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Plaidoyer pour la diversité du rite romain

mardi 10 juin 2025, par Pierre de Lauzun

Pourquoi cette question ?

Le succès du Pèlerinage de Chartres et surtout l’élection de Léon XIV ont relancé le débat sur la place du rite dit tridentin. On sait qu’il avait reçu du pape Benoît XVI un statut sous le nom de rite extraordinaire, comportant notamment une autorisation large de pratique par les prêtres catholiques de rite latin. Ce statut a été révoqué par le pape François qui en a mis en place un qui est très restrictif, affirmant en outre que le rite de 1969 est l’unique forme du rite romain.

Contrairement à ce qui a été dit alors, il est manifeste que ces décisions sont contradictoires. Non seulement nous ne sommes évidemment pas dans le domaine de l’infaillibilité, mais pas même dans celui de la continuité. Le champ est donc ouvert pour une évolution possible.

Le fait est que malgré la pression hostile, ce rite continue à attirer un nombre appréciable de fidèles, même s’il est minoritaire, et qu’il a une vertu évangélisatrice, comme en témoigne entre autres le succès de ce pèlerinage. Il est indéniable qu’il exprime un sensibilité différente du rite de 1969 : beaucoup plus verticale, tournée vers l’adoration et la transcendance. Mais c’est en réalité plus qu’une simple sensibilité ; c’est véritablement une forme de charisme : une manière de se tourner vers Dieu et de vivre sa foi qui est différente dans sa forme de ce qui a été choisi et plus encore pratiqué par le gros de l’Eglise après 1969. Cette réalité est profondément ressentie par les fidèles attachés à ce rite, quoi que racontent ses adversaires.

En outre ce n’est en aucune manière une façon illégitime de faire, puisque cela a été officiellement le rite principal de l’Eglise latine non seulement sous forme codifiée depuis saint Pie V au XVIe siècle, mais en réalité depuis le Haut Moyen Age et comme dit Paul VI pour l’essentiel depuis saint Grégoire le Grand au VIe siècle. Il est donc difficile de prétendre de façon crédible que ce qui a été l’expression normale de l’Eglise pendant des siècles soit désormais une manière inappropriée de prier. De la même façon, si le dépôt de la foi peut connaître un développement, ce ne peut être que dans le même sens et non en changeant de nature, de sorte que ce qui a été dit et enseigné autrefois garde sa valeur aujourd’hui.

Tout cela plaide fortement pour donner sa place à cette expression pleinement valide de la foi catholique.

Réponses aux objections

Les objections faites à une évolution en ce sens sont de trois types.

La première vient du clan progressiste et revient pour l’essentiel à invalider la dimension religieuse de l’attachement à ce rite pour y voir une option politique proche d’une droite dure. Cela revient à dire à un frère chrétien : je me moque de ce que tu dis sur les motivations de ta démarche, je vois que vous êtes plutôt à droite et qu’il y a parmi vous des gens d’extrême droite, notamment parmi les têtes de file ; et donc je considère qu’il faut vous bloquer, que cela vous plaise ou non. On a vu, toujours à propos du pèlerinage, des gens considérer que les jeunes qui y venaient étaient en réalité manipulés par des nostalgiques de la chrétienté, derrière lesquels on trouverait les affreux Bolloré et Stérin. Mais outre que ce jugement relève du complotisme, c’est une attitude foncièrement anti-chrétienne : je ne cherche pas à t’écouter et à voir le pourquoi de ta démarche ; je te classe sur un spectre que j’ai défini et cela me suffit pour décider du sort qui te revient.

Une deuxième objection consiste à dire que cela crée une division au sein de l’Eglise, qui doit être unie et pour cela n’avoir qu’un seul rite. Cette objection se présente comme mieux fondée, en cela que l’unité est indéniablement un bien. Mais l’unité implique-t-elle l’uniformité ? Le fait même que quiconque assite à ces deux rites ressente d’emblée la différence profonde entre eux montre bien la diversité réelle qui existe entre les fidèles. L’unité dans l’Eglise a toujours signifié d’abord la communion. Or la communion n’a de sens qu’entre des êtres qui se reconnaissent différents. « Il y a plusieurs maisons dans la maison de mon Père », et l’Eglise a toujours non seulement admis mais encouragé la diversité, celle des vocations religieuses par exemple : un jésuite n’est pas un dominicain ni un bénédictin ; les écoles théologiques sont diverses, etc. De même pour les rites, qui ont toujours varié non seulement selon ces divers ordres religieux, mais selon la géographie et a fortiori les cultures : rite ambrosien à Milan, rites orientaux surtout. Et cela continue aujourd’hui : pratiques charismatiques, rite zaïrois.

