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Réinsérer l’argent dans la réalité humaine

lundi 6 juillet 2026, par Pierre de Lauzun

REINSERER L’ARGENT DANS LA REALITE HUMAINE

Présentation

L’idée d’ensemble

Les considérations qui suivent trouvent leur origine dans des réflexions sur l’argent issues de la tradition chrétienne, ou analogues. Elles sont considérées ici selon leur apport possible au débat collectif sur l’économie, dans la perspective du bien commun, sans référence directe à la dimension religieuse.

Elles portent d’abord sur l’insertion de l’usage de l’argent dans le tissu des relations sociales, en questionnant le modèle implicite qui fait abstraction des liens réunissant les personnes concernées, et de leurs objectifs. Ce qui conduit à questionner la notion de fongibilité de l’argent, non évidemment dans sa possibilité effective, mais dans sa signification. Car en réalité l’argent n’est pas fongible du point de vue des utilisateurs ; c’est un instrument de confrontation de désirs ou de projets, qui ne prennent leur sens qu’en contexte humain et social, entre autres sur le marché. Ce dernier de son côté n’est pas un mécanisme abstrait, mais un fait social, dont la bonne marche importe au bien commun, et l’argent un outil à cette fin. On ne peut donc pas considérer cette interaction sans prise en compte tant de ses modalités que de sa signification pour les intéressés et pour la société.

De façon analogue, dans l’activité financière, l’argent n’est fécond qu’associé au travail, et donc dans une forme de relation humaine – ce qui donne un sens à l’ancienne prévention à l’égard du paiement d’intérêts (malgré ses limites). Par ailleurs, cet usage dans l’activité financière conduit à interroger le rapport entre l’argent (les marchés de l’argent), et l’avenir, donc la temporalité. L’avenir étant en soi imprévisible, donner un rôle démiurgique aux marchés comme voulait le faire la théorie des marchés efficients est sans doute illusoire.

A nouveau, le bon fonctionnement des marchés doit donc être apprécié comme un fait social : un mode de confrontation entre des projets humains autonomes, confrontation dont il faut rechercher le meilleur résultat possible dans la perspective du bien commun. Utiliser cet outil au mieux signifiera alors faciliter l’interaction des décisions, mais en les réinsérant dans le contexte humain auquel elles servent : en prenant par exemple en compte, pour le marché des actions, de l’impact des transactions sur l’horizon temporel des entreprises. Et ne pas fétichiser le résultat de ces transactions.

L’insertion sociale

Georg Simmel, dans un ouvrage classique , voyait dans l’argent une capacité à être une représentation universelle, formellement neutre, de toute valeur économique. Il est normalement stable dans le temps et aisément disponible pour n’importe quelle transaction ou pour stocker de la valeur. Dans un monde hétérogène et tendanciellement relativiste, il représente donc une forme de stabilité à travers la possibilité permanente qu’il offre de mesure commune et par là d’interaction concrète. Cela implique qu’il soit détaché de toute relation aux objets qu’il mesure, et de toute valeur ‘intrinsèque’ : c’est un pur moyen. Et il ne prédétermine en rien son utilisation, au contraire de tout autre actif. D’une certaine façon donc, il donne la possible d’une forme d’objectivation et peut devenir par-là cas par cas moyen de libération.

Mais justement, comme la monnaie est échangeable contre tout, du moins tout ce qui peut être cédé ou acquis, elle a ses limites : elle ne dit rien sur les objets qu’elle permet de vendre ou d’acheter, en dehors de leur prix. Et a fortiori, elle ne dit rien non plus sur la relation qui existe ou pourrait exister entre les personnes qui échangent. Cela souligne bien son caractère essentiellement instrumental. De ce fait, se concentrer sur la seule dimension monétaire présente un risque majeur : celui d’oublier des considérations humaines essentielles, et notamment les relations entre personnes et dans la société.

