233; qui est en face de lui. Bien entendu, si la rationalit&#233; est r&#233;duite &#224; la conception instrumentale ou abstraite qui tend &#224; dominer la pens&#233;e moderne, elle reste en de&#231;&#224; de ce r&#244;le essentiel. Mais le d&#233;passement de cette conception &#233;triqu&#233;e, aujourd'hui dominante, ne doit pas conduire &#224; exalter la seule affectivit&#233;. Le Logos du Prologue de l'Evangile de saint Jean n'est pas affectivit&#233; pure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le cas de l'homme, en pratique, l'affectivit&#233; ou ce qu'il per&#231;oit comme amour n'est pas un guide parfaitement s&#251;r ; il a besoin du regard critique de la raison, y compris dans la recherche du bien. Et ce bien une fois identifi&#233; et authentifi&#233;, il faut ensuite un acte sp&#233;cifique de la volont&#233; pour le rechercher et le suivre. Comme on le voit par exemple dans le mariage, l'affectivit&#233; peut d&#233;truire le bien de la fid&#233;lit&#233; et de l'engagement envers l'autre ; il faut un acte de la volont&#233; pour parvenir &#224; la r&#233;alit&#233; de l'amour authentique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il peut donc &#234;tre d&#233;s&#233;quilibr&#233; de trop insister sur le c&#339;ur per&#231;u essentiellement comme si&#232;ge d'&#233;motion, m&#234;me subjectivement tourn&#233; vers l'amour. Le c&#339;ur de notre &#234;tre, qui se situe d'ailleurs dans notre &#226;me et non au-del&#224;, trouve son sens v&#233;ritable dans la synth&#232;se et juste harmonie entre notre intelligence, comprise comme capacit&#233; de perception du vrai, du beau et du bien (ces derniers termes incluant l'affectivit&#233;) et notre volont&#233;, qui engage notre &#234;tre au service de cette v&#233;rit&#233; et de ce bien. Bien entendu, au niveau spirituel, l'intelligence et la volont&#233; sont relativis&#233;es par la perception d'une r&#233;alit&#233; sup&#233;rieure, qui est Amour mais qui est aussi &#202;tre transcendant et Beaut&#233; parfaite, et pas pas pure affectivit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce message vibrant du pape Fran&#231;ois permet de mieux le comprendre : dans ce qu'il a de plus touchant, par son attachement profond au r&#244;le de l'Amour, que ce soit celui de Dieu ou celui de nos fr&#232;res. Mais aussi dans cette tentation de refuser le regard critique et le recul de la raison, qui le font s'emballer pour des causes per&#231;ues &#233;motionnellement sous un certain angle, sans consid&#233;ration suffisante des autres dimensions du r&#233;el. Ainsi avec les migrants. Voir ici &lt;a href=&#034;https://www.pierredelauzun.com/Pape-Francois-esquisse-de.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://www.pierredelauzun.com/Pape...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Pape Fran&#231;ois : esquisse de r&#233;trospective sur les particularit&#233;s du pontificat</title>
		<link>https://www.pierredelauzun.fr/Pape-Francois-esquisse-de-retrospective-sur-les-particularites-du-pontificat.html</link>
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		<dc:date>2024-10-12T15:06:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Pape Fran&#231;ois</dc:subject>
		<dc:subject>Magist&#232;re catholique</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Bien qu'avanc&#233;, le pontificat du pape Fran&#231;ois a encore de quoi surprendre. Mais il est d&#233;j&#224; suffisamment rempli pour qu'un essai de r&#233;trospective soit possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il va de soi qu'une partie appr&#233;ciable de ses interventions s'inscrit dans le cadre de ce qui est attendu d'un pape, et qu'il a touch&#233; le c&#339;ur de beaucoup de gens. Ce n'est pas l&#224;-dessus qu'on insistera ci-apr&#232;s, mais sur ce qui le met &#224; part, notamment dans ses propos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De fa&#231;on g&#233;n&#233;rale, ce pontificat restera sans doute dans les esprits comme un ph&#233;nom&#232;ne sp&#233;cifique. Outre le temp&#233;rament personnel du pape, il ne se r&#233;duit ni &#224; un progressisme pur, ni &#224; une singularit&#233; latino-am&#233;ricaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pr&#233;dominance des options politiques et sociales, vues