Une troisième objection est l’argument d’autorité : le rite de 1969 est issu du Concile ; et l’autorité pontificale a tranché ; obéissez ! Certains mobilisent même l’Esprit saint, qui ayant dicté le Concile et inspirant forcément le pape, serait à l’origine de ces décisions. Ces tentatives régulières d’annexion de l’Esprit saint sont parmi les traits les plus détestables des débats actuels. L’Esprit souffle où il veut. Et toute décision n’est pas fait sous sa dictée, pas même l’élection du pape - même s’il y est évidemment à l’œuvre. C’est a fortiori le cas ici.

D’une part, la réforme de 1969 va bien au-delà de ce que demandait le Concile, et plus encore la pratique qui a suivi. Certains des traits les plus marquants pour le fidèle moyen sont absents du texte conciliaire et nullement évoqués à l’époque, comme le retournement de la position du prêtre, ou la communion dans la main. D’autres lui sont carrément contraires, comme l’abandon du latin et du grégorien, ce dernier remplacé par des cantiques fabriqués pour l’occasion. Certes l’autorité du pape fonde la validité du nouveau rite, sans le moindre doute. Mais la réglementation précise de qui va à quel rite est d’un niveau d’autorité encore inférieur, tout en étant légitime : elle peut se tromper et comme on l’a noté, se contredire frontalement. Il y a donc place pour une protestation de fidèles qui se sentent avec de solides raisons profondément blessés par une décision intempestive. L’Eglise n’est pas une secte avec des gourous à sa tête.

Difficultés pratiques

Reconnaître une place à la liturgie traditionnelle suppose cependant qu’on réponde à plusieurs questions qui sont d’abord pratiques, mais non sans portée de principe.

Certains expliquent par exemple que reconnaître plusieurs formes du rite romain pose un problème lorsque le rattachement d’un fidèle à l’une d’elles ne dépend pas d’un fait objectif (géographie, ordre religieux, culture), mais d’un choix personnel du fidèle. De fait, on n’a pas d’exemple analogue dans le passé. Mais il est vrai aussi que la situation actuelle est profondément inédite. D’un côté, on n’a jamais créé ce qui dans sa consistance est un nouveau rite (en cela qu’il diffère manifestement de celui qui précédait), comme on l’a fait en 1969. D’un autre côté, le fidèle d’aujourd’hui n’a plus la fixité géographique de ceux d’autrefois ; sa foi implique un choix conscient et donc une adhésion qui ne repose pas sur l’évidence de ce qui a semble-t-il toujours existé autour de lui.

Dans la pratique actuelle d’ailleurs, les fidèles tendent à choisir à la carte, face à la grande variété de ce que chaque lieu de culte offre. Même un fidèle d’origine orientale hors de chez lui (un maronite ou un uniate à Paris) choisit de fait entre sa paroisse géographique latine et l’église de son rite d’origine. Mais encore plus caractéristique est le cas des ex-anglicans qui se sont rattachés à Rome et qui bénéficient d’une liturgie particulière, reprenant plusieurs traits de la liturgie anglicane. Or ils ne sont évidemment pas dépendants d’un ordre religieux, et leur spécificité ne relève pas d’une culture nationale anglophone qui les définirait : la plupart des catholiques anglophones suivent en effet le rite ordinaire. La situation des fidèles du rite romain traditionnel est tout à fait analogue.

Une autre question pratique est celle de l’organisation hiérarchique. Je ne me considère pas qualifié pour en traiter au fond. Mais la solution d’un ou de plusieurs ordinariats personnels (évêque dédié, dont la judication est parallèle à celle de l’évêque ordinaire du lieu), analogues à la solution anglicane ci-dessus, me paraît une bonne référence, comme le P. de Blignières l’a montré.

Une troisième question, tout aussi importante, est celle du rapport avec les communautés catholiques de rite ordinaire au sens de Benoît XVI. Il est clair que la communion ne doit pas être simplement affirmée, elle doit être vécue. Il ne peut s’agir d’injonction autoritaire ; mais certainement d’hospitalité (réciproque) et de prière commune, au moins dans certains cas. Dans la semaine sainte par exemple, la messe chrismale a pris dans l’Eglise actuelle une importance symbolique forte : il me paraît qu’y participer devrait être une joie – même si le rite pratiqué ne vous parle pas particulièrement.