Laurence Fontaine, analysant le passage de l’économie ancienne à l’économie moderne, y voit précisément un potentiel de libération. Décrivant les anciennes relations de dette comme largement interpersonnelles et inscrites dans le tissu social, elle discerne avec le XVIIIe siècle une évolution vers l’objectivation des relations et de l’information. Elle note que « dans ce contexte, les analyses de Simmel sur l’argent qui libère des liens personnels sont particulièrement pertinentes, car l’échange monétaire met effectivement en équivalence les choses échangées indépendamment des liens personnels… Si ‘le marché anonyme des modèles néo-classiques n’existe pas dans la vie économique’, il existe cependant comme une fiction sociale qui structure une nouvelle économie politique : la fiction des relations marchandes impersonnelles et égalitaires rend possible l’existence d’une société démocratique. » Ce qui s’oppose au modèle relationnel antérieur, qui imprégnait la société du Moyen Age et de la Renaissance, et dans laquelle le christianisme jouait un rôle important. Modèle qui s’oppose au mode impersonnel caractéristique de la société moderne.

Mais ce nouveau rapport peut être alors facteur de déshumanisation et d’asservissement, puisque précisément il ne prend pas en compte l’ensemble des relations présentes ou possibles, ainsi que toute spécificité autre que reflétée dans la valeur économique marchande. De même, il réduit à une mesure commune matérielle toutes les différences qualitatives. Cette mesure commune, objective, est utile pour apprécier la dimension proprement matérielle, économique en un sens, de tout choix, mais seulement cette dimension, qui n’est pas la seule ni souvent même la principale. Le risque de l’absolutiser est d’autant plus grand qu’il propose une forme d’universalité, un moyen de tout faire passer à travers son prisme. Dans une société divisée et relativiste, il reste parfois le seul moyen de résoudre une question par une transaction, même si par ailleurs on n’est d’accord sur rien. Simmel note même que « l’argent, moyen absolu et donc lieu de rencontre d’innombrables séries téléologiques, a des rapports significatifs, psychologiquement, avec l’idée de Dieu » ; comme lui, dit-il, il est la coïncidence ou le centre commun de tous les opposés .

Mais cela ne donne aucun forme d’unité ou de convergence à la société ; l’argent peut alors aussi être un facteur d’éclatement de celle-ci : réducteur de tout lien, source d’inégalités mal ressenties, d’autant qu’il n’a pas de fondement dans des liens humains ou dans des valeurs objectives. En perspective chrétienne, cela rappelle le propos évangélique sur le fait qu’on ne peut servir deux maîtres, Dieu et Mammon (l’argent personnifié contre le Bien par excellence, qui est amour). Pourtant le même texte ne recommande pas de l’éliminer, mais de l’utiliser intelligemment dans le sens du bien, et notamment en faveur de son prochain.

L’usage de l’argent : leçons de la tradition chrétienne

Pour aller plus loin, reprenons plusieurs réflexions issues de la tradition chrétienne. On peut par exemple trouver chez saint Thomas d’Aquin, autorité majeure en contexte catholique, les éléments d’une conception plus ou moins implicite de l’économie et de la monnaie , qui inspirera toute la tradition catholique jusqu’à récemment. On évoquera notamment son analyse du juste prix et du taux d’intérêt ou usure.

Les échanges commerciaux et le juste prix

Son analyse du juste prix a été souvent mal comprise. Le motif est moral : ne pas vendre quelque chose plus que cela ne vaut. Ce qui suppose d’avoir une notion de prix de référence, socialement établi. Pour faire bref, ce prix est un prix dérivant des conditions locales ; il est fluctuant et se dégage par un processus commun de confrontation des besoins (indigentia). Thomas ne prévoit donc pas que ce prix soit fixé par la loi. Il ne se réfère pas non plus à la nature des choses, mais à la manière dont ces choses sont utilisées par les hommes, à leurs besoins. On retrouve assez clairement ce qu’on appellera plus tard un effet de l’offre et de la demande. Mais cela ne veut pas dire que ce juste prix coïncide toujours avec le prix de marché au sens habituel aujourd’hui. En particulier, il ne se résume pas à un pur accord entre acheteur et vendeur, puisqu’il a un caractère objectif : il est établi implicitement sur un ‘marché’ large, ouvert, où tous participent, et où, en outre, tous sont là pour rechercher la justice. Il résulte en définitive de la confrontation large et honnête des besoins humains et des ressources disponibles à un moment donné dans un endroit donné.