sous un angle tr&#232;s personnel, et l'agacement du pape envers la pr&#233;cision intellectuelle lui donnent une tonalit&#233; tr&#232;s particuli&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suite&#8230;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/-Eglise-et-magistere-.html" rel="directory"&gt;Magist&#232;re&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Pape-Francois-+.html" rel="tag"&gt;Pape Fran&#231;ois&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Magistere-catholique-+.html" rel="tag"&gt;Magist&#232;re catholique&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Bien qu'avanc&#233;, le pontificat du pape Fran&#231;ois a encore de quoi surprendre. Mais il est d&#233;j&#224; suffisamment rempli pour qu'un essai de r&#233;trospective soit possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il va de soi qu'une partie appr&#233;ciable de ses interventions s'inscrit dans le cadre de ce qui est attendu d'un pape, et qu'il a touch&#233; le c&#339;ur de beaucoup de gens. Ce n'est pas l&#224;-dessus qu'on insistera ci-apr&#232;s, mais sur ce qui le met &#224; part, notamment dans ses propos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De fa&#231;on g&#233;n&#233;rale, ce pontificat restera sans doute dans les esprits comme un ph&#233;nom&#232;ne sp&#233;cifique. Outre le temp&#233;rament personnel du pape, il ne se r&#233;duit ni &#224; un progressisme pur, ni &#224; une singularit&#233; latino-am&#233;ricaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Des messages portant avant tout sur des causes mondaines, bien au-del&#224; du cadre chr&#233;tien&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prenons d'abord les messages, tels qu'ils sont en g&#233;n&#233;ral per&#231;us. Ecologie et migrants sont les plus intenses. Or ce sont des questions int&#233;ressant croyants et non-croyants : la motivation du pape est religieuse, mais l'objet rel&#232;ve d'une appr&#233;ciation prudentielle, et politique au sens large. Sur l'&#233;cologie, l'&#233;cho a &#233;t&#233; consid&#233;rable, mais le message proprement religieux n'arrive qu'&#224; la fin de &lt;i&gt;Laudato si'.&lt;/i&gt; Sur les migrations, plus disput&#233;es, le pape porte une appr&#233;ciation d'ordre politique en faveur d'un v&#233;ritable droit &#224; l'immigration, qui va bien au-del&#224; de la sollicitude biblique pour un h&#244;te de passage ; et il la m&#234;le avec un vocabulaire religieux, qualifiant m&#234;me de p&#233;ch&#233; grave les tentatives syst&#233;matiques de repousser les migrants (audience du 28 ao&#251;t 2024) (&lt;a href=&#034;https://www.pierredelauzun.fr/Christianisme-et-migration-la-grande-illusion.html&#034; class=&#034;spip_url&#034;&gt;https://www.pierredelauzun.fr/Chris...&lt;/a&gt;). Dans la m&#234;me perspective, on trouve des vues personnelles comme l'hostilit&#233; &#224; la finance (&lt;a href=&#034;https://www.pierredelauzun.fr/Entreprises-marche-et-finance-dans-Laudato-si-une-appreciation-bien-negative.html&#034; class=&#034;spip_url&#034;&gt;https://www.pierredelauzun.fr/Entre...&lt;/a&gt;), l'&#233;conomie rendue responsable de la pauvret&#233; et des guerres, la r&#233;serve &#224; l'&#233;gard du niveau national (&lt;a href=&#034;https://www.pierredelauzun.fr/Le-pape-Francois-et-le-bien-commun-de-Laudato-si-a-Fratelli-tutti.html&#034; class=&#034;spip_url&#034;&gt;https://www.pierredelauzun.fr/Le-pa...&lt;/a&gt; ), ou l'hostilit&#233; &#224; la peine de mort (&lt;a href=&#034;https://www.pierredelauzun.fr/Continuite-doctrinale-du-magistere-catholique-le-cas-de-la-peine-de-mort.html&#034; class=&#034;spip_url&#034;&gt;https://www.pierredelauzun.fr/Conti...&lt;/a&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On est en revanche plus clairement sur le terrain de la foi avec le souci du pape envers les p&#233;riph&#233;ries, l'appel &#224; la mis&#233;ricorde, ou m&#234;me l'exaltation de la fraternit&#233;. Mais si le lien avec le message chr&#233;tien est manifeste, celui-ci n'en a pas le monopole, et surtout le pape les ins&#232;re dans un contexte plus large. L'id&#233;e de fraternit&#233; notamment, th&#232;me central de &lt;i&gt;Fratelli tutti&lt;/i&gt;, va pour lui au-del&#224; du christianisme et vise l'ensemble des religions et au-del&#224; (&lt;a href=&#034;https://www.pierredelauzun.fr/Quel-magistere-catholique-apres-Fratelli-tutti.html&#034; class=&#034;spip_url&#034;&gt;https://www.pierredelauzun.fr/Quel-...