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Trumpisme et le populisme : que ferait Aristote ?

vendredi 5 juin 2026, par Pierre de Lauzun

Nos sociétés ne vont pas bien sur de multiples plans, et doivent donc changer de cap en profondeur. Ceux qui sont attachés à ce qu’on appelle pensée conservatrice au sens large, et plus profondément à la pensée politique classique, le savent depuis longtemps. Mais sur le plan concret, ce qui remet en cause aujourd’hui le système existant, c’est quelque chose d’assez différent, malgré certaines affinités réelles : c’est ce qu’on appelle populisme. Trump est un exemple particulièrement démonstratif des questions que cela pose.

Un style violent et des idées peu claires

Le problème posé par Trump, c’est non seulement un style particulier, exceptionnellement abrasif, et donc source de conflits plus que de paix ou de recherche commun du bien commun. Ce sont aussi et surtout des thèmes ou des idées mises en avant, et des actions, qui se concilient mal avec une vision conservatrice au sens large, et encore moins avec la pensée classique, celle d’Aristote ou de saint Thomas. Le refus pur et simple d’une politique moralisante, comme prétendait l’être la politique américaine auparavant, débouche notamment chez lui sur le refus de l’idée même de référence au vrai et au bien, au profit du primat affiché de l’intérêt national non qualifié. Et ses options économiques et sociales manquent à l’évidence de clarté et de cohérence.

Ce faisant, le choc produit par le trumpisme et les réactions négatives que cela suscite, de façon souvent légitime, peuvent conduire à des effets préoccupants pour qui est attaché à cette vision conservatrice au sens large et à la pensée classique. Car les amalgames sont faciles, surtout à notre époque où prédomine un mode de pensée binaire, et où la dialectique qui domine le débat public utilise systématiquement ce classement : on met dans la colonne du mal des gens ou des comportements inacceptables et on y assimile tout ce qu’on veut combattre. Vous n’êtes pas de gauche et refusez la doxa dominante, donc vous êtes fasciste, raciste, sexiste etc. Vous ne faite pas chorus avec toutes les condamnations du trumpisme, et donc vous êtes un populiste revanchard et cynique.

L’effet est évidement accentué dans le cas précis de Trump par son style personnel et son agressivité extravagante. Mais la question se pose bien au-delà : c’est celle de ce qu’on appelle populisme au sens large. Et au-delà, celle des choix concrets qu’impose l’histoire, notamment à des époques de transition entre deux mondes.

Besoin de rupture et dangers de l’amalgame

Dans une telle situation de transition, un régime politique vit sur des principes et références contestables qu’il faut remplacer par d’autres ; et une partie appréciable de la population souffre de cette état de fait - en fait la majorité, et à terme le pays en général. Cette population est alors conduite à remettre en cause les élites en place. Mais si la bonne révolution mentale ne s’est pas faite, ou pas assez, avec adoption de références porteuses d’avenir, la révolte n’a pas de cadre autre que de revendications de base, ou de slogans. C’est alors dans le cadre de ce qu’on appelle populisme. Dans ce cas, le renversement de paradigme pouvant conduire à une société fondée sur des principes différents n’est pas encore là. De fait aujourd’hui encore les idées dominantes restent celles qui inspirent nos sociétés depuis deux siècles, à travers leurs multiples avatars - même si cette domination donne des signes de faiblesse.

En soi, ce qui est à la base de ce populisme peut donc être tout à fait justifié. Mais il vient de la périphérie. Et donc d’une part il ne s’appuie pas sur une conception politique alternative élaborée. Et d’autre part il n’est pas passé par le filtre du savoir dont disposent les gens en place. S’y ajoute le fait que dans sa lutte pour parvenir au pouvoir, ce populisme doit passer à travers les obstacles du régime en place. D’où inévitablement un côté grossier et simpliste. Ensuite, pour gouverner il se heurte à l’hostilité des structures, alors même qu’il sait assez mal comment discerner ce qu’il a à faire concrètement. D’où une vulnérabilité aux critiques, et un risque élevé d’échec.

Mais, et c’est là notre point, ces limites finissent par toucher aussi leurs compagnons de route et plus largement tous ceux auxquels on les assimile, dans le cadre dialectique décrit ci-dessus, et notamment tous les critiques du régime en place.

Dit autrement, le besoin de rupture qu’impose la situation et la dérive de nos sociétés conduit à des actions souvent contestables et/ou condamnées à l’échec, qui peuvent compromettre la transition vers la vraie transformation, porteuse d’avenir.

Le cas Trump en est une bonne illustration, et cela même en faisant la part de sa personnalité et de son comportement spécifique. Il a en effet réuni sous son nom une coalition hétérogène : MAGA isolationnistes, conservateurs traditionnels, chrétiens, libertariens, etc. sans parler des magnats de la Silicon Valley. Ce qui les réunit est un ennemi commun : la gauche woke pour simplifier, avec son effarante emprise antérieure sur la vie publique et intellectuelle américaine. Et c’est Trump qui en est le liant, et qui donc est l’arbitre ultime de ses choix. Tout ce beau monde est donc embarqué avec lui, avec tous les risques correspondant. Cela n’empêche pas cette action d’avoir plusieurs dimensions tout à fait utiles et positives. Mais le schéma d’ensemble est passablement aléatoire.

Que faire alors ?

Une telle situation est un fait. Elle ne saurait justifier l’inaction. Mais il n’y a évidemment pas de solution miracle.

Il va de soi que tout ce qui concerne le travail en profondeur, l’élaboration d’un corpus d’idées, et leur diffusion, garde tout son sens. Corrélativement, le maintien d’une analyse critique, relevant les bons côtés ou même l’utilité éventuelle du populisme tout en en critiquant les limites et les risques, continuer à rester une besoin incontournable.

Reste le fait même du tour que prend le combat politique, le fait que les coups de boutoir qui ébranlent le régime se font en dominante sous le signe du populisme, avec les limites qu’on a évoquées. On ne peut pas ne pas appuyer certaines de ces secousses ; et on ne doit en même temps pas lui donner de blanc-seing. L’exercice à conduire relève donc par certains côtés du pilotage à vue, combiné avec la fermeté sur les principes essentiels.

Cela dit, en prenant du recul, cela n’a rien de nouveau, ni d’exceptionnel. Une certaine clarté sur les idées et principes politiques ne donne en général pas pour autant un guide pratique sûr pour l’action, car les situations réelles sont inévitablement opaques et embrouillées. Seuls ceux qui croient en un grand récit progressiste, en un sens de l’histoire, s’imaginent qu’il y a un fil d’Ariane sûr menant à une société meilleure. Un Maurras s’était battu avant 1914 pour l’idée que la monarchie était le plus sûr garant de la liberté nationale ; il a très loyalement défendu l’union sacrée en 14-18. Mais il a vu, juste après, s’effondrer la plus grande partie des monarchies européennes ; puis à terme plus lointain, l’idée démocratique régner en maître sur le continent. Avait-il tort sur l’union sacrée en 14-18 ? Non sans doute. Mais le choix responsable dans une situation donnée est une chose, le résultat en est une autre. Il y a trop de variables dans l’équation pour qu’on puisse agir à coup sûr.

La pensée politique classique n’a jamais envisagé quoi que ce soit de ce type. Elle sait que le politique est le royaume de l’inachevé et de l’imparfait. Aristote avait développé une pensée extraordinairement puissante et novatrice. Peut-on dire que son élève Alexandre l’a mise en œuvre ? Et d’ailleurs, qu’aurait pensé Aristote de Trump ? La réponse est dans la question.

A paraître dans Politique magazine