On parvient à cette mesure grâce à cet instrument qu’est la monnaie, établi à cet effet selon une convention entre les hommes. Tant la monnaie elle-même, que le marché au sens large, sont donc pour lui des institutions humaines, conventionnelles ; mais elles donnent un fondement adéquat pour l’exercice de la vertu de justice dans notre monde. Il est à noter que cette conception de la monnaie comme pure convention sociale ne fait aucun allusion à l’or ou à l’argent métaux (contrairement à son époque). Cela rappelle de façon étonnante la monnaie actuelle, créée dans une large mesure par le système bancaire, mais placée sous le contrôle de la banque centrale et sans lien avec une base extérieure comme l’or.

Le taux d’intérêt ou usure

La question de l’usure (c’est-à-dire, dans ce contexte, du taux d’intérêt) est plus complexe : sa prohibition, qui est la position de Thomas, choque notre logique ; mais il est possible de titrer de cette controverse des conclusions intéressantes. En simplifiant, sa thèse est qu’en demandant un intérêt à l’occasion d’un prêt, on vend deux fois la même chose : on facture séparément la détention de l’argent et son usage (à la différence d’une maison, qu’on peut louer). En sens inverse, il distingue clairement le prêt de l’investissement en capital, qui, lui, peut être rémunéré, car il n’est pas consommé dans la transaction : la propriété subsiste. Comme on le voit, l’argumentation se base sur une analyse du rôle de l’argent, différente de la perception actuelle et en partie contestable. Mais ce peut être un point de départ pour des réflexions fécondes.

Il est d’abord dit que l’argent est consommé. Mais si on prête un pain pour être mangé, il disparaît ; tandis que si on prête de l’argent, il subsiste et continue à jouer son rôle d’outil pour l’échange ; en outre, le prêteur obtient en retour une créance sur le débiteur. Cela dit, même si l’argent n’est pas à proprement parler consommé, il n’est pas non plus directement utilisable - hors transaction, contrairement aux autres biens. On l’a dit, c’est un outil, un pur signe dans la société, purement instrumental. Il y a donc un aspect justifié dans le fait de le considérer à part des autres biens : il ne sert et n’a de sens que relativement à ce qu’il permet d’acquérir. Ce qui veut dire concrètement qu’on doit toujours l’utiliser en ayant d’abord en vue la réalité sous-jacente.

La deuxième affirmation est que l’argent n’a aucune dimension productive, qui justifierait une rémunération. Or il est exact que l’argent à soi seul n’est pas productif ; seul le travail humain au sens large (entreprenariat et direction générale compris) permet de le faire fructifier. Mais il serait erroné de nier la contribution du capital dans cette production. Un ouvrier sans machine ni outil produit massivement moins qu’un ouvrier avec machine. En d’autres termes, l’argent est aussi moyen d’acquérir des outils qui contribuent à la production et dont l’usage est dès lors légitimement rémunéré. Mais si une rémunération peut être moralement licite, on ne doit pas oublier en même temps que cet argent n’est productif qu’inséré dans le tissu des relations humaines, en association avec le travail.

Ajoutons que l’une des caractéristiques d’un prêt est d’être exigible en justice, contrairement au capital investi en fonds propres. En ce sens, un prêteur est bien moins solidaire de l’emprunteur qu’un associé de l’entreprise. En outre, du fait qu’il est exigible selon des modalités stipulées à l’avance, en général indépendantes des circonstances, le crédit présente une rigidité dont l’histoire des crises financières montre qu’il est la source de risques majeurs. Quand donc Thomas accepte comme licite l’investissement en fonds propres, mais exprime sa réserve pour le crédit comme opération économique, il perçoit plus ou moins confusément une réalité importante, que notre époque, ivre de crédit et de dette, devrait méditer.