&lt;/a&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;finitive, on a le sentiment que dans ce qui est per&#231;u de ces enseignements, caract&#233;ristiques du pape, la dimension sp&#233;cifiquement chr&#233;tienne n'est pas mise au centre, hors croyance g&#233;n&#233;rale en un Dieu commun &#224; toutes les religions. Ce qu'on entend est ins&#233;r&#233; dans le monde, au service de causes politiques ou sociales, tr&#232;s marqu&#233;es par les opinions personnelles de Fran&#231;ois. L'enseignement proprement chr&#233;tien du pape, appr&#233;ciable par ailleurs, est comme occult&#233; par ces messages tonitruants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un autre ordre d'id&#233;es, on est frapp&#233; par la faible place prise par l'effondrement spectaculaire de la foi chr&#233;tienne et catholique dans ses bastions traditionnels (hors Afrique et Asie) (&lt;a href=&#034;https://www.pierredelauzun.fr/La-demographie-glaciale-qui-attend-l-Eglise-et-sa-disparition-de-la-scene.html&#034; class=&#034;spip_url&#034;&gt;https://www.pierredelauzun.fr/La-de...&lt;/a&gt; ) La r&#233;action para&#238;t en regard faible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La m&#233;fiance &#224; l'&#233;gard de la doctrine&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'agissant de la foi et des m&#339;urs, il faut noter la m&#233;fiance du pape Fran&#231;ois &#224; l'&#233;gard de tout ce qui est doctrine et notamment d&#233;finition claire et affirmative, qu'il ressent comme source d'exclusion : des &#8216;pierres' lanc&#233;es &#224; la figure des gens, pour reprendre son expression, source de pharisa&#239;sme et de rigidit&#233;. La v&#233;rit&#233; elle-m&#234;me para&#238;t s'identifier &#224; l'action, la pens&#233;e &#233;tant &#233;volutive et en marche : la praxis plut&#244;t que la th&#233;orie, le temps plus que &#8216;l'espace' (le pouvoir), &#171; la r&#233;alit&#233; plus importante que l'id&#233;e &#187;, le tout sous l'action suppos&#233;e permanente de l'Esprit. C'est sans doute ce m&#234;me trait privil&#233;giant la spontan&#233;it&#233; sur la rigueur qui explique ses d&#233;clarations parfois &#233;tranges, ou certains passages surprenants de ses nombreux livres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela bouleverse l'id&#233;e d'un enseignement coh&#233;rent dans le temps, fond&#233; sur le d&#233;p&#244;t de la foi. Conjugu&#233; avec le souci des p&#233;riph&#233;ries, cela d&#233;bouche sur le choix d'une &#8216;Eglise en sortie', k&#233;notique. Mais qui de ce fait ne b&#233;n&#233;ficie plus des m&#234;mes rep&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On mettra de m&#234;me &#224; part sa conception tr&#232;s particuli&#232;re du &#8216;peuple', jug&#233; cr&#233;atif et capable d'inculturer &#224; chaque &#233;poque et de mani&#232;re nouvelle l'Evangile. Ce peuple est con&#231;u comme d'ordre &#8216;mythique', r&#233;alit&#233; vivante elle aussi en mouvement, qui ne peut &#234;tre abord&#233; que par l'intuition. Et se renouvelant sans cesse par les migrations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; doctrinalement une ambig&#252;it&#233; &#233;tudi&#233;e, avec occasionnellement une embard&#233;e vers la rupture (cas de la peine de mort). Ainsi sur les questions de m&#339;urs, celle des divorc&#233;s remari&#233;s &#233;tant exp&#233;di&#233;e par une &#233;trange note de bas de page d'&lt;i&gt;Amoris laetitia&lt;/i&gt;, glos&#233;e ensuite. Ou sur la b&#233;n&#233;diction ambigu&#235; de &#8216;couples' de m&#234;me sexe (&lt;i&gt;Fiducia supplicans&lt;/i&gt;) (&lt;a href=&#034;https://www.pierredelauzun.fr/Le-magistere-catholique-apres-Fiducia-supplicans-retour-sur-une-etrange.html&#034; class=&#034;spip_url&#034;&gt;https://www.pierredelauzun.fr/Le-ma...&lt;/a&gt;). C&#244;t&#233; positif, on notera ses gestes justement appr&#233;ci&#233;s envers les personnes marginalis&#233;es. Mais trop vite le message, insuffisamment pr&#233;cis&#233;, se brouille : &#171; qui suis-je pour juger ? &#187;. Comment alors situer l'homosexualit&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus gravement, ceci rejoint ses accents interreligieux surprenants, paraissant mettre les diff&#233;rentes religions sur le m&#234;me plan comme des voies comparables vers Dieu, ce qui n'est pas le message chr&#233;tien. Comme il l'a expliqu&#233; &#224; Singapour, &#171; toutes les religions sont un chemin vers Dieu &#8230; comme des langues diff&#233;rentes &#8230; Il n'y a qu'un seul Dieu, et &#8230; nos religions sont &#8230; des chemins vers Dieu &#187;. Mais alors qu'est-ce qui fonde son magist&#232;re ? Il d&#233;crit par ailleurs l'islam comme religion de paix &#8211; contrairement aux faits. Et il traite le &#8216;pros&#233;lytisme' de &#8216;b&#234;tise magistrale'.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le risque est l'affaiblissement du message, qui devient&lt;br class='autobr' /&gt; flottant ou subjectif. Pourtant le pape sait &#234;tre clair et ferme &#224; l'occasion, ainsi sur l'avortement. Et par ailleurs cette ambig&#252;it&#233; n'est pas dans la ligne progressiste, qui voudrait des changements explicites, sur les m&#339;urs, sur la place des femmes etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Un exercice bien particulier du pouvoir&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De ce que l'on comprend de l'exercice du pouvoir &#224; Rome, Fran&#231;ois a les qualit&#233;s et les d&#233;fauts de la personnalit&#233; autoritaire : d&#233;cisive pour trancher certains n&#339;uds gordiens, moins efficace lorsque cela se m&#234;le avec la multiplication des canaux de consultation et de d&#233;cision et leur brouillage. Le th&#232;me de la synodalit&#233; coexiste de fa&#231;on &#233;trange avec cette r&#233;alit&#233;. L'avenir dira ce qui en ressortira ; mais l'exercice, men&#233; avec une relative h&#226;te, ne para&#238;t pas &#224; ce stade d&#233;boucher sur des r&#233;sultats lisibles, d'autant que le r&#244;le du pape en ressort plus que jamais renforc&#233; (&lt;a href=&#034;https://www.pierredelauzun.fr/Ecologie-autoritaire-et-synodalite-controlee-les-approches-particulieres-du.html&#034; class=&#034;spip_url&#034;&gt;https://www.pierredelauzun.fr/Ecolo...&lt;/a&gt; ).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En contraste, l'exaltation de l'ouverture &#224; tous (&lt;i&gt;todos !&lt;/i&gt;) se conjugue &#233;trangement avec la traque des conservateurs et surtout des tradis (&lt;a href=&#034;https://www.pierredelauzun.fr/Traditionis-custodes-la-mauvaise-methode.html&#034; class=&#034;spip_url&#034;&gt;https://www.pierredelauzun.fr/Tradi...&lt;/a&gt;). M&#234;me si l'acharnement de certains au Vatican n'est sur ce point pas totalement suivi par le pape.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'avenir para&#238;t donc plus que jamais ouvert&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au total, la sp&#233;cificit&#233; personnelle para&#238;t &#234;tre le trait dominant de ce pontificat intense et disruptif. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'aura pas d'effets par la suite, entre autres au vu des nominations au conclave, tr&#232;s orient&#233;es. Mais ce sera sans doute autrement, m&#234;me si cette suite veut s'inscrire dans ses pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Concr&#232;tement, le progressisme politique peut se perp&#233;tuer un certain temps, quitte &#224; ce qu'&#224; terme une r&#233;orientation s'impose, au vu des r&#233;sultats peu convaincants de cette orientation. L'ambigu&#239;t&#233;, elle, ne peut durer, la fonction pontificale &#233;tant essentiellement magist&#233;rielle : il ne s'agit pas de tout r&#233;genter, mais d'&#234;tre clair. Et il sera urgent d'insister &#224; nouveau sur le c&#339;ur du message sp&#233;cifique du christianisme : l'annonce du salut, de la vie &#233;ternelle en Dieu, salut qui passe par le Christ et donc par la foi en Lui, et en qui seul se fonde la charit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste pour l'avenir un point majeur : la centralit&#233; omnipr&#233;sente du pape dans l'Eglise, o&#249; Fran&#231;ois est le point culminant d'une &#233;volution qui avait commenc&#233; au XIXe si&#232;cle et n'a fait que se renforcer avec les papes postconciliaires, jusqu'&#224; lui inclus, et clairement &#224; l'exc&#232;s. Mais sur ce point l'avenir est ouvert.