Synthèse

Il va de soi que l’analyse de saint Thomas doit être inscrite dans le contexte de son temps : l’usure au sens actuel était alors un vrai fléau social. En outre, il convient de rappeler le risque plus général représenté par l’argent, relevé par les Évangiles : le fait d’être représentatif de tout ce qui peut être acheté, ce qui peut en faire le support par excellence d’une dérive : l’avidité à l’égard de ce qui ne devrait être qu’instrumental. Remarque qui rencontre celle d’Aristote sur la chrématistique, où la volonté d’accumuler ne rencontre aucune limite naturelle. On l’a dit, sa neutralité même accentue ce risque, et donc, au lieu de servir d’outil dans la relation entre des personnes, il devient un objectif en lui-même.

S’il convient donc de corriger l’analyse de Thomas sur l’intérêt, cela ne fait pas disparaître ce qu’il a reconnu de la nature de l’argent : convention sociale permettant l’échange, il n’est pas par lui-même productif ; il ne l’est que dans son association avec du travail humain au sens large. Cette réalité est moins immédiatement perceptible dans le crédit rémunéré, où on peut avoir tout particulièrement l’impression fausse que l’argent est productif par lui-même.

Leçons à en tirer

Il résulte de tout ceci deux éléments. D’abord, la neutralité de la monnaie, qui est un pur instrument. Mais cela ne veut pas dire que tout ce qui est possible et légal, et qui se résout par une opération monétaire est moralement juste. La référence commune dans ce qui précède est l’idée de justice, vertu morale régissant les rapports sociaux. La monnaie est un outil à utiliser dans cette perspective, mais qui ne donne pas en elle-même la réponse.

Cela implique de regarder autrement les pratiques sociales. C’est d’abord la transaction commerciale et plus particulièrement le marché : son bon fonctionnement est un enjeu collectif majeur. C’est ce que développe le pape Benoît XVI dans son encyclique Caritas in veritate, au N° 35 : « lorsqu’il est fondé sur une confiance réciproque et générale, le marché est l’institution économique qui permet aux personnes de se rencontrer, en tant qu’agents économiques, utilisant le contrat pour régler leurs relations et échangeant des biens et des services fongibles entre eux pour satisfaire leurs besoins et leurs désirs. » Mais « abandonné au seul principe de l’équivalence de valeur des biens échangés, le marché n’arrive pas à produire la cohésion sociale dont il a pourtant besoin pour bien fonctionner. Sans formes internes de solidarité et de confiance réciproque, le marché ne peut pleinement remplir sa fonction économique. »

Puis, au N° 36 « Le marché n’est pas de soi, et ne doit donc pas devenir, le lieu de la domination du fort sur le faible. La société ne doit pas se protéger du marché, comme si le développement de ce dernier comportait ipso facto l’extinction des relations authentiquement humaines. Il est certainement vrai que le marché peut être orienté de façon négative, non parce que c’est là sa nature, mais parce qu’une certaine idéologie peut l’orienter en ce sens. Il ne faut pas oublier que le marché n’existe pas à l’état pur. Il tire sa forme des configurations culturelles qui le caractérisent et l’orientent. En effet, l’économie et la finance, en tant qu’instruments, peuvent être mal utilisées quand celui qui les gère n’a comme point de référence que des intérêts égoïstes. Ainsi peut-on arriver à transformer des instruments bons en eux-mêmes en instruments nuisibles. ».

On ne doit donc jamais perdre de vue la double insertion du marché dans le contexte des relations sociales et humaines : d’un côté sa dépendance à l’égard des priorités des personnes, l’enjeu de son mode d’organisation, et de l’autre sa nécessaire réinsertion dans le champ de la société, et notamment des préoccupations de justice distributive.