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Paru sous une forme un peu modifi&#233;e dans&lt;/i&gt; Politique magazine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Note compl&#233;mentaire&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On saluera avec l'encyclique &lt;i&gt;Dilexit nos&lt;/i&gt;, sur le Sacr&#233; C&#339;ur, du 24 octobre 2024, la nouveaut&#233; d'un beau texte majeur, profond&#233;ment et essentiellement religieux. Cela &#233;quilibre la tonalit&#233; dominante de ses textes ant&#233;rieurs, et donne un sens, un arri&#232;re-plan &#224; toutes ses interventions : c'est le r&#244;le central du c&#339;ur, de l'amour. Cela corrige aussi quelque peu ses propos sur l'&#233;galit&#233; des religions, car il souligne en passant l'apport unique du christianisme. Et cela explique mieux les engagements militants, notamment &#224; l'usage des chr&#233;tiens, tout en confirmant sa tendance &#224; la relativisation de l'intelligence ou de la raison. Cela ne fait donc pas dispara&#238;tre les limites relev&#233;es. Au contraire, l'exaltation de l'affectivit&#233;, oppos&#233;e &#224; la raison, et qu'il tend &#224; confondre avec la personnalit&#233; profonde, peut justifier des positions irrationnelles ou contre-productives, sans l'appui traditionnel sur la doctrine et le discernement critique.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Proph&#233;tisme, marginalit&#233; ou compromission : les dilemmes du positionnement chr&#233;tien dans nos soci&#233;t&#233;s</title>
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		<dc:date>2024-09-23T15:09:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Chr&#233;tiens et politique</dc:subject>
		<dc:subject>Loi naturelle</dc:subject>
		<dc:subject>Proph&#233;tisme </dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;On sent depuis longtemps un malaise dans le positionnement de l'Eglise et des chr&#233;tiens face aux &#233;volutions et probl&#233;matiques de nos soci&#233;t&#233;s, entre proph&#233;tisme, compromission et marginalit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maladresses mise &#224; part, cela met en &#233;vidence une difficult&#233; de fond, qu'il faut savoir reconna&#238;tre : la contradiction entre le droit pour chacun de faire ce qu'il veut sous r&#233;serve du droit du voisin, qui est au centre de la vision d&#233;sormais commune, et la conviction qu'il y a un bien et un mal en soi, &#224; comprendre puis prendre en compte autant qu'on le pourra.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suite&#8230;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.pierredelauzun.fr/+-Prophetisme-+.html" rel="tag"&gt;Proph&#233;tisme &lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;On sent depuis longtemps un malaise dans le positionnement de l'Eglise et des chr&#233;tiens face aux &#233;volutions et probl&#233;matiques de nos soci&#233;t&#233;s, entre proph&#233;tisme, compromission et marginalit&#233;. Maladresses mise &#224; part, cela met en &#233;vidence une difficult&#233; de fond, qu'il faut savoir reconna&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Historique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Commen&#231;ons par un bref rappel historique. Dans l'antiquit&#233;, l'Eglise naissante n'&#233;tait pas en d&#233;saccord frontal avec la soci&#233;t&#233; autour d'elle, du moins sur les plans politique, social, ou &#233;conomique. Avec deux exceptions majeures : le point pr&#233;cis mais irr&#233;ductible du culte imp&#233;rial. Et les m&#339;urs, mais c'&#233;tait une question pour les personnes et leur conduite, pas une dispute portant sur des normes collectives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'affaire s'est r&#233;solue dans la religion d'Etat constantinienne, puis dans ce qu'on a appel&#233; la chr&#233;tient&#233;, en th&#233;orie jusqu'au XVIIIe si&#232;cle inclus. Le probl&#232;me de la chr&#233;tient&#233; est le risque d'aplatir l'un sur l'autre deux niveaux pourtant per&#231;us comme distincts d&#232;s l'antiquit&#233; : les deux cit&#233;s de saint Augustin, le fait que le chr&#233;tien est &#224; la fois de ce monde et en dehors. Si on les aplatit l'un sur l'autre, on d&#233;bouche soit sur un beau discours hors de ce monde, ou une utopie ; soit sur une surcharge totalisante pesant sur la soci&#233;t&#233;, qui finit par exploser. Ce qui s'est pass&#233; &#224; la suite de la R&#233;forme et des guerres de religion, d'o&#249; &#224; terme un rapport diff&#233;rent entre le religieux et le politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vers cette m&#234;me &#233;poque, notamment &#224; la fin au XVIIIe si&#232;cle, on constate en effet un consid&#233;rable d&#233;veloppement autonome du politique et de l'&#233;conomique, fruits en bonne partie du christianisme, mais qui en sortent et m&#234;me qui se retournent contre lui. C'est l&#224; qu'&#233;merge le nouveau paradigme de neutralit&#233; que j'ai analys&#233; par ailleurs (voir notamment mon Pour un grand retournement politique &lt;a href=&#034;https://www.pierredelauzun.fr/Pour-un-grand-retournement-politique.html&#034; class=&#034;spip_url&#034;&gt;https://www.pierredelauzun.fr/Pour-...&lt;/a&gt;), cantonnant sous le nom d'&#233;mancipation les fins derni&#232;res et la recherche du bien et du beau dans une sph&#232;re pr&#233;tendument priv&#233;e o&#249; chacun est suppos&#233; se faire lui-m&#234;me. D'o&#249;, au bout du processus, le relativisme de la soci&#233;t&#233; actuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On sait que par rapport &#224; cette &#233;volution l'Eglise a d'abord cherch&#233; le retour &#224; la chr&#233;tient&#233;. D'o&#249; une p&#233;riode d'intransigeance relative, permettant un certain maintien, mais n'emp&#234;chant pas une &#233;rosion lente. Puis elle a admis que c'&#233;tait hors de port&#233;e, de fa&#231;on explicite &#224; Vatican II. Une illusion interm&#233;diaire a &#233;t&#233; la d&#233;mocratie chr&#233;tienne, qui n'a &#233;t&#233; qu'une transition, adapt&#233;e aux ann&#233;es 50 et 60 du XXe si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Probl&#233;matique actuelle&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis, l'Eglise a cherch&#233; essentiellement la r&#233;conciliation avec le monde ambiant, ou au moins la conciliation. Son risque alors est de ne pas voir la divergence de fond entre son propos, par nature substantiel, et une vie collective qui est, elle, d&#233;sormais de plus en plus proc&#233;durale &#8211; selon le d&#233;veloppement du paradigme ci-dessus. Ainsi avec le mariage pour tous, ou l'euthanasie : que chacun fasse ce qui lui pla&#238;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour essayer de ne pas mettre le d&#233;bat sur un terrain religieux perdu d'avance avec la d&#233;christianisation et le relativisme ambiant, les chr&#233;tiens l'ont situ&#233; sur le terrain de la loi naturelle. Les papes eux-m&#234;mes ont beaucoup d&#233;velopp&#233; cet aspect (sauf Fran&#231;ois). Intellectuellement c'est parfaitement justifi&#233; ; c'est m&#234;me la seule r&#233;ponse coh&#233;rente. Mais comme mani&#232;re de poser le d&#233;bat, la loi naturelle (et les raisonnements qui en proc&#232;dent, de pr&#232;s ou de loin) est en g&#233;n&#233;ral une solution inop&#233;rante, contrairement &#224; l'id&#233;e spontan&#233;e que c'est un lieu de dialogue avec le monde. C'est que la recherche de la loi naturelle est substantielle, elle cherche ce qui est vrai et bon en soi ; et non proc&#233;durale, au sens relativiste du terme, o&#249; on ne valorise que le fait de faire cohabiter des vues h&#233;t&#233;rog&#232;nes suppos&#233;es &#234;tre des droits absolus. Donc m&#234;me si elle est en soi philosophique, elle ne peut entrer dans le d&#233;bat philosophique et politique contemporain. C'est l'effet de ce m&#234;me paradigme. Concr&#232;tement, le droit pour chacun de faire ce qu'il veut est tellement au centre de la vision commune que toute objection en termes de bien ou de mal objectif se heurte d'embl&#233;e &#224; un obstacle insurmontable. M&#234;me avec l'euthanasie, ou l'avortement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Des tentations&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une tentation alors en milieu chr&#233;tien, et de plus en plus dans la hi&#233;rarchie, est la voie dite proph&#233;tique. Elle consiste &#224; ne pas assumer la probl&#233;matique sociale dans son ensemble, mais &#224; proclamer certains principes comme