Dans une telle perspective, on peut voir différemment la fongibilité de l’argent. C’en est une propriété bien réelle, mais ce n’est pas une règle d’emploi, une nécessité logique, ce qui conduirait à reconnaître a priori une liberté totale dans son utilisation, sous réserve du respect de lois elles-mêmes conçues d’abord pour faciliter cette liberté. Il relève certes de l’autonomie des personnes de prendre leurs responsabilités (conséquence de la propriété privée), mais, sous l’angle de l’éthique, elles sont censées le faire dans la perspective du bien, et notamment du bien commun, celui de la communauté (laquelle a d’ailleurs institué ce même argent). Dans cette logique, deux personnes qui font une transaction ne sont pas deux monades qui se rencontrent et qui par hasard auraient cet instrument commun qu’est l’argent, mais deux membres de la communauté dont chaque acte s’insère dans cette communauté et contribue à la bâtir en utilisant les outils communs, dont la monnaie. Même si chacun a son rôle et sa vocation propres.

Concrètement, dans cette perspective, on peut avoir à reconsidérer l’organisation même de l’activité financière et du marché. Ce qui facilite la recherche commune du juste prix et l’orientation de l’épargne dans le sens du bien commun va dans le bon sens ; la pure spéculation au mauvais sens du terme, c’est-à-dire le parasitage de la fonction normale du marché, est contestable. On en est alors conduit par exemple à contester des pratiques comme le trading haute fréquence, l’achat de CDS hors couverture, voire la cotation en continu ou même le rôle devenu prépondérant de la gestion passive : non seulement ils ne contribuent pas au rôle positif du marché ainsi compris, mais ils le perturbent ou le parasitent.

Insertion dans l’horizon de temps

Encore au-delà de ces considérations, se pose la question centrale de la perspective temporelle. Inséré dans le flux du temps, l’homme se trouve en permanence confronté à l’incertitude sur l’avenir, et à la nécessité cependant de prendre des décisions. Sans entrer dans le détail, la réflexion philosophique met en évidence deux conceptions irréductibles du temps : le temps vécu du moment, le seul réel pour nous, mais isolé entre un passé révolu et un avenir non présent (temps A des philosophes) ; et le temps linéaire de la datation, objectif mais impersonnel, où passé, présent et futur sont en quelque sorte sur une même ligne : elle est la seule scientifique, mais ses données de base, passé et futur, n’existent pas aujourd’hui (temps B des philosophes). Ces deux conceptions sont incompatibles et irréconciliables si on les prend telles quelles . Or la finance a justement à traiter cette question du temps : prendre dans le présent une décision fondée sur une avenir inconnu.

La décision financière

Dans le cas des biens de production, et en particulier du capital, le calcul porte en principe sur le flux de biens futurs qu’on espère tirer du fait qu’on a mis à la disposition d’un autre une somme d’argent. Ce qu’on appelle finance affecte alors cet argent épargné à des usages possibles, et notamment des investissements. Elle st censée choisir ceux qui présentent le meilleur résultat (au sens large) pour un certain risque qu’on accepte d’assumer. La finance a donc essentiellement à voir avec l’avenir, et avec un avenir à risque. Mais la décision se prend au présent, notamment à travers le marché financier. Nous retrouvons donc ici de façon très schématisée, et réduite à une seule dimension monétaire, les deux notions du temps. D’un côté, l’évaluation prend comme référence le temps linéaire : elle tente d’évaluer un flux de ressources étalé sur cette échelle de temps, et qui n’existe pas encore. D’un autre côté, elle le ramène au présent en synthétisant cet ensemble de façon actualisée dans un chiffre opérationnel : le prix.

La tentation du démiurge : Mammon dieu de l’argent

Que peut-on alors attendre du marché financier ? On peut pragmatiquement y voir la simple confrontation à un moment donné d’un ensemble d’ordres d’achats et de ventes, offrant le plus large choix aux uns et aux autres. C’est à mon sens l’attitude la plus raisonnable. Mais, on l’a rappelé, la théorie financière a été plus ambitieuse, à travers la théorie des marchés efficients. Selon cette conception, longtemps dominante, le marché confronte de la façon la plus efficace l’ensemble des informations disponibles à un moment donné et donne donc de façon synthétique la meilleure image possible de l’avenir. Dès lors, ce résultat peut et doit avoir valeur de guidage pour toute décision économique, qui doit en bonne logique prendre comme étalon ces valorisations. Toute la comptabilité en résulte alors, et tout le calcul financier. Et en particulier, on peut de ce fait en déduire pratiquement qu’il n’est plus besoin de réfléchir en termes de responsabilité, encore moins de long terme : tout est synthétisé dans le prix. Lequel fait en revanche l’impasse sur les valeurs et priorités non monétaires, supposées relever du seul choix privé. Le marché ainsi compris, bien au-delà de son rôle pratique, prend alors une fonction démiurgique : un critère chiffré, opérationnel, intègre l’avenir dans le présent à travers l’argent. On comprend alors la véhémence de ceux qui dénoncent la financiarisation de la société : cela revient à dénoncer une réduction dramatique de l’humain, au nom d’un parti démiurgique prométhéen, illusoire, qui ne vise rien de moins qu’à la maîtrise du temps.

Perspective

Il est en même temps manifeste de ce qui précède que ce n’est pas la finance comme telle qui pose problème : on ne reproche pas à un outil ce qu’en fait un artisan mal intentionné. Le marché financier, ramené à de justes proportions, a un rôle pratique : il permet à l’argent épargné de s’investir ou de se redéployer, et d’opérer une confrontation indispensable.

Que doit alors être le positionnement à prendre, si, contrairement à la vision démiurgique et réductrice ainsi évoquée, on cherche à situer le processus de décision économique et financier dans la réalité dans toutes ces dimensions ? On rappellera d’abord le fait que le seul temps réel pour nous est le présent, mais qu’il va disparaître l’instant d’après. Ensuite que nous projetons notre décision sur un futur qui n’existe pas à ce stade, mais qui existera, envers lequel notre responsabilité est engagée, mais que nous ne pouvons connaître d’un vrai savoir, car nous faisons seulement des hypothèses. Enfin, que ces décisions que nous prenons, au fond sans tout à fait savoir malgré le soin que nous y mettons, sont tout sauf anecdotiques ou fugitives, parce que leur cumul conditionne fortement notre avenir collectif : à soi seul cela justifierait que nous y mettions le plus grand soin. Y compris si nous ne sommes pas croyants, en perspective éthique : l’esprit humain est capable de sortir de lui-même et de voir ce que signifient ses actes dans une perspective large, notamment en assumant ses responsabilités à l’égard de l’avenir et de la communauté.

Concrètement, cela plaide puissamment en faveur de l’investissement éthique, notamment mais pas uniquement en perspective écologique. De façon analogue et liée, cela conduit à donner une importance centrale à la perspective temporelle, y compris celle des entreprises dans lesquelles on investit : la vie de l’entreprise s’apprécie sur la durée, souvent longue. Cela vaut pour l’investisseur, mais cela devrait aussi inspirer le droit et les statuts de l’entreprise. Par exemple en supprimant les droits de vote en cas de détention sur courte durée, ou de gestion passive. Ou encore en modifiant de façon radicale la rémunération des dirigeants, notamment en excluant les références au court terme, et celles fluctuantes ou manipulables.

Comme on le constate, un certain décentrement du regard, puisant dans des sagesses au départ non économiques, ne manque pas d’intérêt pratique.

Paru dans la Revue d’Economie financière N° 162, 2e trimestre 2026.
https://www.aefr.eu/fr/numero/162/e...