absolus. Ce genre de tentation est latent dans toute l'histoire chr&#233;tienne, mais son d&#233;bouch&#233; ant&#233;rieur &#233;tait plut&#244;t du genre utopique ; cet utopisme se retrouve encore dans le concept de &#8216;civilisation de l'amour', d&#233;fini comme objectif &#224; partir de Paul VI, mais qui reste au fond abstrait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le proph&#233;tisme en revanche se traduit par des positions portant sur des sujets pr&#233;cis, trait&#233;s de fa&#231;on moralisante radicale. Un exemple manifeste en est le discours sur les migrants, notamment avec Fran&#231;ois, qui plaide pour un droit pratiquement absolu &#224; la migration. Mais il conduit &#224; un porte-&#224;-faux avec une bonne partie du peuple chr&#233;tien, car il nie un pan essentiel de r&#233;alit&#233;. Et &#224; son niveau d'exigence il est contradictoire avec une action politique. Et donc par-l&#224; il oublie le bien commun r&#233;el.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;marche proph&#233;tique est plus difficile dans le champ socio&#233;conomique. En effet, hors belles d&#233;clarations, ce n'est pas le domaine de l'absolu, ce qu'affectionne le proph&#233;tisme. Hors bien s&#251;r les d&#233;clarations enflamm&#233;es sur les &#8216;riches' &#8211; ou d'autres analogues, mais qui restent peu concr&#232;tes et sans grand impact.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que faire alors ? Certains estiment qu'il faut &#234;tre &#171; la conscience inqui&#232;te de nos soci&#233;t&#233;s &#187;. On dit qu'on ne doit pas faire la le&#231;on &#224; la soci&#233;t&#233;, comme on l'a fait souvent par le pass&#233;, mais jouer un r&#244;le de rappel moral. Mais la diff&#233;rence entre faire la le&#231;on et se livrer &#224; un rappel moral est faible en pratique, comme le rappelle l'exemple de l'euthanasie. Cela reste per&#231;ue par le monde ambiant comme une le&#231;on de morale, qu'on soup&#231;onne de source religieuse. En outre, cela ne d&#233;bouche en g&#233;n&#233;ral pas sur un positionnement politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En sens inverse, il ne faut pas sous-estimer les conflits que cr&#233;e la rencontre avec la pens&#233;e dominante sur le d&#233;bat et la probl&#233;matique internes &#224; l'Eglise. Car l'id&#233;ologie contre-attaque. Mentionnons notamment la position des femmes dans l'&#233;glise, ou les revendications LGBT.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;De la difficult&#233; &#224; &#233;vacuer compl&#232;tement le substantiel&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons vu les limites du dialogue, m&#234;me sous l'angle apparemment prometteur de la loi naturelle. Est-on donc prisonnier de cette grande difficult&#233; &#224; dialoguer s&#233;rieusement ? En fait ce n'est pas compl&#233;tement verrouill&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trois probl&#233;matiques actuelles sont ici int&#233;ressantes, car malgr&#233; la dominante r&#233;gnant dans la soci&#233;t&#233;, le substantiel y pointe au-del&#224; du proc&#233;dural : le f&#233;minisme radical, les revendications LGBT et le wokisme. Au d&#233;part, on est ici a priori et sans surprise en opposition latente avec l'Eglise. Mais ce sont aussi des dilemmes difficiles pour la soci&#233;t&#233; elle-m&#234;me. Car pr&#233;cis&#233;ment, si on n&#233;glige le substantiel, il se rebiffe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prenons le f&#233;minisme : en mati&#232;re politique et l&#233;gislative, il a vis&#233; en dominante &#224; ce qu'on traite les femmes plus ou moins comme les hommes. Or dans la r&#233;alit&#233; les diff&#233;rences existent, notamment par rapport aux enfants. En occultant le rapport diff&#233;rent que les femmes ont avec eux, on ne prend donc pas en compte leur situation r&#233;elle. Ce qui rel&#232;ve du substantiel. Dans un autre ordre d'id&#233;e, le heurt peut &#234;tre frontal entre la probl&#233;matique transsexuelle et la r&#233;alit&#233; des deux sexes, par exemple dans les comp&#233;titions sportives o&#249; des hommes aux gros muscles gagnent sur des femmes, ou dans l'acc&#232;s d'hommes biologiques &#224; des lieux sp&#233;cifiquement f&#233;minins &#8211; qui peut &#234;tre odieux. Dans d'autres cas, des hommes se disant femmes profitent d'avantages donn&#233;s aux femmes au nom du f&#233;minisme. Dans tous ces cas, la r&#233;alit&#233; (c'est-&#224;-dire la diff&#233;rence) r&#233;siste &#224; l'id&#233;ologie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il peut en &#234;tre de m&#234;me du mouvement LGBT : d'un c&#244;t&#233;, c'est l'apog&#233;e d'un certain lib&#233;ralisme d'&#233;mancipation ; mais de l'autre, certains de ses effets peuvent heurter bien des gens : la GPA par exemple, aboutissant &#224; du trafic d'enfants. Ou l'id&#233;e de familles avec deux p&#232;res ou deux m&#232;res, ce qui n'a pas de sens. Ou lorsque des gens qui sont manifestement des hommes pr&#233;tendent vous obliger &#224; les consid&#233;rer comme des femmes (niant de ce fait votre propre libert&#233;, outre le bon sens).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le wokisme, notamment am&#233;ricain, offre lui aussi des exemples int&#233;ressants de dilemmes difficiles. En effet, il pr&#233;tend classer les gens par cat&#233;gories, les uns oppresseurs et les autres opprim&#233;s. Mais le syst&#232;me dominant, issu de notre paradigme, est fondamentalement individualiste et il ne sait bien traiter la notion de communaut&#233; qu'au niveau souverain, national. Il tend d&#232;s lors, notamment dans la tradition fran&#231;aise, &#224; refuser et nier les particularit&#233;s des sous-ensembles, ce qui le met en porte &#224; faux avec le wokisme, qui lui explique que le besoin d'&#233;mancipation est dans la logique du paradigme : s'il n'y a pas de norme ou de crit&#232;re objectif, toute discrimination devient scandaleuse. Mais si au contraire, &#224; l'anglo-saxonne, le syst&#232;me politique et social prend en charge ces diff&#233;rences au sein de la population, il s&#233;pare, discrimine, privil&#233;gie et donc va directement contre les droits des individus. En outre, cette approche n'examine pas r&#233;ellement la cause r&#233;elle du statut des populations d&#233;savantag&#233;es. Certes, ce peut &#234;tre parfois une discrimination de type raciste. Mais il y a en g&#233;n&#233;ral d'autres causes et c'est celles-l&#224; qu'il faut traiter, au lieu de transformer les int&#233;ress&#233;s en revendicateurs perp&#233;tuels, ou en assist&#233;s, ce qui est d&#233;sastreux pour leur progr&#232;s r&#233;el.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A un niveau plus large, nos soci&#233;t&#233;s connaissent des d&#233;rives graves directement li&#233;es &#224; ces id&#233;ologies dominantes d&#233;l&#233;t&#232;res, en premier lieu &#233;videmment les familles d&#233;compos&#233;es, l'&#233;ducation m&#233;diocre qui en r&#233;sulte, et la natalit&#233; effondr&#233;e. Mais les effets n'en seront per&#231;us que sur la dur&#233;e : dans l'intervalle, l'id&#233;ologie fait barrage &#224; cette reconnaissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Conclusion&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il appara&#238;t donc que si la domination du paradigme de neutralit&#233; sur la pens&#233;e commune rend difficile le d&#233;bat par appel direct &#224; la loi naturelle, en revanche le d&#233;veloppement m&#234;me des cons&#233;quences de ce paradigme, confront&#233; avec la r&#233;alit&#233;, met en &#233;vidence ses contradictions de fond. Ce qui veut dire notamment ce fait simple qu'on ne construit pas une morale ni une communaut&#233; sur l'id&#233;e que le bien et le vrai rel&#232;vent de choix personnels arbitraires, ou d'une projection subjective. Et par l&#224; l'id&#233;e de loi naturelle se r&#233;introduit sous une autre forme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au total, il appara&#238;t d&#232;s lors que, m&#234;me dans l'expression publique, la voie de la fid&#233;lit&#233; &#224; l'enseignement chr&#233;tien est la plus s&#251;re sur la dur&#233;e, moyennant bien s&#251;r dialogue intelligent avec la soci&#233;t&#233;, et prise de position sociale et politique r&#233;fl&#233;chie, au vue de chaque situation particuli&#232;re : ni utopique, ni proph&#233;tique, ni conciliante, mais bas&#233;e sur la r&#233;alit&#233; de chaque question.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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